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La haine comme raison d'être

Sorti le 23/04/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

[Flashback]
Le sourire fier et ravi du jeune Kyl s’efface brutalement de son visage sous la férocité de la gifle qui vient sèchement lui marteler la joue. Aucune larme ne coule de ses yeux, malgré la douleur et la tristesse qui le gagnent. Il ne retient pas son corps, et le laisse s’effondrer, à la manière d’une poupée de chiffon, contre le mur du fond. Devant lui s’éparpillent les papiers de son relevé de notes scolaires, qu’il venait fièrement montrer à son père quelques instants auparavant. Franathor, la main encore dressée dans son mouvement de violence, jette un regard méprisant à son fils et hausse les épaules avec dédain.

(Franathor) : Qu’est ce que j’en ai à faire de ces bêtises ? Ça ramènera pas ta mère !

Kyl regagne sa chambre sans mot dire, ne donnant pas la satisfaction à son père de pleurer devant lui. Il s’effondre sur son lit, le regard fatigué et dépité, et contemple le vide qui lui fait face. Au bout de quelques instants, une petite masse de poils noirs pelucheuse, sur laquelle est attachée une paire de minuscules ailes blanches, se laisse glisser de sous le lit, et vient se frotter contre le visage blasé de Kyl. Le chaton, aux yeux malicieux, tente visiblement de consoler son maître. Ce-dernier lui accorder finalement quelques caresses auxquelles l’animal répond d’un ronronnement contenté.

(Kyl) : Ne fais pas trop de bruit… si mon père savait que je cache un chat sous mon lit, il me tordrait le cou… et si en plus il savait que tu es magique…

(Nor) : C’est ce que tu penses alors ? Que je suis magique ?

Kyl hausse les épaules en affichant un petit sourire. Sa joue meurtrie est cramoisie, mais il semble ignorer la douleur qui doit pourtant en irradier.

(Kyl) : J’sais pas. Un chat avec des ailes, qui sort d’un œuf… et qui parle en plus… ça a quelque chose de magique.

(Nor) : Tu dois le savoir mieux que moi, je suppose. Je ne sais pas trop comment je suis arrivé ici… mais je suis attristé que ce soit dans des circonstances si pénibles pour toi.

(Kyl) : J’ai malheureusement l’habitude…

Un petit blanc s’installe entre les deux nouveaux amis, au cours duquel un relent de tristesse vient gagner le jeune garçon, qui ne peut résister plus longtemps, et se laisse aller à pleurer en silence. Nor le regarde faire, la tête basse, n’osant pas intervenir, et se contente de se pelotonner contre le visage de son maître.

(Nor) : Comme tu dois le haïr…

Kyl sanglote, la voix hachée, les joues ruisselantes de larmes.

(Kyl) : Oui… malheureusement, oui…

Une lueur étrange vient briller dans les grands yeux humides du chaton, qui enfonce sa tête entre ses épaules, dans une allure presque carnassière.

(Nor) : C’est bien…
[Fin du Flashback]

(Kyl) : Ça s’est passé comme ça. Un jour il était là, dans son œuf tout noir, sous mon lit. Je n’ai jamais su comment il avait pu arriver là, ni quelle était sa nature exacte… mais je n’ai jamais ressenti le besoin de répondre à cette interrogation. Lui, si. Pas vrai, Nor ?

De l’autre côté du feu de camp, Nor comprend bien que cette tentative de l’inclure dans la conversation est un moyen pour Kyl de tenter de faire la paix avec lui. Le chat répond d’abord par un bâillement désintéressé, avant de finalement prendre la parole. 

(Nor) : Nous avons tous nos raisons de prendre la route. La mienne est de découvrir mes origines, savoir qui je suis. Ce que je suis…

(Kyl) : Et accessoirement me soutenir dans mes pérégrinations, pas vrai ?

(Nor) : … accessoirement…

Nor rabaisse la tête et détourne le regard, mouvement face auquel Kyl répond par une grimace de désapprobation. Visiblement, la paix ne sera pas pour tout de suite. Un nouveau tremblement parcourt l’échine de Dolémi, qui semble à nouveau un peu plus mal, et Kyl ressert son emprise sur elle.

