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Fin d'errance

Sorti le 26/04/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

Quand il s’en souviendra à l’avenir, dans ses nuits ravagées par des cauchemars affolants, moites et déraisonnés, d’une folie tortueuse, Kyl ne gardera qu’un souvenir très approximatif des évènements qui marquèrent les quelques instants ayant succédé la découverte du cadavre de sa sœur. Des clichés violents, inquiétants, s’enchaînant les uns derrière les autres à la manière d’une succession de polaroïds dénués de sens et de raison. Il se souviendra du sourire aimant de son père, de la lueur de folie perverse qui parasitait son regard au moment précis où il allait abattre son arme sur son propre fils, une lueur non pas générée par l’alcool, mais par un quelconque détraquement irrémédiable de sa psyché, une fissure irréparable dans sa personnalité, l’anéantissement complet de tout ce qu’il avait pu être aux yeux de Kyl, dans le pire comme dans le meilleur. Il aura la vague impression de s’être libéré des avilissants carcans physiques de son frêle corps enfantin pour accéder à un autre niveau de vigueur, celle du désespoir, et de la folie instinctive.
Face à ce feu qui brûle devant lui, avec cette jeune femme non moins brûlante qui grelotte contre lui, luttant contre l’inconscience afin d’avoir le loisir d’entendre les derniers souvenirs de ce tragique passé, ayant ceci d’horrible qu’il lui paraît à présent des plus communs, Kyl, à présent devenu un jeune homme vaillant et sûr de ses capacités, semble ne plus trouver ses mots. Nor l’observe, l’œil attentif et discret, comme curieux de savoir ce dont son compagnon de toujours s’est concrètement souvenu. Lui, le chat ailé aux pouvoirs magiques, à l’origine tout aussi magique, se souvient de tout dans les détails, pour l’avoir observé de près. Jusqu’alors, jamais cette confrontation violente et d’une absurdité sans pareille n’était revenu sur le devant de la scène, et jamais Nor n’avait eu besoin de faire revenir à la mémoire de Kyl ces souvenirs odieux. Il n’en a visiblement pas l’intention, d’ailleurs, puisqu’il détourne la tête, enfouissant son museau entre ses pattes, continuant à contempler le vide d’un regard éteint.
Kyl trouve finalement les mots pour exprimer son malaise vis-à-vis de cette ultime portion de l’histoire.


(Kyl) : Je crois bien que mon esprit, pour se préserver du pire malgré moi, s’est instinctivement refermé sur tout ce qui a pu se passer dans les instants qui ont suivi l’attaque de mon père…  Je ne peux conclure que par les résultats de ce qui a pu et dû arriver pendant ce blanc que ma mémoire refuse encore à ce jour de me dévoiler.

[Flashback]
Le jeune Kyl est à présent agenouillé, les yeux exorbités et vides, devant une deuxième dépouille. Franathor Orkos n’est plus. L’arme tranchante qu’il avait retournée contre son fils est à présent profondément fichée dans sa gorge gonflée et tuméfiée, recouverte d’un sang noir et épais qui s’en écoule avec l’effarante régularité d’une petite cascade. Une flaque rouge est en train de s’étendre autour du massif cadavre, se joignant à celle, déjà plus sombre, qui entoure le corps de Julia.

(Kyl) : Comm… comment est… est-ce… arrivé… ?

Kyl se laisse alors aller au réconfort des pleurs, à l’aspect rassurant de la tristesse, à la douce chaleur du désespoir. Ses cris étouffés et silencieux sont longs et sa crise de souffrance lui semble durer une éternité. Il ne peut se calmer, et les heures passent où il continue ainsi, terrifié et abasourdi, incapable de comprendre comment en quelques instants, tout ce qu’il avait, tout ce qui faisait sa vie, son quotidien, aussi misérable soit-il, a pu ainsi voler en éclats. À force de ressasser en boucle toute cette douleur, le jeune garçon aurait pu se perdre dans les limbes déstructurées de son esprit ravagé, mais cela aurait été sans compter sur l’intervention précieuse de Nor, bien décidé à mettre un terme à toute cette folie. Un coup de griffe précis, douloureux et violent, vient arracher Kyl à sa souffrance interne, afin de l’extérioriser par un picotement douloureux, une brûlure sensible sur sa joue inondée de larmes.

