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Hautensberg

Sorti le 31/07/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

Le haut plateau dominant Adra’Haar, sur lequel siège, en sommet de falaise, le palais de l’Archimage, s’étend ensuite vers le sud en une steppe aride et rocailleuse de plusieurs dizaines de kilomètres, à l’étrange couleur pourpre. La plaine minérale s’achève par un enchevêtrement de roches distendues, à l’allure tortueuse, proche de celle d’arbres morts et tordus. Cette fausse forêt, où aucune végétation ne pousse, n’est composée que de ces roches étranges, à la couleur rouge caractéristique, sculptées par les caprices du temps, prenant peu à peu la forme de troncs, de branches, d’arbustes et de ronces. Ce lieu, devenu sacré aux yeux du peuple d’Adra’Haar, se nomme la Forêt Rouge. De nombreuses histoires et légendes règnent sur ce territoire hostile, où le simple fait de se promener est un véritable calvaire. On ne s’aventure généralement jamais sur les quelques hectares où règne cet enchevêtrement minéral à la masse impénétrable.
C’est pourtant à quelques centaines de mètres en amont de la Forêt Rouge que s’est dressée la magnifique université magique d’Hautensberg, fleuron académique de la recherche et de l’apprentissage de la magie, fierté nationale d’Adra’Haar. Cet immense ensemble d’édifices, tous reliés entre eux par des pontons de bois sculptés, couverts de couleur miroitantes et de feuilles d’or, a tout du campus universitaire, avec sa forme allongée, son axe centrale ascendant, et l’activité estudiantine qui y règne en permanence. Près de dix mille jeunes mages, venus de tous les coins de l’Archimancie, et même d’au-delà, se retrouvent chaque année entre les murs d’Hautensberg, rêvant de percer les arcanes secrets des plus grands sortilèges, et d’inscrire ainsi leurs noms en lettres de feu dans la grande histoire de la recherche en sorcellerie de l’académie. Cette université est en tout point magnifique. Tous les termes les plus hyperboliques semblent être à même de pouvoir la qualifier sans exagération. L’allure grandiloquente de ses bâtiments, le chatoiement des couleurs et des reflets, l’entretien général des lieux, tout porte à la magnificence et à l’opulence. Car Hautensberg est une image politique importante pour l’Archimancie, symbole de sa puissance et de sa richesse aux yeux du monde. Ici, l’économie d’eau ne semble pas avoir court : de multiples fontaines, aux jets recherchés et aux ornements artistiques des plus complexes, parcourent le centre de l’allée principale du campus. La végétation y est luxuriante : arbres, gazons, arbustes, fleurs par milliers, tout semble fait pour apporter le bien-être et la sérénité aux étudiants issus de familles suffisamment riches pour pouvoir leur offrir le luxe de ces locaux, et la culture impressionnante, le bagage intellectuel et le savoir faire incroyable des différents professeurs qui dispensent leurs cours ici… car enseigner à Hautensberg est la plus haute preuve de savoir et d’intégrité pour un mage, et seuls les meilleurs d’entre eux peuvent un jour caresser l’espoir de siéger à l’une des hautes chaires de l’université.
Le palais administratif est le bâtiment le plus impressionnant de l’université, et pourtant les étudiants n’y accèdent quasiment jamais, si ce n’est pour assister au discours d’intronisation, en début d’année, ou participer au bal des étudiants, peu avant les vacances annuelles. Dominant la bute d’Hautensberg, cette immense bâtisse des plus luxueuses abrite les services administratifs, les bureaux des régents, du doyen, les salles de réception officielles, ainsi que l’immense bureau du directeur principal, Drizz Mizeth.
Il s’agit d’un homme au visage creusé, et au teint pâle, à l’air relativement maladif, mais arborant en permanence un étrange et indéfinissable sourire. Ses yeux perçants, d’une drôle de couleur mauve, sont en mouvement constants, se fixant sur tous les éléments capables d’accrocher leur insaisissable attention. Le front dégagé, ses cheveux d’un blanc cru sont coiffés en arrière, retombants en mèches folles sur ses épaules et dans sa nuque. Un tatouage noir, figurant une ronce tortueuse, remonte de sous son col pour venir se torsader au milieu de sa joue gauche. L’oreille située du même côté est criblé d’un nombre improbable de piercings divers et variés. Il est relativement jeune, ce qui semble paradoxal étant donné l’importance de son poste. Son habillement porte également à confusion par rapport au prestige qu’incombe son rang. Il porte nouée autour du cou une large et longue étoffe de couleur bleue foncée, qui retombe par-dessus son torse maigre et musculeux, sur lequel il a revêtu un bustier noir moulant, surplombé d’un veston d’apparat renforcé par des gaines de cuir noir. A son épaule droite est fixée une coque d’acier sculpté, figurant un visage squelettique grimaçant. Le bras qui descend au-dessous n’a pas l’air des plus naturels, à moitié emballé par des protections de cuir entrelacées de ceintures de maintien, laissant entrapercevoir des parties mécaniques à la place des chairs. Sa main droite n’est d’ailleurs qu’un assemblage de longues griffes de métal reliées entre elles par un système complexe de rouages et de ressorts cliquetants et brinquebalants. Il porte nouée autour de la taille une ceinture faite d’une large bande de tissus au motif à carreaux blancs et noirs, surplombant un pantalon large, de style baggy, et de couleur sable, dont les côtés extérieurs sont recouverts d’un réseau de petites sangles délavées qui pendouillent mollement. Vraiment, rien chez cet individu ne pourrait laisser transparaître sa haute fonction et la prestance découlant naturellement de celle-ci. Il est d’ailleurs avachi dans son fauteuil, les pieds disposés en croix sur son bureau. Sur le bord de celui-ci trônent encore les restes de frugales victuailles composées de hamburgers et de soda, accompagnées de frites et de ketchup.
De l’autre côté du bureau, le contemplant au travers de son masque inexpressif, Raven, ex membre de l’Ordo Arakis, semble pour le moins excédé par son attitude déplacée.


