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Des vers sur les rails

Sorti le 12/02/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

Un coup d’une puissance furieuse vient s’abattre dans le visage d’un homme d’une quarantaine d’années, dont l’expression béate et légèrement stupide se transforme tout à coup en une grimace de douleur. Il est projeté au sol sous la fureur de l’impact, son nez, dont jaillis à présent une fontaine de sang, tordu en trois angles étranges. Un brouhaha inquiet vient secouer la foule compacte qui se tient resserrée autour de cette scène inattendue. En effet, il est assez rare de voir un homme se faire fracasser le nez au beau milieu d’un wagon bondé de passagers. Tous les regards se tournent vers l’origine de cette attaque sauvage, mais Kyl Lysander, à présent au centre de toutes les attentions, semblent totalement s’en moquer. Il fronce les sourcils tout en massant son poing endolori, avant de faire craquer bruyamment ses doigts. Il se redresse alors de tout son long, surplombant d’un air triomphal et menaçant l’homme qui gît à présent au sol, la main contre le nez et les yeux remplis de larmes.

(Kyl) : Et qu’ça te serve de leçon, maudit pervers !!

Une main innocente et délicate vient effleurer l’épaule de Kyl qui n’a pas même le temps de se retourner avant de recevoir une gifle monumentale de la part de la charmante Dolémi. Celle-ci gonfle ses joues de colère et lui lance un regard furibond. Si le Signe du Charme ne semble pas avoir ressenti l’intérêt grandissant de la foule, elle ne semble, pour sa part, que moyennement l’apprécier. Kyl frotte sa joue endolori d’une main rapide et affiche une expression blessée.

(Kyl) : Quoi ?! Il te pelote les fesses et c’est comme ça que tu me remercie de te défendre ?!

(Dolémi) : Je peux me débrouiller toute seule, merci.

Et ajoutant le geste à la parole, elle laisse partir son pied directement entre les jambes de l’infortuné passager qui a apparemment eu la mauvaise idée de laisser ses doigts traîner là où il ne fallait pas. Les yeux de celui-ci se révulsent sous la douleur conjuguée de son nez et de ses parties intimes, le centre de la douleur de son cerveau n’étant certainement pas en mesure de choisir laquelle des deux parties de son anatomie lui fait le plus de mal. Nor jaillit alors du sac à bandoulière de Kyl, déployant ses ailes pour s’élever au-dessus de la foule, sa patte droite dressée vers le plafond métallique du train.

(Nor) : One-shot !! Et le point est pour Dolémi. Avec appréciation du jury pour la délicate attention qu’elle a porté à notre ami Kyl !!