(Kyl) : Qu’est ce qu…

Nor lui fait face, plonge son regard dans le sien. Les fines pupilles hypnotiques du chat se superposent à toute autre contemplation possible, et bien vite, Kyl devient incapable de voir, ou même de penser, à autre chose.
[Fin du Flashback]

(Kyl) : À ma connaissance, c’est la seule fois où Nor a employé ses capacités mentales sur moi. Et je le remercie de l’avoir fait. Lorsque j’ai repris le contrôle de moi-même, je me trouvais dans un parc, à une longue distance de chez moi. Il y avait une valise, posée sur un banc à côté de moi, et Nor était allongé dessus, endormi. Voilà tout ce qu’il me restait… quelques affaire jetées en vrac dans un sac, et un chat. J’étais tellement épuisé que je n’ai rien trouvé de mieux à faire que de me coucher sur le banc et de m’endormir. Et lorsque je me suis réveillé… à ce qui me semblait être un millénaire plus tard… j’avais implicitement compris de quoi allait être fait mon destin.

Kyl a un regard aimable pour la boule de poils noirs apparemment endormie de l’autre côté du feu. Il sent que Dolémi est sur le point de s’endormir, et sans réellement comprendre pourquoi, il s’empresse de raconter la suite de son histoire, comme pour être sûr qu’elle en entendra la fin avant de sombrer.

(Kyl) : Etant donné la nature des évènements qui avaient frappé mon foyer, j’aurais eu des problèmes si j’y étais retourné. Il était clair et net, même si je refusais de me l’avouer, que j’avais, par un quelconque moyen, été responsable de la mort de mon père. J’aurais pu tout expliquer, tout justifier, je n’étais qu’un gosse, ils ne m’auraient pas jeté en prison… mais j’avais autre chose en tête. Je savais comment ça aurait fini : interrogatoires interminables à la Brigade, suivi psychologique, placement en institution spécialisée, le temps d’être sûr que je n’avais pas perdu une case dans l’affaire, puis famille d’accueil ou orphelinat. Très peu pour moi, tout ça. De ce fait, la discussion que j’ai eue avec Nor à mon réveil a été salvatrice.

[Flashback]
Le petit Kyl, assis sur le banc où il vient de dormir pendant de nombreuses heures, les yeux encore englués de sommeil, et rouges de toutes les larmes qu’il a pu verser, contemple ses pieds, l’air médusé, encore traumatisé par ce qui lui est arrivé. Dès qu’il ferme les yeux, il revoit le cadavre de sa sœur, cette lueur morte au fond de son regard. Puis se superpose ce sourire monstrueusement aimant que lui a adressé son père. Et il a alors l’envie de recommencer à hurler de terreur et de souffrance. Nor se tient à côté de lui, le regardant longuement, attendant que le jeune garçon face le premier pas pour la prise de parole, ce qui ne tarde pas à venir.

(Kyl) : Merci… merci de m’avoir fait venir ici… je crois que… que j’allais devenir fou…

(Nor) : Et ça aurait été plus que normal, tu ne crois pas ?

Nor baisse la tête, prenant pour la première fois une expression et un ton sincèrement peiné.

(Nor) : Je suis désolé pour tout ce qui t’est arrivé, Kyl. C’est tellement horrible… et je souffre autant que toi que les choses aient si mal tourné. Principalement parce que je te vois souffrir autant… et j’ai beaucoup de mal à le supporter…

Kyl saisit doucement le chat dans ses bras et le serre contre lui, le caresse et le cajole, trouvant du réconfort contre ce doux pelage, et obtenant en retour un ronronnement satisfait où se ressent une colossale note d’amour.

(Kyl) : Tu es encore là, toi, avec moi.

(Nor) : Et je ne te laisserai jamais, Kyl. Jamais.

