Ordo Xenos » Les Chapitres » Chapitre 73

.:: Chapitre 73 ::.
Théophile von Schuld

Sorti le 27/08/2008, compilé dans le Volume 9

Histoire :

La toile de la grande tente est brièvement soulevée, laissant pénétrer Opitz à l’intérieur. Les deux immenses gardes du corps se postent de chaque côté de l’entrée, les bras croisés dans le dos, les visages durs et inexpressifs. A l’intérieur, une activité surprenante est à l’œuvre. Des officiers de divers rangs courent en tout sens, transportant des cartes et des ordres de mission tandis que les gradés s’égosillent sur de nombreux postes téléphoniques. Au centre de la pièce se tient un grand plan schématique du CREAE autour duquel se tiennent penchés les ingénieurs stratégiques de l’ADT, des tasses de café fumantes servant de tout ornement. Alors qu’Opitz s’approche de cette assemblée, le visage détaché, la toile de la tente se soulève de nouveau, laissant passer le général Berg, les joues encore rouges de honte et de colère. Opitz n’a aucun mal à se faire une place au milieu des ingénieurs qui, remarquant sa présence, se retrouvent soudainement muets, et pour la plupart surpris. L’un d’eux affiche un air hagard, un sourire difficilement maîtrisé imprimé sur le visage.

(Ingénieur) : Qui a laissé un enfant rentrer ici ?

Le regard qu’Opitz lui lance le gèle sur place et le tétanise. Le corps tremblant face à toute la haine froide lisible dans ces yeux, l’ingénieur manque de peu de s’uriner dessus. Le général Berg arrive à son niveau et lui colle un magistral coup de poing en pleine mâchoire, libérant par ce geste toute la hargne qu’il avait contre le chef du CRTN. L’ingénieur atterrit deux mètres plus loin dans un cri de surprise.

(Berg) : Espèce d’abruti, il s’agit de Monsieur Opitz, le directeur du CRTN. Allez immédiatement rendre votre plaque, vous êtes rétrogradé.

Les larmes aux yeux, l’ingénieur se relève en maugréant et en se massant la joue puis quitte la tente. Les autres ingénieurs s’éloignent de la table sous le regard circulaire que lance Opitz à l’assemblée : il leur fait bien comprendre qu’il ne veut voir personne autour de lui.

(Opitz) : Merci, général… mais ce n’était pas nécessaire.

Le général se contente de saluer son interlocuteur, l’air visiblement soulagé. Il prend la dernière remarque d’Opitz comme une remise à niveau de sa valeur.

(Berg) : Veuillez accepter toutes mes excuses au nom de mes hommes.

(Opitz) : Ce n’est pas un problème.

Opitz lâche cette phrase comme une conclusion impartiale à la discussion et cela n’invite guère le général à poursuivre. Le chef du CRTN sort un petit boîtier à écran de la poche de sa veste et le dépose sur la table. Il presse quelques boutons qui ornent l’appareil et une carte 3D holographique du CREAE en jaillit, surplombant le plan schématique. Opitz fait un vague mouvement de la main autour du bunker où sont retenus les otages.


(Opitz) : Je peux affirmer avec certitude que Nysen n’est pas enfermé avec le reste des otages. Néanmoins mon mouchard est en poste ici.

Le général Berg affiche un visage incrédule face à la manière certaine dont Opitz a lâché ces paroles.


(Berg) : Votre « mouchard » ?

Opitz acquiesce brièvement avant de se retourner vers le général, les bras croisés sur son torse.

(Opitz) : Oui. Un réploïde de la confection de Vladimir Morlan auquel j’avais ajouté un traqueur positionnel et un ordre de mission lattant, inconscient : retrouver la trace de Rufus Van Reinhardt. Visiblement, il y est parvenu. Ce n’était pas chose aisée.

