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Peau brûlante, cœur froid

Sorti le 07/03/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

La tête baveuse et déchaînée d’un petit Arkon’Ahnsen se détache de son corps longiligne et graveleux avant d’être elle-même tranchée en une myriade de petits cubes sanguinolents, comme si un filet aux mailles de rasoir venait de traverser la partie supérieure de son corps. Kyl affiche une mine dégoûtée en voyant le cadavre retomber au sol au milieu de ses restes épars. Dolémi, pour sa part, pousse un soupir en rebouchant sa calebasse, visiblement satisfaite du traitement expéditif qu’elle vient de faire subir à l’agressive créature qui s’était dressé sur leur chemin. Nor, trônant sur l’épaule de Kyl dans une attitude lascive, contemple la jeune fille d’un œil détaché. Le trio se trouve toujours au beau milieu du désert, avançant le long de la voie de chemin de fer à moitié ensablée. La peau de Dolémi, fortement exposée en raison de son rejet viscéral des textiles, est quasiment cramoisie et des cloques apparaissent au milieu de larges coups de soleil. Elle ruisselle et halète, visiblement épuisé. Kyl, qui ne semble pas moins souffrir de la chaleur, transpire à grosses gouttes. Il n’y a guère que Nor pour avoir l’air détendu et en pleine forme.  Son maître donne un coup de pied dans un talus sanguinolent ayant, quelques instants encore auparavant, appartenu à la tête d’un Arkon’Ahnsen.

(Kyl) : On n’arrête pas d’en croiser… on dirait qu’ils se dirigent eux aussi vers Adra’Haar.

Dolémi tourne vers lui un regard épuisé, où elle semble déjà être un peu ailleurs. Le jeune homme frissonne à cette vision, mais il se borne à ne rien dire.

(Dolémi) : Il faut continuer… Adra’Haar ne doit plus être bien loin.

(Kyl) : Oui, mais ça fait près de cinq heures que l’on marche au milieu de nulle part… ces rails sont-ils sans fin ? J’avais pas l’impression qu’on était si éloignés d’Adra’Haar quand on était à bord du train.

(Dolémi) : Le train allait à plus de cent cinquante kilomètre heure, aussi… et nous, on s’échine à avancer péniblement à pied dans ce sable épais, en étant interrompus toutes les cinq minutes par l’une de ces salet…

Elle n’a pas le temps de finir sa phrase qu’un nouvel Arkon’Ahnsen jaillit d’une dune sur sa droite, son corps longiligne et rocailleux tournoyant sur lui-même afin de lui donner une meilleure impulsion. Sa bouche bardée de crocs géants est dirigée tout droit sur Dolémi, prête à la gober toute entière d’un simple mouvement. Heureusement pour la jeune femme, Kyl est prompt à agir sur ce coup-là. Son épée en forme d’aiguille vient habilement trouver une faille entre deux plaques rocheuses recouvrant le corps de la créature et la lame traverse la bête de part en part, comme du beurre. Emmené par le poids de la créature morte sur le coup, Kyl retombe lourdement au sol à ses côtés, le souffle court et le visage brûlant.

(Kyl) : Encore une heure comme ça, et je n’aurais certainement plus ces réflexes.

Dolémi hoche la tête, confirmant ces propos tout en remerciant son compagnon de lui avoir sauvé la vie.

(Dolémi) : Dans ce cas, il vaut mieux qu’on continue. Et rapidement.

Ne perdant pas une seconde supplémentaire, Dolémi reprend la marche d’un pas rapide, laissant Kyl en arrière. Ce-dernier se redresse rapidement, Nor rejoignant son épaule d’un coup d’aile. Le chat lance un regard suspicieux à Dolémi avant de reporter son attention sur son maître, plongeant son regard dans le sien.

(Nor) : Tu es toujours aussi sûr de toi vis-à-vis de cette fille et de son groupe de chasseurs de Signe ?

(Kyl) : Qu’est ce que tu sous-entends ?

Le chat se contente d’un bâillement pour toute réponse avant de s’allonger d’un air détaché sur l’épaule de Kyl, sa longue queue noire battant dans le dos de ce-dernier. Kyl fronce les sourcils face à l’attitude de son compagnon de toujours et émet un brusque mouvement d’épaule pour le déloger de sa place.