(Kyl) : Je t’aime, Nor…

Le chat presse sa tête contre celle du jeune garçon et ils restent ainsi, tous les deux, pendant un long moment, soldant une union que les années ne suffiront pas à défaire. Au bout d’un instant, Kyl se laisse choir contre le fond du banc, une moue désappointée imprimée sur le visage.

(Kyl) : Je veux tout abandonner derrière moi, Nor. Et il faut que je le fasse maintenant, sans quoi j’en serais bientôt incapable.

(Nor) : Tout ? Tu veux dire qu…

Kyl hoche gravement la tête, contemplant le ciel d’un regard frais et revigoré.

(Kyl) : Je n’ai pas besoin d’enterrer ma sœur pour conserver d’elle un souvenir éternel. Ce qui lui est arrivé est injuste. Injuste, et cruel.

Un pincement gagne la voix de Kyl, dont la gorge se resserre, mais il fait preuve d’un sang froid absolu pour ne pas laisser ses larmes le gagner à nouveau. Il repousse son chagrin tout au fond de lui, place qu’il ne quittera certainement jamais, le taraudant toujours discrètement, à chaque moment du jour et de la nuit.

(Kyl) : Je ne comprends pas ce qui s’est passé dans la tête de mon père. Et je ne veux même pas le savoir. Je crois que tu en as flairé la piste toi aussi. Il avait perdu le pouvoir, et ça l’a rendu fou. Ce pas qu’il a fait vers nous, ce pas vers la réconciliation, peut être que c’était ce qu’il voulait vraiment, mais sa nature même en était à un tel point l’opposé que son esprit n’a pas su y résister.

(Nor) : Est-ce vraiment ce que tu penses ? Que c’était inéluctable ?

Kyl hoche vigoureusement la tête, ne comprenant pas encore que cette manière tranchée de voir les choses s’est précisément imposée à lui pour éviter d’avoir à revenir sur le souvenir de son père, dans toute sa complexité.

(Kyl) : Oui, c’est ce que je crois. Les hommes sont mauvais par nature, et leur force, le pouvoir qu’ils détiennent, les place au-dessus de tout jugement, même celui qu’ils pourraient porter sur eux-mêmes. Et comme toujours, ce sont ceux qu’ils jugent comme étant les plus faibles qui paient les pots cassés. Et ce sont généralement les femmes, car elles ont le malheur de les tolérer et de les accepter tels qu’ils sont.

Nor ne répond rien, observant d’un œil surpris le raisonnement de Kyl, qui se redresse de son banc, retournant vers le chat un visage rayonnant de conviction.

(Kyl) : Mais moi pas. En tant qu’homme, je sais de quoi il en retourne. Et je les protègerai d’eux malgré elles. Là où la vérité, la justice, la société, fermeront injustement les yeux sur les agissements répugnants et déplacés de ces hommes avides de pouvoir, je serai là pour leur faire payer. Je travaillerai à aiguiser ma haine contre eux pour qu’elle devienne une arme qu’ils sauront redouter. Pour que plus personne n’ait jamais à vivre ce que Julia a vécu, pour que plus jamais aucun enfant ne se retrouve… dans la même situation que moi…

Kyl baisse la tête, les lèvres serrées, luttant contre une nouvelle bouffée de chagrin. Nor le contemple encore pendant un instant, comme s’il venait de voir au travers du jeune garçon la lueur d’espoir qu’il avait toujours recherché, puis il hoche finalement la tête.

(Nor) : Je suis entièrement d’accord avec tout ce que tu viens de dire. À l’exception d’une chose. Tu t’es défini en tant qu’homme, mais je crois que tu fais fausse route, car à mes yeux tu es une fleur qui s’épanouit au sommet d’une montagne d’immondices. Tu es au moins aussi rare et pu que cela. Je serai ton compagnon à chaque instant de ton voyage, dans toutes les situations de la quête folle que tu ouvres devant toi.