(Raven) : Tu pourrais au moins te tenir correctement… tu es le directeur d’Hautensberg, il faudrait peut-être que tu en prennes conscience.

Drizz laisse échapper un petit rire amusé, sans pour autant faire le moindre geste visant à modifier sa conduite.

(Drizz) : Et tu crois que je ne l’ai toujours pas saisi, après huit ans de fonction. Tu devrais le savoir mieux que personne : ce n’est pas une nomination ou l’accès à un haut rang qui seront en mesure de changer ce que je suis.

(Raven) : Donc tu confirme par toi-même que tu es un parfait gougnafier.

Les deux hommes échangent un regard couplé d’un long silence, afin de finalement éclater de rire à l’unisson, comme deux vieux camarades heureux de se retrouver. Il faut plusieurs longues secondes à Drizz pour retrouver son sérieux, mais une fois cela fait, il n’y va pas par quatre chemins, et attaque directement le cœur du problème.

(Drizz) : Dis moi plutôt ce qui t’amène ici… je te croyais à la botte du père Van Reinhardt… ta confiance aveugle en cet homme t’a tenu éloigné de nous pendant de longues années. J’avais même fini par croire que tu avais passé l’arme à gauche.

Raven hausse les épaules, comme si cet état de fait était sans importance. Une certaine tristesse nostalgique s’entend pourtant dans le ton qu’il emploie pour répondre.

(Raven) : Disons que l’Ordo Arakis a cessé d’être. Ou du moins, qu’il a cessé d’être ce qui m’avait fait le rejoindre.

(Drizz) : Ou plutôt qu’elle est enfin devenue ce à quoi elle était toujours destinée.

Raven tape du poing sur la table, mais Drizz ne tressaille même pas, son regard restant fixé sur l’étrange masque couvrant le visage de son interlocuteur.

(Raven) : Ce que tu dis est faux.