Ce-dernier bondit gauchement, saisissant le chat volant d’une main, lui barrant la bouche de l’autre. Inquiet, il lance des regards incrédules de gauche à droite, pour saisir l’effet qu’a pu avoir l’apparition d’un chat volant et parlant sur le reste des passagers… mais dans un train en route pour Adra’Haar, il est difficile de surprendre quelqu’un avec ce genre de tours. Les individus alentours se contentent de lancer un regard dubitatif à Kyl, plus en raison de son attitude violente que pour le petit numéro de son chat magique. Ce-dernier mord violemment le doigt de son maître pour se soustraire à son empreinte, récoltant pour la peine une baffe à l’arrière du crâne… ce qui est à l’origine d’une nouvelle bagarre épique entre les deux compères. Dolémi se détourne du duo comique pour porter son attention sur le paysage qui défile de l’autre côté de la vitre. La voie de chemin de fer traverse une véritable mer de sable, et il n’y a rien d’autre à l’horizon qu’un océan de dunes et un ciel bleu azur, dépourvu de  nuages. Tout semble calme et mort, figé dans un immobilisme éternel et brûlant. La chaleur se ressent d’ailleurs fortement, malgré l’air conditionné (quelque peu défaillant, il est vrai) qui parcourt le wagon. Les trains de transport populaire, faisant la jonction entre Eidolon et Adra’Haar, sont rarement confortables, et de tous temps remplis de monde. Il y a très peu d’autres moyens de transport rapides pour rallier les deux capitales, l’espace aérien d’Adra’Haar étant quasiment inutilisé, et la route en véhicule privé bien trop dangereuse et aléatoire. Bandits du désert, bêtes sauvages (parfois énormes), tempêtes de sable et températures infernales ont tôt fait de supprimer toute volonté de tenter l’aventure en dehors des sentiers cloutés… et le plus commun est le train. Mais les machines à direction d’Adra’Haar sont des antiquités rafistolées de bric et de broc, sur lesquelles semblent fonctionner une promesse d’éternité. Si le train dans lequel se trouvent Dolémi, Kyl et Nor en ce moment-même n’est pas  centenaire, il doit tout du moins sérieusement en approcher. Tout vibre, secoue et résonne. Les sièges sont étroits, éventrés, à moitié décrochés de leurs supports, et il y a tant de monde à l’intérieur du wagon qu’il est totalement impossible d’espérer obtenir une place assise… et peut-être vaut-il mieux l’éviter, car se retrouver piéger au milieu de la foule en position assise peut avoir quelques désagréments olfactifs et physiques. Des plaques de taule sont fixées à l’aide de gros boulons, le système électrique est à moitié à nu, tout semble rafistolé au petit bonheur la chance, mais il existe dans ces trains une sorte d’aura attachante, et une impression paradoxales de sécurité : ces machines traversent des déserts sur des milliers de kilomètres depuis plusieurs dizaines d’année sans jamais avoir d’autres soucis majeurs que l’usure de la carlingue, l’inconfort grandissant, où des petits tracas mécaniques sans gravité.
Dolémi sent une bouffée de bien-être lui monter à la gorge et elle lance un regard attendri à tous ces gens qui l’entourent, semblant vouloir ressentir la proximité tintée de distance respectueuse qui les réunis le temps d’un voyage dans ce train au pathétisme touchant.

(Dolémi) : *C’est ça… c’est exactement ça que je veux sauver.*

Elle se retourne alors en direction de Kyl, le sourire aux lèvres, et n’est pas surprise de voir que c’est une nouvelle fois Nor qui a vaincu : son maître est étalé au sol, les fesses en l’air, et le chat siège triomphalement sur ce postérieur dressé comme un trône pour lui.

(Kyl) : Il m’énerve…

Dolémi hausse les épaules avant d’aider son compagnon à se relever. Ce faisant, ils doivent pousser plusieurs passagers, qui maugréent face à leur agitation constante, ce qui pousse le duo à se calmer un peu et à rester statique. Personne ne semble avoir vraiment relevé les multiples incidents causés par Kyl et Dolémi, l’agitation étant commune dans ce type de transports, où la haute société côtoie les basses classes dans la plus grande proximité. Aucune distinction sociale dans les transports à destination d’Adra’Haar… Kyl jette un regard en coin à la tenue plus que légère de sa compagne de route et détourne le regard en fronçant les sourcils, comme un chien à l’affût qui guetterait le moindre signe d’hostilité envers la personne ou l’objet qu’il protège.

(Dolémi) : Roh, arrête. Avec la chaleur qu’il fait ici, tu ne t’attendais tout de même pas à ce que je garde cette cape, non ? Je t’ai déjà expliqué que le contact des textiles sur ma peau m’était quasiment insupportable.

Kyl se contente de maugréer, boudeur.

(Kyl) : C’est n’importe quoi…

Dolémi fronce les sourcils, un peu piquée par le caractère sécuritaire de Kyl.

(Dolémi) : Je suis issue d’une tribu qui ne se vêtit pas, à la base. Nous recouvrons notre corps d’une couche de boue qui, en séchant, devient notre seul habillage. J’ai pu oublier mes origines de bien des façons en me lançant à l’aventure avec mon père, mais j’ai toujours énormément de mal à supporter les vêtements. Ça te va ?

Le jeune homme rougit, visiblement gêné d’avoir poussé son alliée à lui raconter tout ça afin de devoir se justifier. Il hoche brièvement la tête, se décrispant un peu.

(Kyl) : Excuse-moi, ce n’est pas contre toi… j’essaie toujours de prémunir les femmes contre les intentions hostiles de la gente masculine.

