Ordo Xenos » Les Chapitres » Chapitre 90

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« Tapis »

Sorti le 04/02/2009, compilé dans le Volume 10

Histoire :

Willem est recouvert de sueur et d’eau de pluie. Ses cheveux roux et fins sont rabattus sur son visage, plaqués contre son front et ses joues ruisselantes. Ses yeux verts étincelants sont braqués vert le haut, sa bouche entrouverte : une expression fascinée. Au-dessus de lui, Rufus se tient droit et imposant, magnifiquement vêtu d’une longue veste blanche, une longue écharpe noire nouée autour du cou. A sa ceinture, rangé dans un long étui en cuir gravé de signes étranges, se tient son grand fusil de chasse magnifiquement entretenu. De par son allure et sa prestance, il jure par sa seule présence avec le reste de l’environnement, sale et dégoûtant, qui compose cette arrière cour. La bouche de Willem se fend d’un sourire délirant, et il se laisse aller à un rire nerveux incontrôlable. Rufus reste stoïque.

(Voix) : Alors c’est lui que tu veux ?

Derrière Rufus, une silhouette gracile s’avance. Entièrement vêtu de noir, cet individu étrange porte un masque d’un blanc pur, uniquement fendu de deux interstices en demi-lune lui donnant une énigmatique expression souriante. Il tient une longe lance dans sa main droite, à laquelle est accrochée une petite flasque par une cordelette serrée. C’est Mortis.

(Rufus) : Oui… ce sera lui le treizième membre.

Mortis s’arrête à deux pas de Willem et tourne son visage masqué vers lui, semblant analyser le junkie d’un air rapide avant d’en détourner son attention.

(Mortis) : Si tu veux.

(Rufus) : C’est ce que je veux, en effet…

(Mortis) : Tu complète donc l’organisation avec un camé suicidaire ? Choix judicieux.

Rufus se tourne vers son comparse avec un sourire amusé imprimé sur le visage. Visiblement, il a l’habitude de l'ironie de ce-dernier, et s’en amuse plus qu’il ne s’en offusque. Le chef de l’Ordo Arakis hausse les épaules avec détachement avant de poser sa main sur l’épaule de Mortis.

(Rufus) : Tu te doute bien que ça va plus loin que ça.

(Mortis) : Je n’ai jamais discuté tes choix… ce n’est pas pour commencer aujourd’hui.

(Rufus) : Allons, ne dis pas ça, mon ami. Ton avis compte tout autant que le mien.

Mortis hoche doucement la tête avant de reporter son attention vers Willem, qui semble à présent totalement déconnecté de la réalité. Ses yeux partent dans le vide, un mince filet de bave s’écoule du bord de sa bouche et son corps est parcouru de légers tremblements. Apparemment, cela fait un moment qu’il traîne là, sous la pluie, et il commence à être frigorifié. L’assassin s’accroupit à son niveau et tire un jeu de tarot d’une sacoche pendue à sa ceinture. D’un habile mouvement du doigt, il en tire une carte, qu’il plaque sur le front détrempé de Willem. Ce-dernier semble alors redevenir tout à coup lucide, reportant son attention sur le masque inexpressif qui lui fait face.

(Willem) : Qu’est… ce… que… que… tu… m’veux… toi ?

Mortis reste sourd à l’interrogation détachée de son interlocuteur, semblant plutôt se concentrer sur l’imagerie symbolisée sur la carte qu’il maintient toujours plaquée contre le front de celui-ci. Finalement, il la retire et se relève, rangeant le paquet dans la sacoche d’où il l’avait précédemment retiré.

(Mortis) : C’est bon pour moi.

Rufus affiche un sourire satisfait avant de se retourner vers Willem. Les yeux de ce-dernier s’écarquillent une nouvelle fois lorsque cet homme lui fait à nouveau face. Un frisson parcourt l’échine du drogué, qui se sent alors investi d’un sentiment inconnu, mélange de peur et de fierté. Rufus tend alors sa main gantée vers Willem dans un geste tout naturel et détaché.

(Rufus) : J’ai besoin de toi. De ton intelligence, de tes talents, de tes dons. Acceptes-tu de me rejoindre ?

Willem reste interdit. Quelqu’un a besoin de lui ? C’est bien la première fois dans sa vie qu’on lui dit une telle chose, et il ne semble absolument pas comprendre pourquoi. Ca n’a aucun sens, ils ne se connaissent même pas, et il n’a rien d’utile : ce n’est même qu’une pauvre loque à deux doigts de crever au fond d’un caniveau. Willem s’apprête à pousser un soupir et à détourner son attention de ces étranges intervenants, mais cette main braquée sur lui, ce regard froid et profond qui le surplombe, bien au-delà de la pluie ou de la douleur, captivent son attention. Son bras bouge sans qu’il ne le veuille. Il n’a pas le temps de s’en rendre compte ni même de comprendre pourquoi, mais il a agrippé la main de Rufus d’un geste sûr et précis.