(Drizz) : Peut être pas tant que ça, aux vues de ta réaction. Mais ce n’est pas à moi de te faire comprendre que j’avais raison depuis le début au sujet de Rufus Van Reinhardt… tu n’as pas besoin de ces longues et besogneuses piqures de rappel.

(Raven) : Merci de m’en faire tout de même profiter.

Drizz ignore totalement cette remarque ironique, et se saisit de son soda, glissant la paille entre ses dents étrangement acérées.

(Drizz) : La force de persuasion d’un homme se mesure au degré de folie qu’il est capable de distiller dans les pensées de ses alliés et au temps où il est en mesure des les maintenir sous son contrôle. A ce stade, on peut dire que le fils Van Reinhardt est un véritable élémental de charisme.

(Raven) : Tu ne parlais pas tant en mal que ça de Rufus Van Reinhardt à l’époque où tu démarchais comme un beau diable pour faire entrer l’Ordo Arakis au sein des Onze Mandragores.

Drizz hausse les épaules d’un air détaché, presque comme s’il s’était attendu à cette répartie.

(Drizz) : Ton intérêt pour sa personne m’intriguait, je dois l’avouer. Et puis, je voulais te garder sous la main…

(Raven) : Ça suffit maintenant, Drizz.

Le directeur d’Hautensberg sent bien dans le ton de son interlocuteur que le ton n’est plus à la plaisanterie. Il décide donc lui-même de changer de sujet, portant un œil distrait à la paire de katanas fixée à la ceinture de Raven.

(Drizz) : Serait-ce le Surumegiri de Farrow que je vois attaché à ta ceinture, au côté de ton Shingomaru ?

L’inclinaison du masque de Raven est plus explicite que mille mots pour exprimer sa surprise face à une observation aussi nette et rapide.

(Raven) : Tu es perspicace…

(Drizz) : Ce n’est pas pour rien si je suis assis dans ce siège.

(Raven) : Si tu es assis dans ce siège, c’est parce que tu es le mage le plus redoutable de ton époque, pas parce que tu es perspicace.

(Drizz) : Remettrais-tu en question la finesse de mon analyse ?

Le ton faussement blessé employé par Drizz pour poser cette question n’appelle, bien entendu, aucune réponse. Raven en revient donc à ce qui l’intéresse.

(Raven) : Oui, il s’agit bien du sabre de Farrow. Et c’est ce qui m’amène à toi…

Drizz le coupe d’un air amusé, tout en aspirant une gorgé de soda. La paille est en train de se retrouver peu à peu déchiquetée entre ses dents tranchantes.

(Drizz) : Si tu désire le troisième sabre du Ki, il doit traîner quelque part aux archives de l’université… je suis prêt à te le céder pour un bon prix.

Raven perd visiblement patience et tape une nouvelle fois du poing sur le bureau, suffisamment fort, cette fois-ci, pour faire perdre son éternel sourire à Drizz Mizeth, qui comprend tout à coup que ce qui amène son interlocuteur est peut-être plus sérieux qu’il ne l’imaginait.

(Raven) : Arrête de jouer aux idiots, Drizz. En tant qu’épéiste, jamais je ne te demanderai ton Shiro-Hagure, bien que de savoir qu’il traîne dans un coin poussiéreux au milieu de vieux pots remplis de formol m’attriste profondément. C’est Farrow que je recherche… je veux savoir ce qui est arrivé à mon frère.

Drizz fronce les sourcils et retire la paille tordue et à moitié rongée de sa bouche. Il joint les mains sur son torse et pousse un profond soupir.

(Drizz) : Je pensais qu’il t’avait fait parvenir son sabre de son plein gré.

(Raven) : Non… je faisais encore partie de l’Ordo Arakis lorsque je suis tombé dessus par hasard, dans une coutellerie d’Olgorath. J’ai remisé mes inquiétudes à plus tard… mais maintenant, je souhaiterais savoir ce qui a bien pu arriver à Farrow. Jamais il ne se serait séparé de Surumegiri de son propre chef.