Nor se pose sur la tête de son maître, ronronnant de plaisir en enfouissant sa tête entre ses mèches blondes éparses.

(Nor) : Crois-nous, ils sont plus hostiles que tu ne le crois.

(Dolémi) : Si tu le dis…

Et Dolémi tourne la tête pour regarder ailleurs. Les diatribes anti-masculines de Kyl et Nor ont toujours tendance à la mettre mal à l’aise, visiblement. Nor émet un bâillement aigu avant de se pelotonner en boule.

(Nor) : Elle ne nous croit pas.

Dolémi se retourne, furieuse, en direction du chat.

(Dolémi) : Hey, Nor !! Je t’ai déjà dis d’arrêter de lire dans mes pensées.

Kyl hausse les épaules d’un air détaché, témoignant ainsi qu’il ne partage pas l’importance qu’accorde Nor aux avis de Dolémi sur la question.

(Kyl) : Laisse tomber, il est encore plus méfiant que moi. Peu importe si tu ne vois pas les choses de la même manière que nous… c’est pas comme si on était parfaitement objectifs non plus.

Nor se redresse, visiblement fâché face à ces déclarations.

(Nor) : Kyl !! Mais qu’est ce que tu racontes ?!

(Kyl) : Calme toi, le chat. Je n’en pense pas moins. Mais on ne peut pas obliger Dolémi à fonctionner sur le même plan que nous, à voir les choses à notre façon. Aux yeux du monde, on a un léger grain. Quelque part, ça doit sûrement être vrai…

Les deux se mettent alors à ricaner bêtement, comme si Kyl venait de faire une blague que les partenaires étaient les seuls à mêmes de comprendre. Dolémi affiche un sourire attendri face à leur complicité inexplicable, et c’est à ce moment précis que son attention est reportée sur un élément qui vient d’apparaître de l’autre côté de la vitre du train. Elle n’est pas seule à l’avoir remarqué, car de nombreux passagers ont porté leur attention dessus, et un brouhaha inquiet commence à émerger de la foule. Kyl, légèrement moins attentif que les autres, se rend finalement compte que l’attention générale s’est portée sur les parties latérales du train et y porte son regard. Ce qu’il y voit alors ne manque pas de l’étonner.
Des sortes de bêtes vaguement insectoïdes, munies de deux paires d’ailes battant à toute vitesse, sont en train de voler au niveau du train, suivant son avancée avec une régularité effrayante. Munies d’un long cou s’achevant par une tête massive et allongée, où brillent deux paires d’yeux sombres, et apparaissent des crocs effilés, leur apparence est féroce et effroyable. Cependant, ils sont visiblement domptés par l’homme, car harnachés d’une double selle de transport à laquelle sont accrochés des paquetages divers, du matériel militaire, des ravitaillements et des sacoches remplies de documents reliés par de lourdes boucles de cuir. Des gueules baveuses des créatures volantes partent des harnais reliés aux étranges cavaliers qui les chevauchent avec habileté. Ceux-ci sont vêtus d’un uniforme saillant aux couleurs noires et rouges entrecroisées. Un poncho du désert est passé par-dessus leurs bustes, maintenue aux épaules par des épaulières d’acier. Un masque filtrant le sable est fixé sur la partie basse de leur visage, et leurs yeux sont couverts par des lunettes de vol, type « coupe-vent », qui leur donne une allure à la fois effrayante et paradoxalement comique. Les passagers originaires d’Adra’Haar ne semblent pas plus surpris que cela de cet étrange spectacle qui se déroule autour du train.

(Passager) : C’est l’unité d’intervention du désert du clan Scarlett Hill, non ?

(Passager 2) : Oui… je pense qu’on peut oublier l’idée d’arriver à l’heure à Adra’Haar, aujourd’hui…

Un brouhaha d’impatience et de mécontentement commence à se faire entendre parmi la foule des passagers. Kyl, intrigué, se retourne vers Dolémi, comme si elle avait plus de réponses à lui apporter. Celle-ci hausse les épaules en faisant une moue d’incompréhension.