(Voix) : Ah oui… ce cher professeur Morlan…

Opitz se retourne vers l’origine de cette voix qui vient d’interrompre ses explications et il se retrouve face à un jeune homme d’environ dix-sept, dix-huit ans, assis dans une chaise roulante. Il a des cheveux longs d’un blond très clair noués en une queue de cheval à l’arrière de son crâne et retombant en deux belles et longues mèches de chacun des côtés de son visage cristallin dont la pâleur est presque inquiétante. De fines lunettes rectangulaires sont posées devant ses fins yeux gris, où brille la lueur d’une grande intelligence. Ses vêtements sont d’un blanc uni et sont très classiques, lui donnant l’allure d’un scientifique. L’un de ses bras est camouflé sous une longue manche à large embout. Il affiche un air calme et assuré, bien qu’il semble si fragile et si maladif qu’on craindrait de le briser au moindre choc. Derrière lui, tenant son fauteuil, se tient un homme grand et bien bâti aux cheveux noirs plaqués en arrière. Son air détaché et froid le rend complètement inabordable, d’autant plus que son magnifique costume noir finit de créer une certaine distance avec le reste des personnes hantant la pièce. A eux deux, ils semblent complètement à part, dans une dimension intellectuelle et glaciale où Opitz se sent immédiatement à l’aise. Enfin, un autre scientifique d’une trentaine d’années, les cheveux noirs et frisés, un carnet de note entre les mains, accompagne le duo. Vu ses vêtements, il semble appartenir à la même compagnie, mais n’éveille pas le même intérêt chez Opitz, qui ignore totalement sa présence. Le général Berg s’empresse de rejoindre le côté droit du fauteuil roulant pour faire lui-même les présentations.

(Berg) : Monsieur Opitz, je vous présente…

(Opitz) : Théophile Von Schuld. Le fils de Ludwig Von Schuld, président de l’U.E (Unveränderliche Entwicklung).

Le général affiche une mine un peu déconfite en constatant que son rôle est encore une fois anéanti. Théophile hoche calmement la tête, ne craignant pas de soutenir le regard glacial d’Opitz. Assit dans son fauteuil, le jeune homme pousse un profond soupir avant de prendre la parole.

(Théophile) : Vous parliez de Morlan à l’instant, si je ne m’abuse… il me semble avoir appris que vous vous étiez récemment séparé de lui.

(Opitz) : En effet. Les nouvelles vont vite.

(Théophile) : Vous avez bien fait.

Un léger rictus s’affiche sur le visage d’Opitz qui semble apprécier la franchise de son interlocuteur. Le chef du CRTN se laisse reposer contre le bord de la table, faisant ainsi preuve de l’intérêt qu’il compte porter à la conversation.

(Opitz) : Et pourquoi ça ?

(Théophile) : Vladimir est une pucelle frileuse sur le plan de la recherche. Il ose à peine se mouiller dès qu’il fleure la déviance éthique. Pourquoi auriez-vous perdu votre temps avec lui alors qu’il n’est et ne pourra jamais être pleinement effectif ?

Il dit ça sur un ton calme et froid ne trahissant aucun emportement, aucune émotion claire. C’est un être de glace, uniquement mû par un mouvement cérébral. Il ressemble plus alors à une machine qu’à un homme, même s’il brille dans ses yeux la lueur claire de l’intellect. Le scientifique frisé qui l’accompagne tourne alors un regard biaisé en direction d’Opitz, hochant pathétiquement de la tête comme s’il se sentait dirigé par un ordre implicite.

(Scientifique) : C’est… c’est vrai ! Le scientifique n’est en rien responsable de ce que deviennent ses inventions. Aucun d’entre nous ne devrait être emmerdé par quelques considérations éthiques bidons dont le seul effet serait d’empêcher le progrès de notre science. Le scientifique est le plus pur représentant de cette aspiration qu’a l’homme à évoluer, à tendre vers le progrès. Aucun frein ne devrait lui être imposé.