Drizz redresse la main, innocemment, comme pour interrompre la conversation afin d’y placer une question qui semble le turlupiner.

(Drizz) : Attends, attends… tu dis que ça fait déjà un moment que tu as retrouvé son sabre. Et ce n’est que maintenant que tu daigne te mettre à la recherche de ton frère ?

Raven baisse la tête, visiblement gêné de se trouver si vite confronté à une interrogation qui semble le torturer depuis longtemps, et qu’il n’osait pas se poser à lui-même.

(Raven) : Je… j’ai fais de mauvais choix… je pensais que… que l’Ordo Arakis avait besoin de moi… que rien n’était plus important que ma mission… et il y avait ce gamin, Almee… il ressemblait tellement à Farrow que…

(Drizz) : Stop. Stop, la séquence émotion. Arrête de te justifier comme ça devant moi, c’est quoi cette scène ? Tu as cru bien faire, t’as fais une connerie. J’en ai fais des tas moi aussi, comme d’accepter ce poste de directeur d’Hautensberg.

Raven semble soulagé de se voir décharger aussi vite de ces justifications hasardeuses, reflets indésirables des hésitations qui parcourent encore à l’heure actuelle sa psyché déstabilisée par la récente dissolution de l’Ordo Arakis.

(Raven) : Oui, c’est sûr. Tu pourrais être Archimage, à l’heure actuelle.

Drizz pouffe de rire à cette idée, avant de reprendre une expression plus sérieuse. Une certaine malice se lit dans son regard à la couleur miroitante.

(Drizz) : Mais c’est le cas, mon vieux Raven…

(Raven) : Quoi ?

Drizz hausse les épaules et agite la tête, comme pour dire de ne pas insister là-dessus. Raven incline son masque de côté, d’un air visiblement circonspect. Son interlocuteur ne lui laisse cependant pas le temps de revenir sur ce qui vient d’être dit, et se redresse dans son siège après avoir descendu les pieds du bureau.

(Drizz) : Je n’ai pas vu Farrow depuis près d’un an.

L’étonnement se lit dans les mouvements saccadés de surprise opérés par Raven face à cette nouvelle, qui le laisse visiblement incrédule.

(Raven) : Un membre important du clan Mirith Nath disparaît et ça ne t’intrigue pas plus que ça ? A l’époque, tu te faisais bien plus de soucis pour tes subordonnés.

Drizz dresse ses deux mains devant lui, comme pour freiner les attaques de Raven et se décharger du sentiment de culpabilité qu’il pourrait vouloir faire naître.

(Drizz) : Je n’ai pas dis qu’il avait disparu, et encore moins qu’il était encore l’un de mes subordonnés…

(Raven) : Qu’est ce que tu me raconte ? Farrow n’aurait jamais quitté Mirith Nath. Il ne t’aurait jamais quitté, toi !

Drizz fronce les sourcils, un air cruel et impérieux se lit à présent sur chaque trait de son visage.

(Drizz) : Et pourquoi pas ? Tu m’as bien quitté, toi…

Raven a un léger mouvement de recul face à cette attaque à laquelle il aurait dû malgré tout s’attendre. Il se reprend malgré tout bien vite, et revient à l’essentiel.

(Raven) : Même si c’est incroyable, je vais prêter foi à tes paroles. Qu’est devenu Farrow ?

(Drizz) : La dernière fois que j’ai vu ton frère, après qu’il m’ait annoncé son intention de quitter Mirith Nath, c’était lors d’un conseil des Onze Mandragores. Il servait de portier au chef des Alchimistes de Khemry.

Cette fois-ci, Raven explose littéralement de colère, frappant des deux points sur le bureau de Drizz, se redressant de toute sa hauteur, dans un mouvement féroce à l’agressivité non dissimulée. Son interlocuteur ne réagit pas à cette menace, se contentant d’observer la réaction de son hôte, l’air pensif.

(Raven) : Avec Lobo ?! Jamais Farrow ne se liguerait avec une fripouille pareille ?