(Dolémi) : Tout ce que je peux te dire sur le clan Scarlett Hill, c’est qu’il s’agit de l’armée de l’Archimage. Le Rouge en était l’un des plus hauts représentant, membre de la Garde Chromatique, la garde personnelle d’Auri’Ehl. En dehors de ça, je ne sais rien… et surtout pas ce qu’ils peuvent bien vouloir.

Comme pour répondre à cette interrogation, une voix à moitié inaudible, embrouillée par les crachouillis parasitaires d’un transmetteur en fin de vie, jaillit depuis les relais de communication vétustes du train.

(Voix) : Chers passagers, nous allons marquer un arrêt d’une durée indéterminée, le temps de laisser la milice de l’Archimage effectuer un bref contrôle des titres de transport des passagers. Nous vous prions de nous excuser pour le désagrément occasionné, et vous remercions d’avance pour votre aimable collaboration.

Dolémi fronce les sourcils, attrapant Kyl par la main tandis que le train commence assez brutalement à ralentir. Les cavaliers volants de l’autre côté de la vitre font redresser leurs montures, sans doute pour les pousser vers l’avant du train.

(Dolémi) : On va avoir des problèmes s’ils voient que nous avons enregistré nos titres de transport à Hydrapole. On a pris ce train en transit à Eidolon.

(Kyl) : « Aimable collaboration », mes fesses. C’est une rafle camouflée. Cette foutue guerre n’aura pas tardé à venir nous mettre des bâtons dans les roues.

Alors que le train marque finalement l’arrêt au milieu de hautes dunes de sable, Nor se redresse, visiblement concerné par l’agitation gagnant ses deux camarades.

(Nor) : Ils ne vont tout de même pas nous arrêter parce qu’on est parti d’Hydrapole ?

(Kyl) : Et pourquoi pas ? En tant de guerre, aucun risque n’est bon à prendre… je suppose qu’ils n’ont pas envie que des attentats comme ceux qu’ils ont pu perpétrer à Hydrapole viennent défigurer leur chère Adra’Haar.

Dolémi jette un regard méfiant autour d’elle, constatant que l’agitation de leur petit groupe commence à attirer une attention méfiante sur eux de la part des autres passagers.

(Dolémi) : Chut, ne parle pas comme ça si fort… ça pourrait nous causer du tort.

Kyl se gratte la tête, quelque peu anxieux, avant de finalement acquiescer. Les portes du train s’ouvrent, laissant apparaître les silhouettes de deux miliciens du clan Scarlett Hill.

(Milicien 1) : Messieurs, dames, bonjour. Désolé de vous déranger dans votre trajet. Collaborez avez nous dans le calme, je vous prie ; vous n’en repartirez que plus vite.

Les deux miliciens pénètrent dans le wagon, commençant à jeter des coups d’œil rapide aux titres de transport que tendent vers eux des passagers. Quelques fois, l’un des deux militaires demande en plus des papiers d’identité, mais le tour de contrôle ne semble pas poser le moindre problème pour le moment.

(Kyl) : Tu ne vas pas me dire qu’on est les deux seuls passagers de ce foutu train à venir d’Hydrapole ?

(Dolémi) : Sans doute les deux seuls assez fous pour avoir poursuivi jusqu’à Adra’Haar malgré la déclaration de guerre.

(Nor) : « Au mauvais endroit, au mauvais moment », ils connaissent pas ?

(Dolémi) : En temps de guerre, je doute que l’adage fasse la règle…

Kyl pousse un soupir de lassitude teintée d’angoisse.

(Kyl) : Mais on peut leur prouver qu’on n’est pas « originaires » d’Adra’Haar. Je suis d’Eidolon et toi… heu… ?

Dolémi fronce les sourcils, témoignant à son tour un trop plein d’anxiété.

(Dolémi) : D’Yjlani… autant dire que je n’ai pas de papiers en règle. On ne sera certainement pas jetés en prison, mais ils ne prendront aucun risque. Si on ne trouve pas de solution rapidement, on va se retrouver coincés pour plusieurs jours chez les Scarlett Hill. Et on a plus une minute à perdre.

(Kyl) : Ok, alors tentons de nous esquiver… Adra’Haar ne doit plus être à mille bornes.

Dolémi lui jette un regard torve, comme s’il venait de dire la plus grosse énormité qu’elle avait jamais entendue.