(Kyl) : J’aime pas du tout ces allusions, Nor. À partir de maintenant, tu vas marcher. J’ai besoin de toutes mes forces.

Nor déploie ses ailes et se laisse doucement atterrir sur le rail, évitant tout contact entre ses pattes et le sable brûlant. Il tourne un regard à la fois surpris et légèrement colérique vers Kyl, mais ce-dernier ne lui prête déjà plus attention, avançant d’un pas rapide pour rejoindre Dolémi, qui a pris de l’avance. Le chat fronce les sourcils avant de se mettre, à son tour, en marche.

Environ une heure plus tard, les choses ne vont guère mieux. Kyl et Dolémi sont dans un état de fatigue extrême et semblent souffrir horriblement de la chaleur. Ce qui se trouve face à eux a, de surcroît, de quoi les effrayer. Dolémi plisse les paupières. Ce simple mouvement oculaire semble lui demander un effort extrême.

(Dolémi) : C’est ce que je redoutais.

(Kyl) : Un embrayage…

En effet, face à eux, se trouve un long système d’embrayage, et le rail, jusqu’à présent unique, se désolidarise en quatre portions distinctes, partant chacune dans une direction opposée. Bien entendu, il n’y a aucune précision de faite sur celle qui pourrait éventuellement mener à Adra’Haar. Un sourire de désespoir se dessine sur les lèvres de Kyl, qui se laisse choir au sol, incapable de tenir plus longtemps face à ce nouveau coup du sort.

(Kyl) : On est foutu.

(Dolémi) : Ne dis pas ça. On n’est toujours en vie, et conscients. On va prendre un peu de repos ici, le temps de prendre une décision.

Nor vient se poser face à elle d’un coup d’aile rapide. Il semble en pleine forme, mais beaucoup plus sérieux qu’à l’habituelle. Il contemple la jeune femme de haut en bas. Cette-dernière, au-delà de sa fatigue, semble néanmoins surprise de l’attitude de l’animal.

(Nor) : La décision à prendre, vous la connaissez déjà. Rebroussez chemin. Nous avions croisé un hameau désertique peu avant l’attaque des Arkon’Ahnsen, on pourrait y trouver refuge. Et au pire, le clan Scarlett Hill est peut être encore là-bas. Ces hommes pourraient nous aider.

Dolémi fronce les sourcils face à ce discours de vaincu et hoche vivement la tête pour répondre par la négative.

(Dolémi) : Faire marche arrière, c’est six heures de route. On ne tiendra plus le coup… et les Arkon’Ahnsen doivent encore pulluler par là-bas. Quant au clan Scarlett Hill, je t’ai déjà expliqué le temps qu’il nous ferait perdre.

(Nor) : Mourir dans ce désert vous fera perdre bien plus de temps.

Le chat déploie ses ailes d’un mouvement brusque, presque agressif, comme pour barrer le chemin à Dolémi.

(Nor) : Tu n’as qu’à faire ce que tu veux. Mais je refuse que Kyl se mette en danger plus longtemps pour toi et ta quête débile.

(Kyl) : HEY !!

Kyl se redresse d’un mouvement brusque à l’audition de ces paroles, et vient se poster entre son chat et Dolémi, qui le contemple d’un œil à la fois surpris et désolé. L’expression du jeune-homme est néanmoins furieuse, mais Nor soutient son regard avec une certaine pointe de férocité.

(Kyl) : Je suis encore libre de prendre mes décisions par moi-même.

Nor émet un crachement feutré en hérissant les poils de son dos. Ses ailes sont toujours déployées, lui offrant un aspect un peu plus imposant.

(Nor) : Tu prends des décisions irréfléchies et irresponsables, tout ça parce que tu as craqué pour le joli minois de cette fille. Mais avant, tu ne te serais jamais précipité dans une aventure aussi dangereuse et incertaine sans m’en demander conseil : tu aurais écouté mon avis.

(Kyl) : Tu ne sais plus ce que tu dis, la chaleur te porte sur les nerfs mon pauvre Nor.