(Dolémi) : Continue… raconte moi.

(Kyl) : Eh bien… après les choses ont commencé à s’accélérer.

[Flashback]
Le jeune Kyl est dans la cour de récréation de son école, assis sur un banc, contemplant ses camarades affairés à divers jeux et activités. Son sac est posé à côté de lui. Nor est à l’intérieur, et le contemple par l’entrebâillement du revers, dont la tirette est restée volontairement ouverte.

(Kyl) : Regarde moi cet imbécile…

Toute l’attention de Kyl est concentré sur l’un de ses camarades de classe, un gros garçon balourd aux cheveux courts, sale sur lui et exubérant, qui semble affairé à embêter un groupe de filles visiblement lassées par ses interventions. Elles le repoussent en râlant et en se plaignant, mais il revient sans arrêt à la charge en rigolant bêtement, leur tirant les cheveux, tentant de voler leurs affaires, les raillant dans des rires moqueurs.

(Kyl) : Pourquoi ne leur fout-il pas la paix ?

(Nor) : Parce qu’il a le pouvoir…

Kyl tourne un regard surpris vers son sac dont la voix vient de jaillir. Seuls les yeux de Nor sont visibles, mystérieusement brillants dans l’ombre du rabat.

(Kyl) : Qu’est ce que tu entends par là ?

(Nor) : Rien de plus qu’une règle fondamentale de la vie en société. Celui qui détient le pouvoir acquiert la possibilité d’exercer une pression sur ce qu’il considère comme lui étant inférieur. Le pouvoir se gagne de plusieurs manières, mais il se défend toujours de la même façon : par la violence.

Kyl fronce les sourcils, comme si ces paroles trouvaient un écho en lui.

(Kyl) : Et pourquoi aurait-il besoin de le défendre ?

(Nor) : Parce que détenir le pouvoir ne va jamais sans la peur dévorante de le perdre. Même au cas où rien ne viendrait menacer une autorité en place, celle-ci va ressentir le besoin d’exercer régulièrement une répression préventive afin de contrer toute velléité de révolte.

(Kyl) : Je comprends pas tout, c’est compliqué comme idée… mais je crois que je saisis ce que tu veux dire, et c’est évident que tu as raison. Seulement, pourquoi s’en prend-il toujours aux filles ? C’est le caïd ici, non ? Il devrait s’en prendre à ceux qui ont une réelle chance de le mettre en danger.

Nor pousse un ricanement étrange que Kyl ne lui avait jusqu’alors jamais entendu, mais qu’il prendra par la suite l’habitude d’écouter souvent.

(Nor) : Va savoir. Pour l’exemple. Parce que ça l’excite, quelque part. Parce qu’il sait qu’il ne court qu’un risque très faible à exercer son pouvoir sur elles. Ne me dis pas que tu ne l’as jamais remarqué : les femmes sont toujours les victimes  favorites des hommes, car les hommes sont persuadés de détenir le pouvoir et qu’ils ne savent l’exercer que par la violence et la répression.

(Kyl) : Tu sembles connaître bien des choses du monde, pour un petit chat qui vient de naître.

(Nor) : Eh bien, oui, c’est vrai. Je ne sais pas pourquoi j’ai toutes ces choses en tête… peut-être n’était-ce pas ma première naissance ? Va savoir…

Le regard de Nor se reporte sur le gros garçon qui serre à présent contre lui, et contre son gré, une jeune fille en pleure qui n’a même pas la force de tenter de se débattre.

(Nor) : Regarde le. Regarde comme il prend possession d’elle. Sa force écrase toute volonté de protestation. Sa violence absout toute tentative de raisonnement. Pendant ces quelques instants où il va faire parler son pouvoir, il aura la sensation de dominer le monde. C’est physique, impulsif, instinctif : tous les hommes sont comme ça. Des dominateurs, des saccageurs. Il ne te rappelle personne ?

