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L'homme de l'ombre

Sorti le 21/01/2009, compilé dans le Volume 10

Histoire :

[Flasback]

Noir.

*Je ne suis qu’une ombre.*

Le regard de Willem s’ouvre, hagard, sur une arrière cour sale et obscure. Des poubelles renversées vomissent leur contenu dans tous les recoins, les gouttières fuient, alimentant le réseau de flaques d’eau croupie dans lequel repose le corps ravagé de ce jeune-homme. Les vêtements déchirés, la peau saignant en de nombreux endroits, coups de couteau, trace de passage à tabac, l’œil gonflé en une protubérance rougeâtre, des bleus, des ecchymoses sur tout le visage, ce n’est guère plus qu’une loque qui ne ressemble à rien, se confondant avec les déchets organiques polluant cet endroit. Ses yeux sont révulsés, un filet de bave épaisse et blanche s’écoule de sa bouche, ses manches retroussées laissent voir de nombreuses traces de piqures, image d’un junkie qui s’est fait aidé pour en finir avec la vie. Noir.

*Comment peut on souffrir plus ?*

Enfant, Willem est recroquevillé dans un coin de sa chambre. Il fait sombre, la lumière vacille. Un homme grand et fort, musculeux, portant une chemise blanche et un pantalon de couleur noir, le surplombe de toute sa hauteur, son image se troublant dans ses mouvements incontrôlables : une ceinture de cuir tenue en boucle dans sa main droite, il abat cette arme de fortune sur l’enfant de manière désordonnée et enragée. Son père. Ce n’est que chaos. Des cris féminins stridents et terrifiées proviennent de la pièce voisine. Sa mère. L’enfant roux ne pleure même plus, la douleur a cessé d’être… elle s’est banalisée. Cet homme, son père, au visage effacé, hurle. Il hurle la vérité.

(Homme) : SALE BATARD !! SALE BATARD !! HONTE SUR MON SANG !! SALE BATARD !!

*Un bâtard. C’est ce que je suis. C’est ainsi qu’on nomme les enfants Hydrapoliens qui viennent au monde avec des pouvoirs magiques. Je n’ai pas choisi de naître ainsi. Je n’ai pas choisi d’être son fils. Comment peut on souffrir plus ?*

Willem doit avoir dix ans. Les mains dans les poches, l’air détaché, ses cheveux roux et épars retombant en mèches folles sur ses magnifiques yeux verts, le corps recouvert de marques de coups, il observe. Son père, au visage toujours masqué du flou de l’oubli, se tient devant lui. Il est si grand, si grand, qu’on ne peut en voir le sommet. Face au père se tiennent trois hommes richement vêtus, engoncés dans de magnifiques costumes noirs. Ils ont l’air important et ne cessent de sourire en hochant la tête. Ils donnent une grosse liasse de billets au père, et le père leur donne l’enfant. Passant au dessus de lui, il ne se retourne pas. Willem le suit du regard, mais le voit disparaître dans l’ombre.

*Je ne suis qu’une ombre.*

L’un des trois hommes lui attrape délicatement la main et lui sourit. Mais Willem souffre plus fort en cet instant que de tous les coups injustifiés qu’il a jamais pu recevoir. L’enfant qui est en lui meurt, son cœur se déchire et de ses yeux s’écoulent les larmes amères d’une vie brisée qui n’aura jamais connu l’enfance. Les hommes l’emmènent avec eux. Il ne sait pas où il va. Noir.

*Comment peut-on souffrir plus ?*

(Homme) : Sais-tu, cher garçon, que le développement génétique de facultés magiques en zone non prédisposée ne touche que 0.2% de la population ? Et encore, sur ces 0.2%, il faut enlever une certaine marge due à des infidélités… mais nous avons bien vérifié tout cela. Tu es un « pur ».

Cet homme sent mauvais. Il sent le mensonge. Sec, maigre, les cheveux et la moustache blanche, engoncé dans une tunique de scientifique d’un blanc tout aussi immaculé, ses yeux pervers et sadiques s’agitent follement derrière ses épaisses lunettes de vue. Il saisit le bras de Willem, et sans prévenir, y enfonce une seringue énorme, contenant un liquide épais, d’une indéfinissable couleur noire.