Alors que Kyl achève sa phrase, un bruit sourd se fait entendre derrière lui. Dolémi s’effondre lourdement contre son dos, avant de glisser au sol. Le corps de la jeune fille est parcouru de tremblements violents, et elle semble avoir perdu conscience. Kyl tombe à genoux à ses côtés, lui saisissant les épaules, comme pour lui faire retrouver ses esprits, mais à ce simple contact, son expression s’alarme.

(Kyl) : Elle est brûlante. Tout son corps est en feu…

Nor reste interdit, ramenant ses ailes contre son corps.

(Nor) : Maintenant, tu n’as plus le choix. Il faut faire demi-tour, ou elle mourra.

Kyl baisse la tête un instant, pensif. Lorsqu’il la redresse, c’est pour afficher un regard plein de conviction. Il défait sa tunique, dévoilant un poitrail finement musclé, uniquement recouvert d’un débardeur noir, et dépose délicatement son habit sur le corps tremblant de Dolémi. Une fois qu’il l’a plus ou moins abritée des féroces morsures du soleil, il la saisit dans ses bras et se redresse. Ignorant totalement le regard alarmé que lui porte Nor, il reprend la route, décidant, sans plus y prêter de réflexion, de suivre la première bifurcation des rails.

(Nor) : KYL !! REFLECHIS UN PEU !!

Mais voyant que son maître ne fait pas demi-tour, n’écoute pas ses conseils, et que même Dolémi inconsciente, il poursuit sa quête en portant la jeune-femme entre ses bras, il comprend qu’il n’en aura pas raison, et se remet à son tour en route, la tête basse, les yeux emplis d’obscures pensées.

La nuit est tombée sur le désert, et un froid glacial a succédé aux températures infernales. Kyl est recroquevillé dans le creux d’une dune, maintenant Dolémi contre lui. La jeune femme est à demi-consciente, et toujours emmitouflée dans le manteau de son compagnon d’infortune. Ce-dernier, uniquement vêtu de son débardeur noir et d’un pantalon de toile, grelotte, mais tente de se tempérer, afin de ne pas perturber le repos de Dolémi. Celle-ci entrouvre des yeux fiévreux qui se perdent dans le vide. Elle souffre d’une grave insolation et sa température a beaucoup de mal à baisser, malgré le froid ambiant. À deux mètres en face, Nor est roulé en boule sur lui-même, semblant dormir. Kyl, pour sa part, en est incapable, et le sommeil de sa camarade de route semble avoir pris fin. Elle tente de se redresser dans des mouvements engourdis et maladroits, mais Kyl la maintient allongée d’une main délicate mais néanmoins ferme.

(Kyl) : Reste allongée. Tu me tiens chaud.

(Dolémi) : Tu… tu vas pas me… faire croire ça…

Kyl pousse un léger ricanement en s’adossant plus nettement à la dune. Son regard se perd alors dans l’espace infini, abîme noir ponctué de myriades d’étoiles lumineuses.

(Kyl) : Bien sûr que non : c’est pour toi. Reste tranquille et tu iras mieux demain.

(Dolémi) : Je meurs de soif…

Kyl plisse les paupières et pousse un profond soupir.

(Kyl) : Et moi donc… j’ai les lèvres tellement sèches qu’elles se fendent. Je dois pas être beau à voir.

(Nor) : Ça, ça change pas de d’habitude.

La voix du chat noir a jaillit sans prévenir. Il n’a pas quitté sa position fœtale, mais cette petite pointe joviale redonne du baume au cœur à Kyl : c’est la première fois que Nor lui adresse la parole depuis la dispute survenue quelques heures plus tôt.

(Dolémi) : Adra’Haar… on est en vu ?

(Kyl) : Je vais pas te mentir… je crois qu’on est complètement perdus…

Le silence qui suit cette déclaration est équivoque. Personne n’ose rien déclarer, tout le monde se sentant plus ou moins responsable, dans une certaine mesure, de la situation. Finalement, Dolémi se laisse retomber sur les genoux de Kyl et se calle contre lui, recherchant sa chaleur. Le jeune homme passe un bras autour des épaules de son amie et la rapproche de lui. Il plisse ensuite les paupières, tenant de trouver le sommeil… mais Dolémi semble avoir dormi tout son content.

(Dolémi) : Voilà l’occasion… où jamais… de m’en dire un peu plus sur toi…

Kyl affiche une expression surprise face à cette amorce de conversation, et ne peut réprimer un hoquet.