Deux mois plus tard. Willem se réveille en sursaut dans un grand lit complètement défait. Il se trouve dans une grande pièce, entièrement plongée dans la pénombre, dénuée de tout mobilier particulier. On y trouve que le lit occupé par le rouquin, une armoire et une table de chevet. Les murs sont de pierres brutes, le sol est un carrelage ornementé. Il n’y a ni tapis, ni tapisseries, ni décors, ni bibelots. Le strict minimum, une sorte de cellule quelconque aménagée en chambre. Willem est couvert de sueur, il a le souffle court. Sa main se plaque contre sa poitrine et se resserre sèchement sur le haut de tissus blanc qu’il porte pour dormir. Il affiche une expression endolorie, et avale à sec. Quelques minutes plus tard, il a enfilé un pantalon noir quelconque et ses chaussures. Il quitte sa chambre en titubant, ayant visiblement du mal à tenir debout et à trouver son chemin. Il se maintient au mur, les sourcils froncés sous l’effet de la douleur. Ses pas traversent quelques couloirs vides, bardés de grands vitraux garnis à l’extrême, montant du sol au plafond. Il atteint finalement une porte derrière laquelle se trouve une petite cuisine d’étage, uniquement éclairée par un chandelier dont la cire s’écoule jusque sur la table. Willem sort un verre d’un placard et le rempli d’eau au robinet avant de le porter à sa bouche pour s’abreuver de quelques gorgées difficiles à avaler. Son front se plaque contre le placard de bois qui surplombe le plan de travail. Il ferme les yeux, cherchant à calmer sa crise.


(Voix) : Tu as toujours du mal, mais c’est de moins en moins fréquent.

Willem ne s’effraie même pas à l’audition de cette voix, et cela même s’il n’a entendu personne arriver. Il entrouvre les yeux et les tourne vers le nouvel arrivant. Cendar se tient assit à la table, un livre rouge bordeaux entre les mains. Un bandeau noir lui recouvre l’œil gauche. Il affiche un sourire sincère à l’intention de Willem.

(Cendar) : Si tu as vraiment du mal, on peut demander à Myla de t’apaiser cette fois encore.

Willem se redresse, légèrement tremblant, le teint pâle. Il tourne la tête de droite à gauche en signe de négation et vient finalement s’asseoir face à Cendar, de l’autre côté de la table, son verre d’eau entre les mains.


(Willem) : Ce n’est qu’une banale crise de manque… je sais les gérer, à force.

Cendar hoche la tête en resserrant ses lèvres, comme pour acquiescer face à la combativité du jeune-homme qui lui fait face. Willem ne réagit pas et ne dit mot. Un long silence s’instaure entre les deux hommes, avant que finalement le rouquin ne le brise, semblant avoir retrouvé un peu de force.

(Willem) : Cela fait longtemps que tu connais Rufus ?

(Cendar) : Ca fait quelques années… je dois être le premier homme qu’il a recruté dans l’Ordo Arakis. Il connaissait déjà Mortis, mais il ne nous a rejoints que plus tard. Rufus m’a libéré de prison, tu sais ?

Willem affiche un léger sourire rempli de franchise.

(Willem) : C’est un peu la même chose pour moi.

(Cendar) : Oui… je pense que c’est un sentiment commun à nous tous, dans l’Ordo. Nous n’avons jamais trouvé notre place dans la société… Rufus nous a offert un rôle à jouer. Tout cela peut paraître sans intérêt, mais je sais qu’il a un plan, que tout ce que nous faisons a un but réel. Je ne sais pas lequel, je ne comprends pas toujours ses choix… mais dans sa logique, il nous mène quelque part.

Willem braque son regard sur l’eau contenue dans son verre, et y aperçoit son reflet, légèrement troublé, effacé, et mouvant. Se regarder en face, et regarder droit devant soi, imaginer l’avenir… vouloir construire quelque chose, avoir un but… tous ces sentiments lui étaient encore étrangers peu de temps auparavant.

(Willem) : Si Rufus a besoin de moi pour accomplir son but… son rêve… alors je l’aiderai, j’irai jusqu’au bout… même si j’ignore tout de ses intentions, de ses attentes… si je ne sais pas vers quoi il nous mène… j’ai foi en lui. Son rêve est devenu le mien. Il le partage indirectement, peu importe le mystère qui l’entoure. Treize personnes particulières au service d’un but commun, centralisé autour d’un seul homme… le meneur. Nous sommes tous remplaçables, tant que lui perdure. Jusqu’à ce que ce rêve s’accomplisse…

(Cendar) : Pour un rêve dont on ne sait rien ?