Pas la peine de réfléchir intensément pour que Kyl devine de qui Nor veut parler : il le savait implicitement depuis qu’il avait commencé à observer les agissements ridicules de ce gros garnement violent : il retrouve de son père en lui.
Sans ajouter le moindre mot, le jeune garçon se lève de son banc, et sous le regard interrogateur de Nor, il se dirige d’un pas convaincu vers le garçon qui, jusqu’alors, exerçait injustement son pouvoir sur les filles. Kyl lui tape sur l’épaule, et avant même qu’il n’ait eu le temps de complètement se retourner pour découvrir qui ose venir le déranger pendant ses activités favorites, un poing rageur vient s’écraser contre son visage. Le premier d’une longue série…
[Fin du Flashback]

(Kyl) : L’espace d’un instant, je pense avoir cru vouloir simplement contester son autorité et prendre son pouvoir… mais finalement, j’ai saisi que cet instinct destructeur n’était pas en moi, et que le seul motif qui m’avait fait agir était la volonté de protéger cette fille.

Le regard de Kyl se pose sur le feu de camp dont les braises se reflètent dans ses yeux fatigués, leur donnant un aspect surnaturel.

(Kyl) : Je l’ai massacré, ce gros salopard. Il a été la première victime de la règle de vie que je me suis fixé ce jour là, et qui est restée la mienne depuis…

(Dolémi) : Mais tu n’as jamais… laissé place au doute ? Ta haine des hommes viendrait donc seulement de ton sentiment, ou de celui de ton chat bien sûr, que les hommes sont tous animés par un besoin irrépressible de domination et de violence ?

Kyl tourne vers elle un regard peiné.

(Kyl) : À ce moment là, non. Je ne pensais pas être unique, le seul homme digne de confiance, à même d’exister comme totalement détaché de tout besoin compulsif d’écraser les plus faibles, et en particulier les femmes, contrairement à ce que pouvait prétendre Nor, et je ne le pense d’ailleurs toujours pas aujourd’hui. Mais laisse-moi poursuivre mon histoire, puisque tu veux tout savoir. Suite à ma vendetta toute personnelle à l’encontre de ce stupide goret, j’ai bien entendu été renvoyé de l’école … je te laisse imaginer l’accueil que j’ai eu à mon retour à la maison. Je crois que mon dos s’en souvient encore, parfois, dans les heures les plus sombres de la nuit. Mais Nor était fier de moi, et je crois que ça me suffisait. Mais ma sœur s’inquiétait énormément…

[Flashback]
Kyl, torse nu, est allongé sur le ventre, sur son lit, le visage recouvert de bleus et d’hématomes. La lèvre fendue, l’œil poché, il fait peine à voir… mais ce n’est rien en comparaison de son dos, qui a visiblement été battu à coups de trique. Des entrecroisements sanglants et boursouflés, comme de longues cicatrices, barrent le dos du jeune garçon en un véritable réseau de souffrance. Pourtant, Kyl, féroce et tenace, ne verse pas une larme, ne se laisse pas même aller à gémir sous les soins délicats, mais néanmoins extrêmement douloureux, que sa sœur, Julia, est en train de lui appliquer. Celle-ci est blême, profondément choquée, les yeux rouges de tous les pleurs paniqués qu’elle a versé.

(Julia) : Mon dieu, mais… Kyl, qu’est ce qui t’a prit ?

Kyl est piqué au vif, mais reste calme malgré tout.

(Kyl) : Qu’est ce qui m’a pris ? Tu ne te trompes pas de personne à blâmer, dis moi ?

Julia est surprise par la façon hargneuse dont lui répond son petit frère, et pince les lèvres pour empêcher de nouveaux sanglots de la gagner.

(Julia) : Je… je t’avoue que j’ai de plus en plus de mal à te reconnaître ces derniers-temps. Tu es distant, tu deviens violent…

(Kyl) : Attends, laisse-moi deviner… c’est peut-être parce que je vis sous le même toi qu’un enfoiré de gros porc alcoolique qui passe ses soirées à me témoigner tout son amour paternel au moyen de ses rangers, de sa ceinture cloutée et de son merveilleux bâton.

Julia a un mouvement de recul face au ton extrêmement agressif avec lequel lui a parlé son frère, qui se redresse alors violemment, ignorant totalement la douleur de ses multiples blessures qui le submerge à chaque mouvement. D’un geste du bras, il repousse sa sœur en arrière, et se saisit du désinfectant et des bandages, le regard noir et coléreux.