(Kyl) : En voilà une drôle d’idée. Je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir d’intéressant à dire sur moi.

(Dolémi) : Eh bien… par exemple d’où te vient… cette haine des hommes en général… et cette volonté de défendre la veuve et l’orphelin.

(Kyl) : Et l’orpheline, plutôt… j’me moque bien des garçons. Neuf chance sur dix qu’ils deviennent un jour des salauds.

Dolémi pouffe légèrement, ce qui rassure Kyl quant à son état. Sa fièvre a dû tomber, bien que sa peau soit encore brûlante.

(Dolémi) : Tu vois ce que je veux dire… pas très naturel comme position sur la question…

(Kyl) : Eh bien… c’est que je n’en ai jamais vraiment parlé avec quelqu’un…

Kyl paraît, pour le coup, véritablement gêné par la tournure que prend la conversation, et son regard se pose presque par habitude sur Nor, comme s’il attendait un quelconque aval sur la question. Mais le chat ailé n’a pas esquissé le moindre geste depuis tout à l’heure. Il est toujours roulé en boule, les yeux clos, la tête tournée sur le côté. Kyl hausse finalement les épaules et se racle la gorge.

(Kyl) : Ma mère s’appelait Elena. C’était une femme magnifique, elle rendait mon père et ma grande sœur très heureux. C’était une famille unie et joyeuse, avant que je ne vienne au monde, et que je ne gâche tout… ma mère est morte en me donnant la vie.

Un petit soubresaut vient secouer Dolémi, qui s’apprête à prendre la parole en redressant la tête, sans doute dans l’optique de chasser ces sombres pensées de l’esprit de son compagnon de route, mais l’expression que ce-dernier affiche la pousse à garder le silence et à écouter la suite de son histoire.

(Kyl) : Après ça, mon père a changé. J’étais trop petit pour m’en rendre compte, mais c’est ce que ma sœur m’a raconté par la suite. Il est tombé dans l’alcool. Il ne pouvait pas se remettre de la mort de ma mère. Il s’appelait Franathor, Franathor Orkos. J’ai gardé le nom de ma mère. Elena Lysander. Tu comprendras assez tôt pourquoi. Ma sœur s’appelait Julia. Elle était vraiment très belle… elle tenait énormément de ma mère… et elle a bien vite été forcée de prendre sa place au sein du foyer, étant donné que mon père était devenu incapable de faire quoique ce soit d’autre que picoler… et nous taper dessus.

[Flashback]
Une gifle violente vient percuter le visage fin de la jeune Julia, dont le corps tourne deux fois sur lui-même avant de chuter au sol, renversant assiettes et plats qui se trouvaient jusqu’alors sur la table de la sale à manger. Franathor se redresse de toute sa hauteur. C’est un homme corpulent et épais, au crâne maladroitement rasé. Il porte des lunettes à larges montures, ainsi qu’un costume relativement chic, qui jure par sa propreté et son maintient avec l’expression haineuse et maladive qui règne sur le visage de son propriétaire ; envahi par une barbe de trois jours, les joues et le nez empourpré par la boisson, celui-ci n’est pas foncièrement agréable à voir. Les yeux embués d’alcool, Franathor aggripe les fins cheveux blonds de sa fille d’une poigne féroce afin de la remettre sur pieds. Il saisit le menton de la jeune femme de son autre main, la poussant à le regarder dans les yeux. La joue meurtrie de Julia est cramoisie, son père n’y a pas été de main morte. Des larmes de douleur brillent dans ses yeux, mais elle contemple l’objet de sa souffrance avec un regard paradoxalement empli de tendresse.

(Julia) : Excuse moi, papa. Je vais refaire le diner.

(Franathor) : Petite sotte. Ce n’est pas pour ça que je te corrige. Ton frère est encore en retard, c’est ça le problème.

Il relâche sa fille d’un geste brusque, manquant de peu de la faire tomber une nouvelle fois au sol. Julia baisse les yeux et réajuste la robe rose pâle qu’elle porte par cette belle soirée d’été.

(Julia) : Il a été mis en retenue à l’école… il ne rentrera pas avant dix huit heures.