(Drizz) : Ça n’aurait rien d’étonnant. Les Alchimistes de Khemry ont peu à peu pris l’ascendant au sein du conseil, au cours des dernières années… de clan fraichement accepté dans la chambre clanique, ils se sont montrés féroces et ambitieux. Soutenus par les clans Pandora et Whyze, leur attrait n’a cessé d’augmenter. Tu leur dois tout, toi-même…

Nouvelle explosion de colère chez Raven, cette fois-ci non maîtrisée. Il bondit par-dessus le bureau et saisit Drizz au collet. Celui-ci se laisse faire sans réagir, poupée molle dénuée de combativité. Un sourire satisfait se lit néanmoins sur son visage provocateur.

(Raven) : Rien du tout !! Je ne leur dois rien du tout !!

(Drizz) : En dehors de ton corps… et de la vie.

Une tension palpable se lit au sein de Raven. Ses mains tremblent de rage, prêtes à commettre un geste irréparable. Drizz semble s’attendre à tout, mais reste totalement passif, alors même qu’il est quasiment soulevé du sol par son féroce interlocuteur. Celui-ci semble finalement se calmer, et revoir sa situation. Il relâche Drizz qui se laisse choir dans son fauteuil, réajustant son col et replaçant correctement son étoffe bleue marine autour de son cou. Il invite ensuite Raven à reprendre place sur son siège, mais le sabreur ne semble pas vouloir concéder le moindre geste.

(Drizz) : Je vois que c’est encore un sujet sensible.

(Raven) : Je dirais même tabou. Désolé de m’être emporté…

Un sourire vient illuminer le visage de Drizz, plus rayonnant que jamais.

(Drizz) : Tu plaisantes ? Cela fait des lustres que je ne me suis plus amusé à ce point… tu me manquais vraiment, Raven.

L’ex membre de l’Ordo Arakis agite la main d’un air impatient, invitant son ami à continuer.

(Drizz) : Je t’ai dis la vérité. Pour une raison que j’ignore et que je n’ai pas cherché à connaître, Farrow a rejoint les rangs des Alchimistes de Khemry. Si en sus de cela tu as retrouvé son sabre chez un misérable vendeur de brocailles, je ne peux qu’imaginer le pire.

(Raven) : Alors continue de l’imaginer et garde ça pour toi… tu aurais dû l’empêcher de partir.

Drizz semble réellement blessé par ce reproche, mais dissimule son trouble sans difficulté.

(Drizz) : C’est vrai. J’aurais dû… et j’aurais pu. Mais j’avais d’autres priorités à l’époque… et j’en ai toujours, d’ailleurs. Je suis le chef du clan Mirith Nath et le directeur de l’université d’Hautensberg… j’ai trop de responsabilités pour commencer à faire du cas par cas, même auprès de mes plus fidèles hommes de main. C’est aussi ce que tu reproche à Rufus Van Reinhardt aujourd’hui, non ? Finalement, les leaders sont tous les mêmes, des bons à rien égoïstes.

(Raven) : Toi au moins tu as le bon sens de l’admettre.

Drizz pouffe une nouvelle fois d’un rire aigu, appréciant le sens de la répartie de son ami, qu’il a un plaisir sincère à retrouver. Il se saisit d’un paquet de cartes traînant sur son bureau, et commence à les mélanger d’une main experte, les faisant tournoyer entre ses doigts, de chair ou de métal, avec la dextérité effarante d’un vrai croupier de casino.

(Drizz) : Crois-moi, je préfèrerais laisser ces tâches ingrates à d’autres, et m’amuser toute la journée…

Alors que Raven s’apprête à répondre, une longue et lancinante sirène se fait entendre depuis le Nord, provenant sans nul doute d’Adra’Haar. Le hurlement mécanique, proche du râle agonisant d’un chat, répétitif et assourdissant malgré la distance, résonne pendant plusieurs dizaines de secondes dans le bureau de Drizz, qui tend l’oreille en affichant une grimace de désarroi. Raven lui aussi semble surpris. De son vivant, il n’a encore jamais entendu pareille alerte.