(Kyl) : Dégage, j’ai pas besoin de ton aide.

Julia ne peut s’empêcher de pleurer en entendant ces derniers mots, prononcés avec une méchanceté non moins blessante que le profond détachement qui l’accompagne.

(Julia) : Kyl, mais qu’est ce qu… ?

Kyl, véritable masse de petits muscles sous tension, se tend alors d’un coup, furieux et hurlant.

(Kyl) : T’es sourde ou quoi ?! Dégage !! Retourne lui faire à bouffer, va lui faire des ronds de jambe !! Continue à l’accueillir avec le sourire aimant d’une fille reconnaissante et bienheureuse. Tu crois quoi ? Qu’il te considère comme autre chose que sa boniche ?! Tu as la chance d’avoir le visage de maman, c’est pour ça qu’il t’esquinte moins que moi, mais il ne t’aimera jamais, tu m’entends ?! JAMAIS !! Les hommes ne savent pas aimer, ils ne peuvent que détruire !! Alors, fous le camp !! FOUS-MOI LE CAMP !!

Et devant ce discours aussi atroce que désespéré, Julia ne peut que reculer, le visage fantomatique, les traits tirés, des larmes ruisselant sur ses joues. Elle bat en retraite, tournant la tête de gauche à droite, ne semblant pas pouvoir croire que c’est son bien aimé petit frère qui vient de prononcer ces mots. Elle disparaît dans l’encadrement de la porte avant de s’enfuir jusque dans sa chambre où elle s’enferme pour pleurer à chaudes larmes, une fois de plus…
Kyl se laisse retomber sur le ventre, le regard vide, l’expression anéantie. Nor apparaît alors de derrière le bureau, où il s’était caché le temps que Julia fasse les soins à son frère.

(Kyl) : Je suis immonde de lui avoir dit ça…

(Nor) : C’était dur, c’est vrai. Et ce n’était pas nécessaire… mais ta haine te rend fort. Il faut à présent que tu apprennes à la canaliser et à la retourner contre les bonnes personnes. Ta sœur t’aime plus que tout, et je ne pense pas que ce soit pour s’épargner des coups qu’elle se montre aussi douce avec votre père, malgré tout ce qu’il est. C’est pour t’épargner, toi.

Kyl ne peut empêcher une vague de honte de le submerger, et des larmes se mettent à couleur de ses yeux. Elles sont bien plus amères que toutes celles qu’il a pu verser suite aux mauvais traitements infligés par son père. Nor semble ignorer l’état extrêmement fébrile de Kyl, et poursuit son discours.

(Nor) : Mais toi, tu es en train de découvrir une vérité fondamentale qui pourrait bien changer le cours de ton existence. Il est déplorable que tu ais à faire cette découverte dans la souffrance, mais je pense que cette soirée marquera au fer rouge ta volonté de lutter contre le pouvoir obscène et intolérable des hommes. Les regrets attendront…
[Fin du Flashback]

(Kyl) : Mais j’ai regretté ces mots toute ma vie, crois-moi… et je souffre encore aujourd’hui de te les rapporter. C’est la seule et unique fois de mon existence que j’ai témoigné une quelconque agressivité à l’égard d’une femme et aucune souffrance physique ou impuissance morale ne saurait le justifier.

Dolémi ne peut s’empêcher de grommeler un rire maladroit à l’audition de ces justifications quelque peu chevaleresque, malgré la tristesse et l’empathie qu’éveillent chez elle le tragique passé de Kyl. Ce-dernier ne semble pas s’en rendre compte, et poursuis son récit d’une voix monocorde.

(Kyl) : Mais il s’est passé quelque chose  que je n’avais pas prévu… ou disons plutôt que jamais je n’aurais pu l’imaginer à cette époque…

[Flashback]
Franathor se tient debout devant ses deux enfants. Kyl et Julia sont assis sur le canapé de cuir du salon et l’observent d’un air méfiant, légèrement apeuré. Pour une fois, le chef de famille ne semble pas ivre, et son aspect maladif tend à inquiéter quelque peu. Il a l’air gêné et mal à l’aise, mais finalement il prend la parole en se tripotant maladroitement les mains.