Une tempête semble balayer le regard de Franathor, qui explose alors d’une colère noire, balançant sa mallette de travail de l’autre côté de la pièce, explosant un vase par ce mouvement d’une extrême violence. Cet « incident » ne fait que rajouter à sa rage. Calmement, Julia se dirige vers les débris qu’elle commence à ramasser d’un geste calme.

(Franathor) : Je me tue à la tâche pour vous payer des cours et à bouffer !! Et c’est comme ça que ce petit merdeux me remercie ?! Il est en retenue au moins deux fois par semaine. Ils vont finir par le renvoyer. Tu vas voir ce qu’il va prendre lorsqu’il va rentrer !!

À ces paroles, Julia se redresse, l’air gêné mais convaincu. Totalement soumise à la férocité de son père, elle ne peut cependant supporter l’idée que son frère reçoive une nouvelle « correction ».

(Julia) : Je t’en prie, papa… ne le frappe pas. Il est jeune, il a seulement du mal à…

La jeune fille n’a pas le temps de finir sa phrase qu’une nouvelle gifle vient la projeter au sol, bientôt suivit du poing, et d’un coup de pied dans le ventre. La douleur lui a fait resserrer la main sur les débris du vase, lui tranchant la paume en plusieurs endroits. Du sang s’écoule de son nez, de sa lèvre fendue et de sa main blessée, mais elle reste calme et garde sa peine et sa souffrance pour elle.
Au même instant, la porte s’ouvre, laissant apparaître le jeune Kyl, son cartable sur l’épaule. Le sourire qu’il affiche s’efface devant le spectacle qui s’offre à lui, auquel il est malheureusement trop habitué. Son père tourne vers lui un regard féroce, empli de haine. Entre ses mains, il tient une canne…

Quelques heures plus tard, Kyl est torse nu dans la salle de bain. Sa sœur, dont l’œil poché commence à noircir, promettant un magnifique cocard pour le lendemain, est en train d’appliquer des serviettes humides sur son dos meurtri de nombreux hématomes violacées aux volumes impressionnants. Le petit garçon pleure silencieusement. Une colère farouche se lit au-delà de sa douleur. Julia baisse les yeux, impuissante, continuant le soulager du mieux qu’elle peut. Entre deux sanglots, Kyl finit par rompre le silence pesant.

(Kyl) : Je le hais. Je voudrais qu’il meure.

Julia se fige face à ces paroles, et plisse les paupières, ne comprenant que trop bien les sentiments de son petit frère, mais ne trouvant pas la force de venir les soutenir.

(Julia) : Ne parle pas comme ça, petit crapaud. Ça ne te ressemble pas.

(Kyl) : Hey. Tu avais promis que tu arrêterais de m’appeler « petit crapaud ».

Julia lui pince le bout du nez d’un geste attendri.

(Julia) : Tu es trop mignon, alors il faut bien contrebalancer par autre chose.

Kyl se laisse aller à rire un peu, oubliant pendant quelques secondes sa douleur physique et mental, mais le mutisme reprend le dessus, et son ressentiment vient à nouveau obscurcir son cœur. Comme si Julia ressentait son état, elle dépose délicatement une serviette chaude sur les épaules de Kyl, et s’adosse au bord de la baignoire.

(Julia) : Ne le hais pas, s’il te plaît. Si tu l’avais connu avant, tu ne pourrais pas le haïr. C’est un homme bon, et il reste de cette bonté au fond de lui. C’est la haine et la souffrance qui l’ont mené à se transformer en monstre… si tu te laisse aller à la haine, tu risques de te transformer, toi aussi. Et je t’aime trop pour laisser faire ça.

(Kyl) : Mais…

(Julia) : Je ne suis pas prête à revivre ça, petit crapaud. Reste digne en toute circonstance. Les choses finiront par aller mieux, j’en suis sûr. Mais pour ça, il faut que tu y mettes du tiens : arrête de provoquer des bagarres à l’école, et on aura aussi droit à une accalmie.

Kyl affiche une expression boudeuse et croise les bras sur son torse maigrelet. Ses cheveux blonds ébouriffés s’agitent sur sa tête, lui donnant un air de petit prince.

(Kyl) : Les garçons n’arrêtent pas d’embêter les filles. S’ils commencent comme ça, ils deviendront comme papa, plus tard. Je leur rends service en leur cassant la gueule, et aux filles aussi… personne ne devrait avoir un visage triste comme le tiens, Julia. C’est pour ça que je me bats.