(Drizz) : Finalement, je crois qu’on va bien rigoler aujourd’hui.

(Raven) : Qu’est ce qui se pa…

Raven n’a pas le temps d’achever sa question que la porte du bureau s’ouvre à la volée, laissant pénétrer dans la pièce un homme à l’air légèrement paniqué. Coiffé de manière improbable, ses longs cheveux bruns-roux tirés vers l’arrière, avec un surplus de mèches impressionnant sur le dessus du crâne et sur les côtés, il semble relativement jeune, bien que son regard sombre aux pupilles d’azur trahisse une expérience de la vie plus importante qu’il n’y paraît. Deux longues et fines mèches teintes en blond encadrent son visage fin aux sourcils incurvés, lui donnant un air noble et assuré, malgré la panique qui peut se lire sur ses traits. Il porte la chemise à col relevé et le pantalon de tweed noir typiques des enseignants d’Hautensberg avec, par-dessus, une veste mi-longue de couleur sable à laquelle sont fixées diverses attaches dorsales, qui pendent ouvertes dans son dos jusqu’à ses pieds. Il est accompagné d’un énorme chien à l’allure impressionnante, tenant plus du loup que de l’animal de compagnie, au pelage majoritairement bleu-nuit sauf sous le ventre, aux pattes et au bout de la queue, où il adopte une couleur blanc-crème. Drizz semble heureux de le voir, mais le nouvel intervenant est, pour sa part, surpris de voir un inconnu total présent dans le bureau du directeur. Celui-ci note sa réaction, et s’attache à faire les présentations, malgré la situation visiblement urgente.

(Drizz) : Ne vous inquiétez pas, c’est un ami à moi. Il s’appelle Raven. Raven, je te présente Lar-Xane Lerhiau, l’un des meilleurs enseignants de l’université. Il enseigne… la déontologie de la magie. C’est une matière passionnante, et son cours a beaucoup de succès, il…

Le dénommé Lar-Xane est contraint d’abréger ces politesses formelles, dénuées d’intérêt, pour aller à l’essentiel.

(Lar-Xane) : Je m’excuse de vous couper, directeur principal Mizeth, mais la situation est urgente.

(Drizz) : Rapport aux sirènes, je présume ?

Lar-Xane hoche la tête, indiquant du pouce le bureau attenant, celui des communications.

(Lar-Xane) : L’état major de Scarlett Hill nous a contacté en catastrophe… la capitale ne va pas tarder à subir une attaque de…

(Drizz) : … de Maligoth, oui je sais.

Raven manque de peu de choir au sol sous le coup de la nouvelle. Un petit cri de surprise se fait entendre derrière son masque. Il est forcé de se tenir au bureau pour ne pas se laisser aller sous l’effet de la (mauvaise) surprise.

(Lar-Xane) : Vous le saviez déjà ?

(Drizz) : Cette sirène, que nous n’avons heureusement pas le déplaisir d’entendre très souvent, annonce une attaque de Mange-Monde… il me semble que la dernière fois qu’elle a retentit, c’était il y a environ trois-cent-dix-sept ans. Comme quoi, les grands classiques ont la vie dure.

(Raven) : Ce n’est vraiment pas le moment de plaisanter, Drizz.

Ce rappel à l’ordre arrive à point nommé. Le directeur d’Hautensberg hoche la tête pour accréditer les dires de Raven, avant de se diriger vers la sortie du bureau.

(Drizz) : Il va falloir que je contacte l’Archimage.