(Dolémi) : Poursuivre à pieds dans ce désert ? Tu tiens à mourir jeune ?

(Kyl) : Tu vois une autre solution, peut-être ?

(Nor) : Eh bien si on pouvait en trouver une qui pouvait nous éviter de rôtir, ce serait bien pour moi… mais trouvez la dans les prochaines secondes, car ils arrivent sur nous.

Dolémi et Kyl écarquillent conjointement les yeux et se redressent, pivotant sur leurs talons pour se retrouver nez à nez avec les deux miliciens qui ont un mouvement de recul face à ce mouvement brusque. Nor baisse pitoyablement les oreilles et se tasse dans la chevelure de Kyl, tentant de se faire tout petit.

(Nor) : Trop tard.

(Milicien) : Eh bien. Nous vous avons fait peur ?

Kyl pousse un ricanement qui se veut rassurant, mais qui ne fait que le rendre plus suspicieux. Les deux miliciens échangent un regard interrogateur avant de reporter leur attention sur les passagers étranges qui leur font face. Dolémi, sentant la tension qui gagne trop fortement Kyl, lui souffle discrètement à l’oreille.

(Dolémi) : Surtout pas de scandale…

Elle reporte alors son attention sur les militaires, qui semblent commencer à s’impatienter.

(Dolémi) : Nous nous excusons, messieurs… c’est que nous ne sommes pas très en règle.

(Milicien) : Que voulez-vous dire ?

Kyl jette un regard surpris à Dolémi, tentant de saisir son jeu.

(Dolémi) : Eh bien… nous faisons partie de ce malheureux pourcentage de petits malins qui pensent pouvoir faire la liaison Eidolon-Adra’Haar gratuitement en profitant de la quasi absence de contrôleurs sur cette ligne. Je préfère jouer franc-jeu avec vous… on s’attendait certainement pas à tomber sur un contrôle de… cette envergure.

(Milicien) : Nous devons donc en conclure que vous n’avez aucun titre de transport valable à nous présenter ?

Kyl commence à saisir la stratégie de Dolémi : mieux vaut un bon remontage de bretelle que plusieurs jours en cage. Un léger sourire de gène le gagne, tandis qu’il se décide à venir soutenir son amie dans son stratagème osé.

(Kyl) : Eh bien… nous voilà percés à jour.

Le milicien ne peut réprimer un sourire face à la situation, et hausse les épaules avant de reprendre son sérieux.

(Milicien) : Eh bien, nous ferons en sorte que vous payiez l’amende que vous allez devoir à la Compagnie des Transports Ferroviaires d’Adra’Haar, et pour notre part, nous nous contenterons de vérifier vos papiers d’identité, je vous prie.

Dolémi ne peut réprimer un mouvement de recul face à ce nouveau revers de situation, qui va certainement les mener à se faire irrémédiablement prendre. Devant l’hésitation des deux passagers, le milicien se redresse, posant directement sa main sur le pommeau de sa matraque, pour témoigner qu’il ne plaisant en aucune façon.

(Milicien) : Ne perdez pas de temps.

(Kyl) : Eh bien, c’est que…

(Milicien 2) : Devons-nous en conclure qu’en plus de jouer les passagers frauduleux, vous vous déplacez à l’international sans vos papiers ? Je pense que vous allez nous suivre, tous les d…

Le militaire de Scarlett Hill n’a cependant pas le temps de conclure son ordre, car un énorme tremblement, d’une brusque violence, vient secouer le train. Celui-ci émet un grincement sourd, certains passagers chutent au sol sous la force de la vibration. Des cris légèrement paniqués se font entendre, puis tout redevient calme.

(Milicien 2) : Mais qu’est ce qu… ?