Kyl hoche vivement la tête et serre les poings. Pour la première fois depuis de nombreuses heures, depuis un temps qui lui semble aussi lointain et flou que sa propre naissance, il se laisse aller à sourire.
[Fin du Flashback]

Kyl pousse un ricanement enthousiaste à l’évocation de cette conclusion alambiquée et surréaliste de ses souvenirs. Dolémi n’est toujours pas endormie, le regard posé sur le feu de camp, elle semble en proie à la réflexion.

(Kyl) : Et voilà la réponse à ta question. Voilà d’où me vient ma haine viscérale des hommes. Elle n’était pas innée, c’est juste une question de foi, de philosophie. Je l’ai entraîné à devenir implacable, solide et tranchante comme le fil d’une lame, et je n’éprouve plus depuis longtemps la moindre pitié ni la moindre volonté de compréhension pour ceux dits du « sexe fort ». Tss… rien que cette appellation ridicule te laisse à voir à quel point la société est corrompue jusqu’à la moelle par la domination masculine.

Dolémi pousse un soupir évocateur. Il est à la fois empli de compréhension, mais aussi de désapprobation.

(Dolémi) : Et tu n’as jamais eu le sentiment, en te faisant le protecteur de toutes ces faibles femmes, que tu agissais exactement de la manière que tu condamne ?

Kyl  a un sursaut, comme si la jeune femme venait de lui glisser une braise dans le creux du dos.

(Kyl) : De quoi ?!

(Dolémi) : Eh bien oui, en les protégeant ainsi de ces hommes corrompus par le pouvoir, tu aiguise ton propre pouvoir, ta propre domination sur les faibles, puisque tu contrebalance leur « incapacité » à se défendre en te faisant leur protecteur. En quelques sortes, cela veut dire que sans toi, elles ne pourraient pas s’en sortir.

(Kyl) : Mais !! Je n’ai jamais prétendu qu…

Dolémi le coupe, continuant calmement son raisonnement, d’une voix douce et aimable, vide de toute forme de jugement.

(Dolémi) : Et pire encore, en écrasant ces hommes avides, à l’origine, selon toi, de tous leurs maux, tu te hausse un cran au-dessus : tu domines réellement tout le monde. Je comprends ce que ça peut avoir de rassurant, et de réconfortant… mais à mon avis, tu fais fausse route.

Kyl s’écarte légèrement, se défaisant de l’étreinte de sa compagne de route. Celle-ci se laisse mollement choir sur le sable froid du désert, avant de reprendre appui sur un coude. Elle observe du coin de l’œil l’expression mortifiée de Kyl, et tente de lui répondre par un sourire bienveillant.

(Dolémi) : Tu as vécu tellement seul ces dernières années, nomade au service de la veuve et de l’orphelin, que tu n’avais jamais imaginé un jour que quelqu’un puisse contredire ce que tu pensais être une vérité générale. Mais cela tient aussi au fait que jamais tu n’as su accorder ta confiance à quelqu’un, depuis ta plus tendre enfance. En dehors de Julia et de Nor, tu as toujours été seul.

Dolémi lui caresse doucement la joue et lui offre son sourire le plus doux et le plus sincère.

(Kyl) : Tu aimerais sauver toutes ces personnes, mais qui va te sauver, toi ?

Un feulement brutal se fait entendre, et Nor bondit au travers du feu de camp, la bouche ouverte sur une rangée de petites dents élimées serrées en une expression de rage. Il lance un regard courroucé à Dolémi qui se trouble, et retire vivement sa main. Kyl lui-même semble surpris, et glacé d’effroi, face à l’intervention inattendue du félin ailé, qu’il pensait endormi.

(Nor) : Certainement pas toi, la fille !! On n’a pas besoin de ton avis. Qui crois-tu être pour pouvoir remettre en question près de dix ans de convictions sincères et de travail acharné ?!

(Kyl) : Chuuut… calme-toi, Nor. Ça ne sert à rien de s’emporter.

(Nor) : Mais… !!

Kyl le coupe en posant une main bienveillante sur sa tête et en le caressant d’un geste rapide mais affectueux.

(Kyl) : Dolémi exprime son avis, et elle a raison de le faire. Elle a également raison d’émettre les doutes qui sont les siens. Après tout, je ne doute pas qu’aux yeux de quelqu’un d’extérieur, notre quête doit avoir quelque chose de bizarroïde, non ? Ce qui compte, c’est qu’on s’y tienne, nous.