(Franathor) : Ecoutez, tous les deux… je…

Il laisse retomber un silence pesant, ne semblant pas à même de trouver ses mots. Finalement, il tire une chaise de sous la table à manger, et s’assoit dessus, se retrouvant à peu près au même niveau que sa progéniture. Les mots, surprenants, semblent alors à même de sortir timidement de sa bouche.

(Franathor) : J’ai conscience d’être un mauvais père… le pire qui soit, je suppose… lorsque je bois, je… je perds totalement le contrôle de moi-même… je… je sais que ça n’excuse rien mais…

Kyl et Julia échangent un regard circonspect. Julia n’a pas vu son père prononcer des paroles paisibles depuis des années, quant à Kyl, c’est certainement la première fois qu’il en entend venant de lui. Et la suite ne va pas cesser de les surprendre.

(Franathor) : Je suis un faible… je n’arrive pas à me remettre de la mort de maman et… et mon dieu, j’ai envie de boire dès que je pense à elle, ne serait-ce que pour oublier un instant… mais… mais j’ai bien conscience que vous n’êtes en rien responsable de tout ce qui se passe ici, contrairement à ce que j’ai pu vous reprocher lors des moments où j’étais… au plus mal…

Les yeux de Franathor Orkos s’emplissent de larmes et pour la première fois de sa vie, inexplicablement, Kyl sent jaillir en lui une bouffée d’amour pour son père.

(Franathor) : Tout ça pour vous dire que… oh mon dieu, qu’est ce que j’ai pu vous faire comme mal… Kyl, mon garçon…

Il tend une main tremblante vers son fils, mais ne peut se résoudre à achever son mouvement, qui était, comme Kyl l’a cru un instant sans pouvoir y croire, bien destiné à venir lui caresser la joue, et non à la frapper.

(Franathor) : … ce que je t’ai fais subir l’autre soir… je pense que… même dans l’état misérable de loque inhumaine où l’alcool m’avait plongé, j’ai dû me rendre compte à quel point tout ceci allait trop loin. Le lendemain, mon regard encore à moitié sonné s’est posé sur toi… tu… tu dormais et… mon dieu… mais ton dos… ton corps… j’ai réalisé. J’ai réalisé que c’était moi, moi qui avait fait ça… c’est moi qui t’ai fais… et je t’ai infligé ça. Toute l’horreur de ce que je dois représenter à vos yeux m’a sauté au visage et m’a violemment dégrisé, croyez-moi. Mieux encore qu’une douche froide. Depuis, je n’ai pas touché à un verre d’alcool et… mon dieu, que c’est dur…

En effet, Franathor a l’air au plus mal. Son corps est parcouru de tremblements, son visage bardé de tics effrayants. Ses yeux sont vitreux et son teint blême. Il a dû passer des journées atroces, ces derniers jours, si réellement il s’est astreint à ne plus rien boire.

(Franathor) : Je vais faire de mon mieux pour m’en tirer… de mon mieux. Je vais aller dans des associations, me faire suivre par des spécialistes, tout faire pour que ceci s’arrête. Combien de fois avez-vous dû essayer de me faire comprendre, mais… je me dégoûte tellement…

Cette fois-ci, Franathor fond en larmes, et ne trouve plus l’énergie suffisante pour prononcer la moindre parole cohérente. Julia se redresse, elle qui n’a jamais trouvé la force de cesser d’aimer son père, malgré les années de mauvais traitement et de railleries qu’il lui a infligé, et sans hésiter une seconde, elle le serre dans ses bras. Franathor est incapable de réagir, continuant à pleurer toutes les larmes de son corps.

(Julia) : Je sais papa… je sais… je t’aime tellement… je crois en toi… 

Et tandis que sa sœur console son père et se voit récompensée d’avoir toujours cru en cet instant, Kyl reste interdit. Il aimerait se lever, il aimerait aller serrer son père contre lui et lui dire qu’il l’aime lui aussi, qu’au-delà de toute la haine et de tout le dégoût qu’il lui inspire, il n’a jamais pu se résoudre à cesser de l’aimer. Mais il reste immobile, figé dans son fauteuil, un demi-sourire d’hébétude imprimé sur le visage. La haine, déjà, lui a figé le cœur, tant et si bien qu’il ne peut se résoudre à l’espoir. Et c’est un regard étrangement plus songeur et méditatif, qui est porté sur la scène par Nor, qui contemple secrètement la famille depuis l’angle du couloir, sa queue opérant un mouvement en balancier calme et continu, lui donnant l’allure d’un couperet.