Un nouveau grondement se fait ressentir, plus violent encore cette fois. Le wagon semble littéralement bondir sur place. Tout le monde est projeté au sol, et cette fois c’est une véritable panique qui gagne les passagers. Les vitres explosent sous la puissance du choc, blessant plusieurs personnes dans la foule, qui se presse déjà en direction de la sortie, alors même que personne n’a la moindre idée de ce qui est en train de se dérouler. Dolémi tente de se redresser, mais les tremblements sont à présent continus, et le flot interminable des passagers en panique la matraque de toute part, l’empêchant même de distinguer où Kyl et Nor ont bien pu atterrir. Soudain, le wagon est brutalement soulevé du sol, et tout le monde est projeté au plafond dans une grande violence. Kyl, de son côté, parvient à s’agripper à un siège, évitant ainsi de subir de trop lourds dommages. Il repère alors Dolémi qui est en train de basculer vers le fond du wagon, glissant à même le sol qui est à présent devenu un véritable toboggan mortel, car le train s’est redressé à la quasi-verticale. D’une main ferme, il aggripe le bras de la jeune-femme, la retenant à son niveau. Celle-ci est forcée de hurler pour se faire entendre au-delà du vacarme ambiant, mélange de hurlements de panique, de douleur, et de dégâts matériels divers et variés.

(Dolémi) : Mais… mais… MAIS QU’EST-CE QUI SE PASSE ?!!

Kyl n’a pas le temps de répondre car le train, vétuste, se brise en deux, ne pouvant plus supporter son propre poids dans cette position aussi incroyable qu’inattendue. Au milieu d’un fracas métallique tonitruant, Kyl et Dolémi sont catapultés en l’air, jaillissant dans la chaleur infernale du désert Arkonnen. Le soleil éblouissant vient leur agresser les yeux, tandis qu’ils se rendent compte qu’ils sont à plus de six mètres du sol, en train de chuter inéluctablement en direction des ruines dévastées du train, au milieu des débris métalliques de la moitié d’un wagon qui retombent à leurs côtés. Les yeux écarquillés, ils ont le temps d’apercevoir la cause d’un tel chaos : un ver des sables géant, couramment nommé Arkon’Ahnsen dans la région, se tient au beau milieu de la voie de chemin de fer éventrée. Le tunnel souterrain dont il a jaillit a déchiqueté les rails et sa masse colossale a littéralement catapulté le train en l’air lorsque son énorme tête pierreuse a fendu le sol. C’est une créature à l’aspect effroyable, et aux caractéristiques innommables. Sa tête énorme, recouverte de schiste calcaire hérissé en véritables cornes de roc, s’ouvre en une triple mâchoire béante, bardée de crocs tordus à la surface irrégulière, comme recouvertes de centaines d’aiguilles acérées. Chacune de ces dents est aussi grande qu’un homme, et il y en a plus d’une centaine qui poussent en tous sens sur la surface interne de la gueule béante de la créature, dégoulinante de bave et de mucus. La créature ne présente aucun organe visuel, sa tête gigantesque semblant engoncée dans une véritable couronne de rochers taillés en pointe. Son corps long et énorme semble aussi dur que la pierre, le sable brûlant du désert l’ayant limé au poing de la faire reluire. Une couche d’huile visqueuse s’écoule en permanence de larges ouvertures béantes sur les flancs de la bête, qui pulsent régulièrement comme les battements d’un cœur. Cette fraction de seconde où Dolémi a l’occasion de découvrir cette bête dans toute sa majestueuse immondice suffit à lui glacer le sang. Elle et Kyl retombent alors à toute vitesse en direction du sol. La jeune femme a juste le temps d’écarquiller les yeux pour constater que sa calebasse virevolte à quelques mètres devant elle, inatteignable, et elle tend pitoyablement la main vers elle.

(Dolémi) : RAUPO !!!