Au palais de l’Archimage, dans l’aile réservée à la direction des interventions de l’armée, l’effervescence bat son plein. Le trône d’apparat est disposé au sommet de l’assemblée des généraux des clans, qui discutent fébrilement, donnant des ordres à tout va, tempérant des lignes de conduite, des mises en état de siège, des attributions de postes pour telles ou telles milices. L’Archimage Auri’Ehl trône fièrement, dans sa plus belle tenue de cérémonie, emmitouflé dans une longue cape qui traîne sur près d’un mètre cinquante au sol, tout autour de lui, et observe le fourmillement des activités, la précipitation paniquée de ses officiers, l’empressement qui semble dicter leur conduite. Un profond sentiment de lassitude gagne ses traits marqués par l’âge et il pousse un soupir de lassitude devant un tel chaos. De sa main droite, il se saisit de son sceptre d’Autorité et il n’a pas même besoin de frapper les trois coups traditionnels au sol pour que l’ensemble des gradés présents cesse son chassé-croisé et que le plus grand silence se mette à régner dans l’assemblée.

(Auri’Ehl) : Une réponse à ma plus profonde interrogation avant que ce tonnerre d’imprécisions ne reprenne.

Une profonde honte semble émerger de l’ensemble des officiers, qui se jettent des regards en biais, visiblement gênés que leur conduite ait pu offenser, ou pire encore décevoir, l’Archimage.

(Auri’Ehl) : Avons-nous confirmation qu’il s’agit bien d’une attaque perpétrée par Hydrapole à notre encontre ?

Le responsable militaire des services techniques s’incline respectueusement devant le trône de l’Archimage avant d’attendre l’autorisation de prendre la parole, que l’Eminence lui offre d’un geste las de la main.

(Général) : Aucune certitude, Seigneur. Il pourrait s’agir de l’œuvre d’un groupuscule terroriste extrémiste agissant en marge des stratégies officielles d’Hydrapole. Mais le niveau technologique nécessaire au parasitage de nos communications est proprement hallucinant… il ne fait donc aucun doute de sa provenance.

(Auri’Ehl) : Bien.

D’un geste de la main, l’Archimage invite le responsable à rejoindre la cohorte des officiels, qui restent silencieux, attendant le droit de reprendre le travail. Néanmoins, Auri’Ehl ne semble pas en avoir fini.

(Auri’Ehl) : Messieurs, nous sommes en guerre, et il est temps de vous y préparer. Ceci n’est que la première d’une longue série d’attaques plus ou moins violentes, plus ou moins vicieuses, que notre glorieuse contrée aura à affronter dans les temps à venir. Qu’elle soit l’œuvre des armées d’Hydrapole ou d’un groupuscule indépendant, qu’importe ? Elle est issue de l’hérésie technologique et se doit donc d’être matée dans la violence répressive la plus importante.

Un tonnerre d’approbation jaillit de la foule des officiels réunis, qu’Auri’Ehl rappelle immédiatement au calme d’un geste de main. Il parvient à ravoir le silence en un temps incroyable.

(Auri’Ehl) : Ne manquons pas de faire tourner l’assaut de notre belle et imprenable cité à notre avantage, en rappelant aux yeux du monde à quel point elle est forte et imprenable. Ne ménagez aucune troupe, aucun combattant. Que le peuple soit appelé à prendre les armes et à défendre sa vie. Que chacun de nos citoyens, qu’il soit militaire, artisan, marchand ou paysan, riche ou pauvre, faible ou puissant, se rende sur les remparts de la ville et la défende avec tout son courage et tout son honneur.

Ces paroles prononcées, les ordres recommencent à être donnés, avec une sérénité plus grande, cette fois-ci, et dans une attitude plus construite, plus concise, plus précise. Auri’Ehl hoche la tête, son expression emprunte d’une satisfaction non feinte.

(Auri’Ehl) : Et que tous nos futurs espoirs, qui brillent de mille prouesses à Hautensberg, soient appelés sur les murs de la ville, afin de montrer aux yeux du monde ce que vaut la puissance naissante d’Adra’Haar face à l’adversité pervertie par les facilités décadentes de la technologie… Ainsi, nos ennemis, repoussés avec force et courage par les fils de l’Archimancie, sauront ce qu’ils pourront avoir à craindre de leurs pères, lorsque ceux-ci iront marcher sur leurs villes d’acier, et les embraseront !!

Chapitre 186 Chapitre 188

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