Dolémi se redresse alors, piquée au vif, une pointe de colère audible dans la voix pour la première fois depuis qu’elle a repris la parole.

(Dolémi) : Non, Kyl. Tu as tort. Je comprends ta conviction, à cause de ses origines horribles. Ce qui t’est arrivé enfant, personne ne devrait le vivre. Mais je ne la tolère certainement pas dans sa continuité. Tu es un adulte maintenant, tu ne peux pas continuer à voir le monde d’une manière aussi arbitraire.

Nor tourne à nouveau sa tête vers elle, plus en colère que jamais.

(Nor) : Tu vas la fermer, oui ? Sale peste !

(Dolémi) : Tu écoutes ce chat depuis trop longtemps, et je crois qu’il te conforte un peu trop dans tes idées rétrogrades. Ouvre-toi aux autres, et tu te rendras compte que le monde n’est pas aussi subjectif que tu le crois. Si tu parlais ne serait-ce qu’une minute avec mon père, tu verrais immédiatement qu’il existe des hommes sincèrement bons, et que tu n’es de loin pas unique !

(Nor) : Ça suffit !!

Cette fois-ci, Nor bondit, déployant ses ailes dans un assaut menaçant, toutes griffes dehors. Il s’apprête à les abattre sans la moindre hésitation sur le visage de Dolémi, trop fatiguée pour réagir, mais il rencontre un obstacle sur sa route : Kyl le frappe sèchement de la main, le rejetant au sol où il fait plusieurs tonneaux avant de s’immobiliser sur le flanc, les yeux écarquillés, le souffle court. Immédiatement, Kyl affiche une expression désolée pour ce qu’il vient de faire et se précipite aux côtés de son chat pour s’assurer qu’il ne lui a pas fait mal.

(Kyl) : Mon dieu, Nor, je suis désolé, je…

Nor se redresse en toussotant, tournant le dos à Kyl pour s’éloigner de lui à pas lent, boitillant pitoyablement de la patte avant droite.

(Nor) : Laisse, c’est bon. J’ai compris…

Sans ajouter le moindre mot, le chat ailé retourne à sa place initiale, de l’autre côté du feu, et se laisse choir au sol, tournant le dos à ses deux compagnons de voyage. Ni Dolémi, ni Kyl ne peuvent le voir, mais des larmes amères s’écoulent des yeux du chat… yeux qui affichent à présent une expression des plus sombres…

Le lendemain, le groupe a repris son chemin aux aurores, mais le soleil, à peine apparu au dessus de la ligne d’horizon, est déjà plus brûlant et insupportable que jamais. Kyl avance avec peine, portant sur son dos une Dolémi à moitié inconsciente, recouverte de la veste du jeune homme. Fermant silencieusement la marche, la tête basse, Nor avance au rythme lent de son maître, s’arrangeant pour garder au moins trois mètres de distance avec lui.
Le désespoir a définitivement gagné Kyl lorsque les rails qu’il suivait ont soudainement disparus sous une dune de sable, pour ne jamais en ressortir. Il avance à présent à l’aveugle, épuisé par l’effort, étouffant sous la morsure d’un soleil sans cesse plus fort.

(Kyl) : On va crever ici…

Cette parole ne s’adressant à personne d’autre qu’à lui-même, il se laisse aller à un rire désespéré avant d’avancer en clopinant pendant encore une centaine de mètre au milieu de nulle part. Finalement il s’effondre, vidé de toutes ses forces. Dolémi tombe mollement sur le côté, totalement inconsciente. La peau brûlée par le soleil, Kyl redresse piteusement la tête pour contempler le vide qui lui fait face. Une quantité de sable infinie, un diptyque en deux couleur : jaune sable, moitié inférieure, bleu azur, moitié supérieure.
Et alors qu’il s’apprête à son tour à perdre conscience, il voit un certain nombre de formes apparaître au-devant de lui, silhouette noire se découpant au dessus de la surface du sable, ondulant sous l’effet miroitant et trouble de la chaleur qui remonte depuis le sol brûlant.