(Homme) : Jamais je n’aurai espéré pouvoir travailler un jour sur un spécimen aussi jeune et « parfait » que toi. Nous allons faire en sorte que tu tiennes bon afin de nous donner un maximum d’informations. Nous allons éveiller le véritable pouvoir qui sommeille en toi… Nous allons essayer de comprendre pourquoi… oui, POURQUOI, l’injuste génétique ne nous offre pas les mêmes attributs qu’à ces parias d’Adra’Haar !!

*Je me souviens, une fois, avoir entendu la télé parler d’un conflit entre mages et techno partisans. Un homme parlait de jalousie, l’autre d’héritage, de conservations ou de protectionnisme. Je n’y ai jamais rien compris, même plus tard… mais j’ai toujours su que c’est pour ça que ce jour là…*

Le liquide se déverse dans l’organisme fragile du garçon. Immédiatement, son cœur s’affole, ses yeux se révulsent, l’ensemble de son corps est parcouru de violents spasmes. Les veines de ses bras gonflent jusqu’à menacer d’éclater. La bave écume de sa bouche de manière incontrôlable. La douleur qui lui ravage le corps est comparable à celle de milliards d’aiguilles qui se planteraient dans chacun des pores de sa peau. Il n’est plus en mesure de concevoir autre chose que la douleur. Cette douleur se propage en lui telle une vague d’acide brûlant, corrompant son sang, éveillant en lui ce qui devait à jamais dormir. Il voit la lumière baisser, l’obscurité envahir la pièce. Il voit l’ombre s’écouler hors de sa peau comme un liquide épais et noir. Est-ce du sang ? Sont-ce les ténèbres ? Le scientifique s’est reculé, visiblement effrayé. Il crie, appelle à l’aide. La sécurité. Quelqu’un. Willem entend encore des pas précipités envahir la pièce avant de perdre définitivement conscience, submergé par l’ombre. Noir.

*Comment peut-on souffrir plus ?*

Combien de temps s’est-il écoulé depuis l’incident ? Willem s’est réveillé, mais son corps refuse de bouger. Ses liens sont défaits, la lumière vacille au bout d’un spot brinquebalant maintenu au plafond par un unique maintien à moitié arraché. Les murs qui étaient auparavant d’un blanc immaculé sont à présent recouverts d’un liquide rouge, tirant sur le noir. Noir.

*Est-ce moi le responsable ? J’ai mis presque deux jours avant de pouvoir commencer à me mouvoir. La soif, la faim, n’étaient rien comparé à l’odeur qui commençait à envahir les lieux. A chaque fois que je respirais, j’avais envie de vomir, et je souffrais de nouvelles crises de spasmes. Cette sensation, je serai habitué à la revivre par le futur, à moindre dose : j’étais en manque.*

Autour du lit sur lequel repose le corps nu, faible et amaigri de Willem sont éparpillés les corps d’environ huit personnes, dont les membres à présent mélangés avec un étrange amalgame de sang poisseux et de viscères, composent au sol une fresque morbide jurant par son contraste avec la pâleur charnelle de la peau du jeune garçon. Des mouches commencent déjà à envahir la pièce, accompagnant l’odeur de plus en plus forte de la mort et de la déchéance qui y règne. Ces hommes ne comptent-ils pour personne ? Personne ne s’inquiète de leur sort ? Personne ne viendra ? Personne ne le trouvera ? Personne ne viendra le sortir de là et l’aider ? Noir.

*Comment peut-on souffrir plus ?*

Après des efforts surhumains entrecoupés de pertes de conscience, de vomissements, de crises de tremblement, Willem parvient enfin à se relever et à tituber au travers de la pièce, en quête d’une sortie. Ses pas s’enfoncent dans le liquide spongieux qui recouvre la quasi-totalité du sol. Il lui faut bien une heure avant de parvenir à retrouver une certaine forme de sensibilité. Il se sent plus résistant, plus fort, plus vif qu’avant. Son physique s’est renforcé, ses réflexes semblent améliorés… et en lui tournoie l’ombre, il la sent, au fond de son cœur, attendant d’être à nouveau libérée, de le submerger une nouvelle fois. Le regard vert et pâle de Willem surplombe le carnage, affronte la sanglante vérité avec une effroyable indifférence. Est-il responsable de ce massacre ? Il ne peut affirmer que oui, même s’il en a la certitude. Mais des regrets, il n’en ressent pas. Avant de quitter la pièce, il récupère tout un jeu de seringues contenant le liquide épais et mystérieux. Laissant derrière lui la mort, il rit. Il rit et se sent vivant.