Julia ne peut retenir quelques larmes face à ces paroles d’une innocence touchante, et elle serre son frère contre elle aussi fort qu’elle le peut sans lui faire mal. Une fois cette étreinte passée, Kyl tourne un regard gêné vers elle.

(Kyl) : Néanmoins… mon prof veut voir un tuteur afin de lui parler en face de mon cas… je ne pense pas que demander à papa d’y aller soit une bonne idée… si je veux encore pouvoir m’asseoir un jour.

Julia hoche la tête d’un air grave en essuyant distraitement les larmes qui lui embuent toujours les yeux.

(Julia) : Ne t’en fais pas. J’irais avec toi.
[Fin du Flashback]

(Kyl) : … mais étrangement, ce n’était pas du tout pour parler de mon comportement violent que le prof avait demandé à convoqué un tuteur.

Dolémi regard dans le vide, la joue appuyée contre la cuisse de Kyl. Elle écoute son histoire avec attention, une expression désolée imprimée sur le visage.

(Dolémi) : Ah oui ? Et que voulait-il savoir, alors ?

(Kyl) : Ah… ce qu’il fallait savoir, il le savait déjà… c’était ce que cela impliquait qui semblait le perturber.

À l’audition de cette partie de l’histoire, Nor redresse légèrement la tête, visiblement intéressé. Ses yeux s’entrouvrent et se braquent en direction de Kyl dans une expression presque furieuse. Le chat ne semble pas vouloir que cette partie de l’histoire soit révélée. Néanmoins, il n’intervient pas plus ouvertement que ça, restant trop discret pour que Kyl puisse ne serait-ce qu’entrapercevoir un mouvement de sa part.

[Flashback]
Julia et Kyl sont assis derrière un bureau où des centaines de dossiers sont entreposés dans un désordre qui semble presque organisé. De l’autre côté se tient un homme ventru aux cheveux cours et noirs, portant de grosses lunettes et une belle moustache bien entretenu. Il a un air sérieux derrière lequel se lisent une grande bienveillance et une extrême gentillesse. Julia a une expression effarée. Ce que vient de lui révéler le professeur semble l’avoir profondément choqué. Kyl, pour sa part, regarde piteusement le sol d’un air honteux.

(Julia) : Des talents de mage ? Mais… personne dans la famille n’a…

Le professeur redresse sa grosse main pour couper court à l’étonnement de la jeune fille.

(Professeur) : Il a été prouvé depuis longtemps que les talents magiques n’avaient rien d’héréditaires… enfin du moins dans le sens resserré du terme, puisque ce sont évidemment les gènes qui jouent dans l’attribution potentielle de ce type d’énergie. N’importe qui est à même d’obtenir ces dons par un entraînement acharné et une volonté de fer, mais les véritables mages sont les gens pour qui ces dons ont quelque chose d’inné. C’est le cas de Kyl.

Kyl fronce les sourcils, comme pour se dédouaner auprès de sa sœur, qui le regard d’un air ébahi et un peu effrayé.

(Kyl) : Mon père est un militant de l’ADT. Mieux vaut ne pas lui parler de magie.

Julia se racle la gorge en donnant un léger coup de coude à son frère, comme pour l’adjoindre à se taire. Celui-ci obéit, maintenant sa mine boudeuse.

(Professeur) : Les choix politiques de votre père ne devraient pas influencer les possibilités de Kyl. Les mages ne sont pas les monstres que les extrémistes ont tendance à dépeindre et il existe d’excellentes institutions, ici même, à Eidolon, qui seraient en mesure d’aider Kyl à développer son potentiel dans un cadre scolaire.

(Julia) : Hum… je… je pense qu’il faut que nous voyions cela avec notre père et… que nous y réfléchissions en famille… car…

Le professeur hoche la tête avec gravité en se redressant, suivant le mouvement de retrait qu’opère Julia, qui s’est déjà relevée de sa chaise dans le but de quitter le bureau. Sa nervosité extrême est transparente aux yeux du professeur, qui tente de la réconforter d’un sourire chaleureux.