La nuit suivant cette soirée riche en émotions, Kyl ne peut trouver le sommeil. Il sait que Nor est couché sous le lit, l’oreille tendue, à l’affut de tout ce que son jeune maître serait apte à déclarer sur la situation. Timidement, au bout de plusieurs minutes d’un pesant silence, le jeune garçon prend doucement la parole.

(Kyl) : Peut-être… peut-être que maintenant, je vais plus avoir besoin de te cacher. Il sera sûrement d’accord que je te garde, même, je…

Nor plisse doucement les paupières dans un mouvement de lente résignation, comme s’il répugnait à devoir prononcer les paroles qui vont jaillir de sa bouche.

(Nor) : Tu ne crois tout de même pas à tout ce qu’il a dit ?

Kyl ressert les poings sur le bord de sa couverture. Les mots que prononcent le chat ont un effet électrochoc sur lui, principalement parce que ce sont les mêmes qui hantent son esprit depuis le revirement comportemental de son père.

(Kyl) : J’aimerais y croire, mais je n’y arrive pas…

(Nor) : Et je te le déconseille, pour ton propre bien.

Un tremblement parcourt le petit corps de Kyl, qui plisse les paupières et se laisse finalement aller à espérer.

(Kyl) : Mais pourquoi cela ne serait-il pas possible, après tout ? Peut-être, peut-être qu’il sera capable de s’en tirer, peut-être bien qu’en cessant de boire, il…

(Nor) : Crois-tu sincèrement que l’alcool soit le problème ?

Kyl est littéralement soufflé par cette question tranchante et glaciale, semblant être sortie du plus profond de ses propres angoisses, et de ses obscures certitudes.

(Nor) : Tu n’as pas encore compris ? Je te l’ai pourtant déjà expliqué : c’est une question de pouvoir.

Le jeune garçon ne trouve rien à répondre pendant un long moment, et reste immobile, contemplant le plafond de sa chambre comme si une réponse allait subitement s’y graver par la force d’une volonté supérieure. Finalement, alors qu’il est sur le point de se laisser enfin gagner par le sommeil, il prononce encore quelques mots. Des mots d’enfants…

(Kyl) : Alors j’espère que nous avons tort.

Et sous le lit, Nor, pour sa part, ne se laisse pas aller au sommeil. Là où son existence a débuté, dans le giron d’un œuf jaillit des forces magiques insoupçonnées de Kyl, il semble réfléchir et se questionner. Une idée simple semble gouverner ses pensées, celle de ses propres certitudes. Une expression obscure et décidée apparaît dans ses yeux, mélange surprenant d’appréhension et de malice. Alors que la respiration légère et endormie de Kyl lui parvient, il se met finalement en mouvement.
[Fin du Flashback]

Un léger tremblement vient parcourir le dos de Kyl, signe qu’il arrive au stade critique de son histoire. Dolémi reste silencieuse, n’osant pas l’interrompre. Elle a bien saisit l’émotion qui gagnait peut à peu Kyl dans les derniers instants de son récit, et elle craint donc fortement que la suite ne face que gagner en douleur. Devant les difficultés du jeune homme à trouver les mots pour la suite, elle essaie de tempérer la situation, malgré son état des plus fragiles.

(Dolémi) : Kyl, si tu ne veux pas me raconter la suite, je comprendrai…

(Kyl) : Non. Non, ne t’inquiète pas. C’est juste que…

Sa gorge se noue sur ces paroles, après quoi il pousse un profond soupir avant de reprendre.