*Mais ce n’était là qu’une illusion. Trop effrayé pour m’injecter une nouvelle fois ces doses mortelles, trop dépendant pour pouvoir m’en passer, j’errai dans les rues, passais mes nuits dehors, le corps tremblant, en état de manque permanent. Pour pallier à ces envies, je devenais un client privilégié du clan Lacton House.*

(Dealer) : Ce shooter est mortel, rouquin. Tu m’en diras des nouvelles.

(Willem) : C’est ça, ferme donc ta grande gueule espèce de fils de pute et annonce la couleur.

(Dealer) : 5000 les dix grammes. Parce que c’est toi.

Glissant les billets dans la main tendue de l’un de ses nombreux fournisseurs, Willem se détourne de lui, son besoin, son unique raison d’être, sa force de vie, serrée au creux de sa main, camouflée au fond de la poche de sa veste bleue, apparence classieuse qu’il se plaît à porter depuis des années, en total contraste avec le mal qui le ronge et ce qu’il est réellement. Isolé dans les toilettes morbides d’une discothèque louche d’Eidolon, dont la musique dégénérée peuple l’arrière fond de ses rêveries extasiées, Willem se laisse aller dans le seul endroit où il se soit jamais senti bien, la seringue plantée au creux de son bras. La sensation le submerge, c’est presque la même vague… mais ça s’atténue si vite, ça ne le comble qu’un peu, tout de suite le besoin revient, le songe s’achève, l’illusion de bien être s’estompe. Noir.

*Comment peut-on souffrir plus ?*

(Willem) : Couleur.

Willem dépose fièrement ses cartes sur le tapis de jeu vert, soutenant sans aucune retenue le regard courroucé de la plupart de ses adversaires. Ambiance enfumée, verres d’alcool à moitié vides. Whisky on the rock et vieux jetons usés, cartes rongées jusqu’à la corde et les femmes se trémoussant, à moitié nues, accrochées au cou de leurs boss. Un banal tripot : là où le rouquin vit sa vie. Willem fait figure d’invité surprise, légèrement à l’écart : le piège vivant de tous les joueurs, le malvenu.

*Ces simulacres de vie coûtent cher. Je mets à profit mes capacités… spéciales… pour me procurer l’argent dont j’ai besoin pour continuer à exister. « Poker » est ma règle de vie. A tous les coups je gagne, et même quand je perds, je ne repars jamais les mains vides.*

(Mafieux) : Full.

Willem pousse un ricanement en jetant un œil aux cartes qu’on vient de lui présenter. Il hausse les épaules en repoussant ses jetons. Il sait que le type a triché.


(Willem) : Allez, j’ai assez perdu pour aujourd’hui.

Willem se redresse sous les protestations ironiques de la plupart des joueurs attablés, se soulevant tel un démon au-dessus de la déchéance, la balayant de son regard émeraude. Il serre des mains, enlace une jeune femme et l’embrasse dans le cou, avant de la repousser contre celui auquel elle s’accrochait un instant auparavant, et il quitte la pièce d’un air calme. La porte blindée se referme derrière lui, et dans ses poches le pickpocket vient d’amasser de quoi compenser ses pertes. Noir.

*Bien sûr, on n’est jamais à l’abri quand on mène ce genre de vie. Les types qu’on vole veulent vous retrouver et même lorsque vous n’avez pas de toit au dessus de votre tête, ces mecs, s’ils sont suffisamment acharnés, savent comment vous coincer. Voilà comment je me retrouve là, la gueule en miettes, le corps… pas vraiment mieux… en pleine crise de manque, à moitié mort, dans cette arrière-cour insalubre. C’est là que le rideau tombe. C’est là que je crève. Noir ?*

Willem, les vêtements en lambeaux, le corps tuméfié, l’esprit déstructuré, affiche un sourire ironique en repensant à son existence lamentable. Il ne sait plus vraiment si c’est la fatalité qui l’a frappé, ou s’il a lui-même creusé sa tombe, année après année. Peu importe, qui s’en soucie ? Il n’est personne. Il n’est qu’une ombre.