Un rictus malsain naît sur le visage d’Opitz à l’audition des paroles de cet interlocuteur inattendu alors qu’il avait bu les paroles de Théophile avec un intérêt non dissimulé.

(Opitz) : Aucun frein n’est apposé sous mes ordres. Les scientifiques de toute sorte, que ce soit Morlan ou vous, à l’U.E, ne sont freinés que par leur propre moralité.

Théophile tranche net face à cette affirmation, sa voix à la fois froide et douce attirant à nouveau l’attention avec une facilité déconcertante.

(Théophile) : Ne nous faites pas l’offense de nous dire que nous n’avons pas conscience de la portée de nos recherches. Seul un idiot pourrait ne pas être au courant de la portée de ses travaux. Le scientifique EST responsable de ses actes et de ses découvertes… indubitablement.

Le scientifique qui l’accompagne se retourne alors vers lui, affichant un air incrédule.

(Scientifique) : Quoi ? Alors finalement vous partagez l’avis de Morlan ? Vous pensez que l’éthique doit restreindre nos recherches ?

Un lourd silence suffit de réponse à Théophile qui ne tourne même pas la tête vers son interlocuteur, ce mutisme suffisant comme réponse face à la bêtise de cette interrogation, ce qui ne semble pas freiner son émetteur.


(Scientifique) : Personne ne peut empêcher les chercheurs de révéler le véritable potentiel de la nature, de l’humanité. Ce serait vouloir pratiquer l’obscurantisme ! C’est notre devoir de pousser toujours plus loin les limites des connaissances et de la technique.

(Théophile) : Ne soyez pas idiot. Ce n’est pas ce que j’ai dit. Le scientifique est pleinement responsable vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres pour tous ses travaux. Prétexter qu’il n’est pas coupable pour ce que font les autres de ses travaux, pour pouvoir continuer à travailler en ayant « bonne conscience », c’est simplement se voiler la face.

Un silence glacial s’abat à nouveau et personne n’ose briser ce mutisme. Opitz, un sourire glacial imprimé sur le visage, semble se délecter du débat. Finalement, Théophile reprend, l’air toujours aussi détaché et assuré.

(Théophile) : Lorsque l’on travaille sur des choses aussi éthiquement et socialement dangereuses que, par exemple, les mutations génétiques forcées in vivo, on sait très bien qu’on sera à l’origine de désastres humanitaires et d’un eugénisme absolument furieux. Et si on passe outre cela, c’est qu’il y a un autre élément qui nous pousse à mettre en danger toute notre espèce, et pas seulement la fausse sécurité que nous offre votre pitoyable excuse justificative.

Le scientifique semble touché au vif et agacé par cette remontrance.

(Scientifique) : Et ce sera quoi, dans ce cas ?

(Théophile) : Le salaire, la pression, la gloire, le désir de reconnaissance, la soif de satisfaction personnelle et probablement un appétit insatiable propre à l’humanité de se savoir omnipotent, de se savoir maître de son environnement et d’en faire son esclave.

Théophile reprend calmement son souffle après cette phrase qui a tétanisé l’autre scientifique sur place.


(Théophile) : En fait, je ne pense pas vraiment que les scientifiques soient un aboutissement quelconque de l’humanité, ni même des hommes modèles. Ce sont…

La voix glaciale d’Opitz vient achever la phrase de Théophile dans une note jouissive absolument terrifiante.

(Opitz) : Ce sont les pires de tous, nourris comme tous les hommes des intentions les plus néfastes et individualistes, alors qu’ils ont entre les mains le sort de leur planète.

Tous les regards se tournent alors vers Opitz qui, satisfait, laisse échapper un léger ricanement ironique. Le scientifique anonyme ne peut empêcher un tremblement de lui parcourir tout le corps tandis que le général Berg avale à sec. Théophile, quant à lui, soutient toujours le regard d’Opitz, mais affiche cette fois-ci un sourire satisfait où se lit une pointe de cynisme mimétique.

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