(Kyl) : En fait, Nor avait entièrement raison. Une fois n’est pas coutume… Et le lendemain j’ai vécu la journée la plus atroce de toute ma vie. Je me suis levé, plus détendu qu’à l’habituelle, parce que la nuit avait fait tomber sur moi une chape d’espoir. J’aurais été prêt à me laisser caresser la joue par mon père, cette fois, à ne plus reculer devant lui, voir même à le serrer contre moi si ça avait pu l’aider à aller au bout de l’entreprise salutaire qu’il s’était fixé. Je l’aurais fais pour Julia, pour moi… et même pour lui. Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était si tard… personne n’était venu me réveiller, contrairement à d’habitude, et je me suis dirigé, encore tout ensommeillé, vers le salon…

[Flashback]
… et il pousse la porte sans même s’attendre à ce qu’il y ait quelqu’un dans cette pièce à cette heure de la matinée. Ses yeux sont encore englués par le sommeil, tant et si bien qu’il ne comprend tout d’abord pas ce qu’il y a face à lui. Ce n’est que lorsqu’il se rend compte que ses pieds baignent dans quelque chose d’humide qu’il comprend qu’un évènement anormal s’est sans doute produit. L’instinct le pousse à  réagir et à analyser clairement ce qui l’entoure. Et il ne peut d’abord pas croire ce que ses yeux lui montrent. Son cœur s’arrête l’espace d’un instant, tant il est horrifié et désespéré par le spectacle désolant qui s’offre à lui. Julia est allongée sur le sol, blanche comme un linge et sans doute déjà froide. Une grande quantité de son sang souille la moquette, et c’est de là que vient l’humidité que Kyl a ressenti sous ses pieds : il est en train de patauger dans le sang de sa sœur. C’est cette pensée qui lui permet de se tirer de sa léthargie et de permettre à son cœur de repartir, battant à présent la chamade. Kyl sent ses yeux picoter, signe qu’il va se laisser aller à pleurer sans pouvoir s’arrêter, mais il lutte contre lui-même afin de rester lucide, pour comprendre exactement ce qui est en train de se dérouler. Plusieurs blessures sanguinolentes, sans doute pratiquées à l’aide d’un couteau de cuisine, transpercent le ventre et la poitrine de Julia, souillant ses vêtements d’un obscur rouge carmin. Une violente nausée gagne Kyl à la vue du cadavre de sa sœur, mais il ne peut se résoudre à s’abandonner au désespoir pour l’instant. Il doit rester lucide, ne serait-ce qu’encore un moment. Tous ses sens sont en alerte, et il ne tarde pas à repérer son père, qui se tient debout dans l’encadrement de la porte menant à la cuisine. Une forte odeur de rhum flotte dans l’air. Franathor Orkos a dû boire tout son soûl cette nuit, et franchir la frontière entre décadence violente et folie furieuse. Il affiche une expression médusée et déconfite. Son teint est jaune et cireux, ses yeux vitreux et humide. Ses vêtements sont recouverts de sang, tout comme ses mains. Dans la droite, il tient l’arme dégoulinante qui a ôté la vie à Julia. Un hoquet répugnant soulève sa poitrine d’ivrogne, et il fait quelques pas titubants en direction de Kyl.

(Franathor) : T’vois fiston. Finalement, j’n’en étais pas capable. Héhé.   

Kyl sent une rage effroyable le gagner brutalement. Au-delà de la peine, de la douleur, du désespoir qui le gagne, cette déferlante furieuse balaie tout autre sentiment sur son passage, l’inondant totalement.

(Kyl) : Qu’est ce que tu as fais ?

Un grand sourire sur les lèvres, Franathor hausse les épaules.

(Franathor) : J’bien vu que j’pourrais jamais m’tirer de mes sales habitudes alors… j’me suis dis qu’on pourrait faciliter les choses et couper court à tout ça. Sans mauvais jeu d’mots. Laisse-moi t’tuer, Kyl. Julia trouvait aussi qu’c’était une mauvaise idée au départ, mais j’pense qu’elle doit voir les choses autrement maint’nant. On va tous aller rejoindre ta mère, et là on sera heureux, tu vois. Sans effort, ni sacrifice pour personne.

Et l’espace d’un instant, Kyl en vient à souhaiter que son père aille au bout de sa folle entreprise, qu’effectivement tout sera sans doute plus simple comme ça. Il le voit arriver sur lui, le couteau à la main, un étrange sourire d’espoir imprimé sur les lèvres… un sourire empli d’amour.

Chapitre 183 Chapitre 185

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