*Comment peut-on souffrir plus ?*

Il le sait. Il sait comment souffrir plus. Il sait comment il veut que tout cela s’achève. Il les a toujours gardées sur lui, jamais il ne s’en est séparé. L’objet de ses désirs est resté contre son cœur pendant toutes ces années. C’est avec lui que tout a commencé, c’est avec lui que tout doit finir. Sa main tremblante et peu assurée, trempée de pluie, farfouille avec maladresse sous son veston et finit par en retirer une seringue contenant un liquide noir, épais, n’évoquant que douleur, ténèbres et mort. Son cocktail du bonheur, son dernier plaisir. Une douleur telle qu’elle confine au plaisir, un masochisme assumé qui conclura en beauté une vie résumée à un chant lexical de la souffrance. Il sent le métal froid de l’embout de la seringue se déposer dans le creux de son bras. Il a l’habitude, il n’a même plus besoin de chercher la veine. Il force légèrement, le froid pénètre sa chaire, doucement, tout doucement…

*Ca fait également partie du plaisir, cette sensation de pénétration, d’invasion… c’est limite euphorisant. Tout est en place, je n’ai plus qu’à ordonner à mon pouce d’injecter la dose. Une dose massive. Une dose ultime. Pour que tout s’arrête enfin. Enfin… j’y vais.*

(Voix) : Lâche ça.

*Illusion. Ou peut être pas. Si ce n’est pas le cas, casse toi !! Ca ne te regarde pas.*

Un soupir provient d’au-dessus, mais Willem est plongé dans le noir de sa mort imminente. Ses yeux sont fermés, il ne peut les rouvrir. Il va presser la détente d’une seconde à l’autre, et il est déjà trop tard. Mais cette voix, froide et ferme, impériale, a eût suffisamment d’intensité pour freiner le mouvement. Un temps gagné qui sera suffisant.

Un coup percute la seringue de plein fouet, brisant l’aiguille qui reste figée dans le bras de Willem. Le reste vole au loin et se fracasse en un millier d’éclats, répandant son contenu noir et meurtrier parmi les déchets dont il n’aurait jamais dû sortir. Willem pousse un hurlement de damné, mais ce n’est pas la douleur qui motive ses râles. Le désespoir de vivre l’envahit soudainement en une vague plus douloureuse encore que celle qu’il s’apprêtait à s’infliger. Il lui faut une dizaine de minutes pour se calmer. Dix minutes à hurler et à accepter de devoir vivre encore un peu. Chaque goutte de pluie lui ravage la peau, il est au sommet de la déchéance. Noir.

*Je me revois enfant. Même sous les coups de mon père, je n’ai vécu un tel désespoir. Je suis désarmé, je suis à vif, je n’ai plus rien. Je n’ai jamais rien eu. Mais même ce rien vient de m’être enlevé. Comment peut-on souffrir plus ?*

(Voix) : Ouvre les yeux.

Il ne sait pas pourquoi, mais il obéit. Hurlant toujours sans même s’en rendre compte. A moitié affalé contre un mur de briques couvert de suie, trempant dans l’eau croupie et stagnante, cet écorché vif ouvre les yeux et les braque directement sur l’origine de cette voix. Mais sa vision est incapable de discerner les détails, la pluie envahit son regard. Il ne voit qu’un homme grand, le surplombant, vêtu d’une veste noire, de longs cheveux gris recouvrant son visage flou.

*Mon père non plus, n’a jamais eu de visage.*

(Willem) : Qui… es… tu ?

Et l’homme prend la peine de se pencher au plus bas, de se mettre au niveau de Willem. Chacun des traits de cet homme lui vient plus clairement que tout ce qu’il a pu contempler dans sa vie, et même dans ses évasions toxicomanes. Le flou disparaît. La lumière efface l’ombre. Il n’y a plus de noir. Enfin, il voit.

(Rufus) : Je me nomme Rufus.

Chapitre 88 Chapitre 90

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