(Kyl) : Un mirage… un dernier mirage avant d’y passer…

Mais à l’image s’ajoute bientôt le son, un vrombissement continu, de plus en plus fort. Kyl écarquille les yeux en se laissant aller à l’espoir et presque immédiatement les ombres se font plus précises, prennent formes et couleurs. Il s’agit des mêmes bêtes féroces et vrombissantes, à l’allure insectoïde, qui avaient volé aux abords du train peu avant l’attaque des vers géants. Les membres du clan Scarlett Hill qui les chevauchent remarquent rapidement la présence de Kyl et Dolémi, effondrés sur le sable du désert, et bifurquent vers eux dans un tonnerre de froissement d’ailes.

(Kyl) : Sauvés… ou pas ?

Kyl n’a pas à attendre longtemps la réponse car les chevaucheurs d’insectes posent pied à terre à côté de son corps raidi par la chaleur. Incapable de faire le moindre mouvement, le jeune aventurier ne peut que voir et entendre ce qui se passe autour de lui. L’un des membres du clan Scarlett Hill s’agenouillent à son niveau, tandis que l’un de ses homologues se préoccupe du sort de Dolémi. Remarquant que Kyl est toujours conscient, le premier se presse de détacher une gourde d’eau de sa ceinture, d’en imprégner un morceau d’étoffe avant de l’appliquer sur le visage du jeune homme. L’effet est immédiat, Kyl enfonçant son visage avec force dans le tissu glacé, en aspirant l’eau comme il peut, ce qui le fait d’abord tousser, et lui donne ensuite envie de vomir.

(Milicien) : Doucement. Vous êtes sérieusement déshydraté, votre estomac ne va pas supporter une absorption d’eau trop rapide.

Il se redresse pour s’adresser à son confrère, qui est occupé redressé le corps inconscient de Dolémi pour vérifier la gravité de ses brûlures.

(Milicien) : Le garçon est vivant, qu’en est-il de la fille ?

(Milicien 2) : Elle s’en tirera, mais il vaut mieux ne pas la laisser rôtir ici plus longtemps.

Le membre du clan Scarlett Hill s’étant occupé de Kyl reporte son attention sur celui-ci, l’aidant à se redresser.

(Kyl) : A… à boire… s’il vous plaît…

Le milicien pousse un soupir, ne sachant que trop bien ce que le jeune homme est en train d’endurer. Il consent donc à donner sa gourde à Kyl, mais n’a pas même le temps de lui conseiller de faire doucement. Kyl vomit toute l’eau aussi vite qu’il l’a ingurgité, grimaçant face à cet épuisant mouvement de rejet, qui semble l’avoir privé de ses dernières forces. Le jeune homme chancèle, et ce n’est que grâce au soutien du milicien qu’il parvient à garder l’équilibre.

(Milicien) : C’est un miracle que vous soyez encore en vie. Vous étiez à bord du train ?

Kyl hoche la tête, qui lui tourne d’ailleurs violemment, et tente de rassembler ses esprits pour répondre de manière cohérente. Il s’administre une lente et longue gorgée d’eau, qui cette fois-ci reste en place.

(Kyl) : Oui, mais toutes nos affaires sont restées à l’intérieur… nos passeports aussi, je le crains.

(Milicien) : Vu votre situation, vous vous doutez bien que nous ne sommes pas là pour vous contrôler. Vous ne venez pas d’Hydrapole, n’est ce pas ?

Kyl nie d’un mouvement de tête, aussi prudemment qu’il le peut. Le membre du clan Scarlett Hill n’a pas su masquer la petite note de suspicion dans sa voix au moment de cette question, et il n’est plus temps de jouer avec le feu. L’excuse des passeports perdus dans le train semble avoir fonctionné, et cette ruse de la dernière chance marque certainement leur salut. Il n’est pas temps de tout gâcher.