(Professeur) : Ne soyez pas si angoissée, mademoiselle. Ce genre de situation est courante, et les enfants comme Kyl sont toujours repérés assez vite. Ce qu’il advient ensuite est une question de choix, et personne ne forcera la main dans un sens ou dans l’autre. Kyl est libre de choisir de développer ses dons ou de les ignorer…

Julia est déjà au niveau de la porte, tenant Kyl d’une main, lorsque le ton du professeur se fait plus sérieux, l’astreignant à l’écouter jusqu’au bout.

(Professeur) : Mais prenez garde, car un pouvoir non maîtrisé peut s’avérer dangereux.

La jeune femme hoche distraitement la tête et remercie l’enseignant, disparaissant dans l’embrasure de la porte, Kyl sur ses talons.
[Fin du Flashback]

(Kyl) : Il n’était pas question d’en faire part à mon père. Nous savions très bien comment cela aurait fini. Il me haïssait car il me jugeait responsable de la mort de ma mère… ajouter à cela des dons pour la magie, et il aurait peut être été capable de me tuer.

(Dolémi) : C’est pour ça que tu n’emploie pas la magie ? Du moins je ne t’ai jamais vu le faire… ça me surprend d’apprendre que tu as des talents pour ça.

Kyl hausse distraitement les épaules, frissonnant à cause du froid, mais aussi à l’évocation de tous ces souvenirs.

(Kyl) : Je n’ai jamais développé mes dons. De ce fait je ne sais pas lancer de sorts… mais la magie est quelque chose d’instable, qu’on pourrait presque penser avoir sa volonté propre… et elle agit parfois au-delà des intentions de celui qui la détient…

[Flashback]
Kyl se réveille en sursaut au beau milieu de la nuit. Son front est barré d’un épais bandage, séquelle significative d’une soirée au déroulement malheureusement trop ordinaire. Le jeune garçon est en nage et sa respiration est rapide et saccadée. Ses yeux sont rivés sur le mur qui lui fait face et le mouvement brusque qu’il vient de faire en se redressant relance une violente douleur dans ses côtes, meurtries suite à une série de violents coups de pied. Kyl tient les draps de son lit serrés entre ses poings, qui tremblent d’une colère aveugle. C’est cette rage inexplicable qui vient d’éveiller le jeune garçon en cette heure tardive, une fureur trop vive pour être simplement contenue par des rêves ou des cauchemars libérateurs. Kyl sent le ressentiment bouillonner au fond de son cœur et prendre corps en une sueur froide qu’exsude chaque pore de sa peau. Il tend l’oreille au silence de la nuit, percevant peu à peu tous les bruits environnants. Le tic-tac de l’horloge du salon, le clapotis régulier produit par l’eau s’écoulant d’un robinet mal fermé, le ronflement sifflant jaillissant des narines empourprées d’alcool de son père… et les sanglots désespérés, à moitié dissimulés, de Julia, qui doit être en train d’inonder son oreiller de larmes amères et honteuses, qu’elle n’est plus en mesure de retenir à la faveur de la nuit, du silence et de la solitude. Le souffle de Kyl s’accélère de plus en plus, ses yeux rivés sur le mur de sa chambre sont écarquillés, ses pupilles dilatées. Le jeune homme entre dans un état second, et ne se rend pas compte qu’au rythme de plus en plus rapide de ses pulsations cardiaques répond un événement fantastique angoissant. De son corps semble jaillir une brume noire et opaque, qui retombe lourdement au sol, s’écoulant des draps comme une cascade faite d’un liquide opaque et impalpable. Cette étrange manifestation s’infiltre ensuite sous le lit, se concentrant en un point central plus dense, prenant peu à peu une intégrité physique. Alors que les derniers lambeaux de brume se détachent du corps tremblant de Kyl, qui s’apprête à retomber dans un sommeil profond, dont il s’éveillera quelques heures plus tard sans aucun souvenir de l’expérience qu’il vient de vivre, l’objet fantasmagorique constitué de cette ombre liquide à présent solidifiée se tient fièrement dressé sous le lit du jeune garçon. C’est un œuf. Un œuf couleur ébène à l’aspect reluisant, presque ciré, qui s’agite au rythme lent de la respiration de la chose qui se développe à l’intérieur…

Chapitre 182 Chapitre 184

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