Willem redresse la tête vers son interlocuteur, plongeant son regard vert émeraude, fort d’une intensité nouvelle, où brille une légère lueur de folie, dans l’œil unique de Cendar. La détermination est une notion qui se transfigure à la perfection en l’expression qu’affiche actuellement le rouquin. Cendar le ressent jusque dans sa chair, et est parcouru d’un léger tremblement face à cette fidélité se rapprochant du fanatisme. Willem se redresse et se dirige d’un pas sûr vers la sortie de la pièce, ayant visiblement surmonté sa crise par un effrayant et inexplicable regain de vitalité. Cendar détourne son regard pour laisser le rouquin quitter la pièce, et pousse un soupir de soulagement lorsque la porte se referme derrière lui.

Ayant regagné sa chambre, toujours plongée dans la pénombre, Willem s’accroupit devant son lit et retire une mallette noire à code d’en dessous. Il la déverrouille avec rapidité et précision, laissant apparaître son contenu à la maigre lueur de la lune, filtrant entre les vitraux décolorés de la pièce. A l’intérieur de la mallette se trouve les énormes seringues que Willem avait récupérées auprès des scientifiques, à la suite du massacre inexpliqué qui les avait frappés. Les seringues sont vidées de leur contenu noir, et calfeutrées dans un coin. Le reste de l’espace de la mallette est occupé par des sortes de boule de matière étrange, entièrement noires, visiblement conçues à partir du liquide autrefois contenu dans les seringues. Willem saisit l’une d’elle entre ses mains et la place sous ses yeux verts. Il fronce les sourcils et affiche un sourire détaché.


(Willem) : C’est pour ce pouvoir… caché au fond de moi… que Rufus m’a trouvé. Ce pouvoir que seule cette matière est capable d’éveiller. Au risque de ma vie… je n’hésiterai jamais. Parce qu’il a un rêve… Parce qu’il a eu… non… Parce qu’il a… besoin de moi.

[Fin du Flash Back]

Le corps de Willem a entièrement disparu dans la pénombre tremblante et grandissante de la salle. La porte de sortie grande ouverte, Eliza a prit la fuite avec célérité dès que Diablotin le lui a ordonné. Cette porte ouverte, illuminant l’intérieur de la salle par la clarté provenant du couloir, semble être le dernier rempart lumineux capable de faire face aux ténèbres insondables qui occupent à présent les trois quart de l’espace. Le coin dans lequel se trouvait Willem n’est à présent plus qu’un abîme de noirceur insondable. Diablotin est parcouru de tremblements, essayant d’analyser la situation, ou la nature même de ces pouvoirs.

(Diablotin) : Je… je ne peux plus bouger… la magie des ténèbres… n’existe pourtant pas…

Face à Diablotin, au sein même de l’obscurité épaisse, deux émeraudes se mettent alors à briller, perdues au milieu du monochrome noir, y apparaissant comme ultime contraste et seule preuve de la présence vivante de Willem. Ses yeux brillent d’un éclat de folie furieuse encore plus terrifiant qu’à l’habituelle.

(Willem) : Je n’existe pas, moi non plus.

Cette voix résonne dans toute la pièce, absolument insondable, semblant provenir de chaque recoin d’ombre. Diablotin tente d’esquisser un mouvement, mais son corps est totalement paralysé, figé par l’ombre, cloué dans un espace noir dont il ne peut même plus distinguer les limites. Soudain, les ténèbres elles-mêmes semblent se sculpter, s’enroulant en cônes acérés tout autour du familier. Un éclat de rire sadique retentit… il n’y a plus rien d’humain dans cette voix. Diablotin n’a pas le temps de réagir, ni même de comprendre ce qui se passe : son corps est transpercé de toute part par des filaments d’ombre acérés, s’agitant comme des tentacules meurtrières.

(Diablotin) : Et merde… je l’ai même pas vu venir…

Le corps chimérique de Diablotin explose soudainement en une vague de fumée verdâtre, indiquant qu’il vient de regagner le monde des esprits par la force des choses. Le rire sadique et méconnaissable continue d’envahir la salle, tandis que la sortie de la pièce, et toute la partie du couloir qui y est rattachée, se met à s’obscurcir à une vitesse alarmante, l’ombre qu’est devenu Willem se rependant de toute part comme un liquide infectieux, grignotant chaque parcelle de lumière.

Chapitre 89 Chapitre 91

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