(Milicien) : Nous pourrons vérifier tout ça une fois que nous serons à Adra'Haar. Nous recherchons des survivants à l’attaque depuis l’incident. Vous faites partie des rares chanceux à avoir pu vous en tirer, j’espère que vous êtes conscient de la chance que vous avez… même si vous avez dû vivre un enfer ces dernières vingt-quatre heures.

Kyl se contente d’opiner du chef, titubant vers le milicien qui a prit en charge Dolémi. Celui-ci se retourne vers son collègue et lui fait un mouvement de tête.

(Milicien 2) : Il faudra faire une halte au camp 2 pour soigner les brûlures de la jeune femme. Un bon cataplasme d’Oerschap ne lui ferait pas de mal. Ça la requinquera sérieusement.

Le milicien a ensuite un mouvement de tête en direction de Nor, qui est resté tranquillement en retrait depuis l’intervention des deux membres du clan Scarlet Hill.

(Milicien 2) : Ce familier est à vous ?

(Kyl) : Il m’accompagne, oui, mais ce n’est pas un familier.

Le milicien lui répond d’un ricanement amusé.

(Milicien 2) : Un chat ailé, haha. Inutile d’être sorti d’Hautensberg pour voir que c'est un familier.

Kyl lance un regard dubitatif à Nor qui se contente de l’ignorer, bondissant lestement sur un petit promontoire à l’arrière de la selle de l’insecte géant sur lequel le milicien vient d’harnacher Dolémi. Le jeune homme prend finalement le partie de ne pas tenir compte de l’attitude étrange de l’animal, et s’assoit à l’ombre de la bête insectoïde, qui tourne vers lui ses énormes yeux noirs et globuleux. Kyl éprouve un léger frisson face à l’apparence monstrueuse de la créature, sorte de croisement grotesque entre une libellule géante et un caïman.

(Kyl) : Et comment vous nous avez retrouvé, au fait ?

(Milicien 2) : Eh bien, nous avons suivi vos traces. Ça n’a pas été facile, mais ça en valait la peine, visiblement. Vous avez eu de la chance que le vent n’ait pas trop soufflé ces dernières heures, sinon vous vous seriez définitivement perdus.

(Kyl) : Je crois que je vous dois de sincères remerciements.

Le milicien opine du chef en riant gentiment.

(Milicien 2) : Oh oui, au moins ça.

L’autre membre du clan Scarlett Hill rejoint le petit groupe, la main encore posé sur l’oreillette à antenne fixée sur son casque, un dispositif de communication archaïque.

(Milicien) : Si tu veux encore passer au camp 2, il ne va pas falloir traîner. Le groupe d’Arkon’Ahnsen qui a attaqué le train est en train de bifurquer vers le Sud, droit sur Adra’Haar. Ils vont avoir besoin des effectifs complets si ces saloperies arrivent jusqu’aux remparts.

Son collègue apparaît soudainement inquiet, laissant derrière lui Kyl, Nor et Dolémi pour se rapprocher, murmurant discrètement afin de conserver une certaine part de confidentialité dans l’affaire.

(Milicien 2) : Bon sang, les Jahlen’Baa ne sont tout de même pas en disfonctionnement sur la totalité du territoire. Il y a plus de cinquante ans qu’Adra’Haar n’avait pas connu une attaque sérieuse de la faune.

(Milicien) : Je ne sais pas. Apparemment les appareils sont brouillés par un signal parasite. C’est peut être une forme d’attaque.

(Milicien 2) : De qui ? D’Hydrapole ? Ce serait un peu tôt et un peu trop tordu, non ?

Le milicien se contente d’hausser les épaules en guise de réponse, enfourchant sa monture d’un geste rapide tout en faisant signe à Kyl de venir se poster derrière lui.

(Milicien) : Va savoir. En tout cas, ça risque de faire des dégâts. Alors en route.

Kyl a à peine le temps de correctement s’installer sur la petite place réservée à un éventuel passager que la créature volante fait battre ses longues ailes vrombissantes, prenant immédiatement de la hauteur avant de filer à toute allure vers le Sud, bientôt suivie dans ce mouvement par son homologue.

Chapitre 184 Chapitre 186

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