Kyl fronce les sourcils, tentant de rester serein malgré la situation extrême dans laquelle il se trouve. D’un geste rapide, il décroche l’un des disques de métal de sa tunique bleue, et le projette avec une extrême précision en direction de l’opercule de la calebasse, le faisant sauter comme un bouchon de champagne. Dolémi ressent un profond soulagement face à cet enchaînement d’actions, et alors que le duo s’apprête à s’écraser, il est soudainement arrêté en plein air, à seulement un mètre du sol. Kyl sent qu’il est soutenu par quelques fils solides, invisibles à l’œil nu, visiblement tissés à la hâte, mais ils finissent par céder, les laissant tomber, lui et Dolémi, délicatement à terre. La jeune femme réceptionne alors sa calebasse d’un geste habile, l’agrippant par la bandoulière, avant de la faire rouler sur son épaule avec une extrême précision. Elle tend la main devant elle, attrapant d’un coup sec le bouchon qui retombait vers le sol, et le replace immédiatement sur l’ouverture béante du récipient. Une fois ceci fait, elle aggripe Kyl par la manche et commence à courir à toute hâte pour se mettre hors de portée du Arkon’Ahnsen, ce qui n’est pas une mince affaire étant donnée les proportions de la créature. Dans leur course, les deux fuyards croisent de multiples débris du train qu’ils occupaient encore quelques secondes auparavant, au milieu desquels gisent de nombreux morts. Sur les côtés, gravissant les dunes à la hâte, dans des gestes paniqués, des dizaines de passagers tentent, comme eux, de fuir un funeste destin. Certains n’ont pas de chance : des bébés Arkon’Ahnsen, faisant toutefois près de trois mètres de long, jaillissent par endroit du sable, engloutissant quasiment leurs victimes horrifiées toute entière, sans même leur laisser le temps de réagir. Alors que Kyl contemple l’une de ces terribles fins, un vers de près de quatre mètres jaillit depuis le sol devant lui, ouvrant sa gueule béante en torsadant son corps dégoulinant de viscosités. D’une main assurée, le jeune homme déchaîne sa lame en forme d’aiguille, tranchant net la tête de la créature qui retombe quelques mètres plus loin, ses mâchoires battant encore le vide.
Kyl et Dolémi poursuivent leur course à une allure incroyable sur près d’un kilomètres, avant de se jeter derrière le couvert pseudo protecteur d’une dune escarpée. Des débris de train sont encore visibles sur une centaine de mètres devant eux. Le souffle court, le corps recouvert de transpiration, les deux compagnons regardent droit devant eux, les yeux écarquillés et vitreux, n’en revenant pas de ce qu’ils viennent de vivre. Trois minutes auparavant, ils étaient encore debout dans un train qui les menait à bon rythme vers Adra’Haar, ne s’inquiétant que de savoir s’ils n’allaient pas passer quelques jours dans les locaux du clan Scarlett Hill, jusqu’à ce que les miliciens aient la preuve de leurs origines… et les voilà à présent à bout de souffle, couverts de multiples blessures, ne devant la vie qu’à une chance éhontée, s’insinuant entre les mailles du filet grotesque d’une meute de vers des sables géants ayant décidés de faire d’eux (et du reste des passagers) leur repas. C’est finalement Nor, jaillissant des cheveux de Kyl comme un diable de sa boîte, qui vient rompre le silence choqué des deux jeunes gens qu’il accompagne.

(Nor) : Bon sang de bois !!! Ça arrive souvent ce type de surprises sur les lignes d’Adra’Haar ?!

Dolémi tourne un visage éreinté vers le chat. Le soleil lui brûle déjà la peau alors que cela fait seulement quelques minutes qu’elle n’est plus protégée de ses rayons.

(Dolémi) : Adra’Haar utilise des Jahlen’Baa pour tenir éloigner les bêtes sauvages des lignes ferroviaire. Ce sont des sortes d’éoliennes qui émettent des ultrasons désagréables à leurs oreilles. Je ne crois pas avoir jamais entendu parler d’un accident de cet ordre sur un train à destination d’Adra’Haar.

(Kyl) : Ben ils ont pas l’air au courant, ces vers, en tout cas. Bon sang, tu m’avais dit qu’Adra’Haar était une contrée hostile, mais je ne m’attendais pas à ça !! Leurs Jahlen machins étaient en panne ou quoi ?

Dolémi secoue la tête de gauche à droite pour répondre par la négative. Des gouttelettes de sueur s’envolent de ses cheveux, dont la plupart lui restent collés en travers du visage.

(Dolémi) : Impossible. J’ai entendu dire qu’ils étaient tous indépendants. Si un ne marche pas, il en reste des centaines d’autres qui fonctionnent. Et il n’en faut pas plus d’un pour repousser ces créatures…

Le regard de Dolémi s’assombrit.

(Dolémi) : Quelque chose… quelque chose les a poussé à attaquer malgré les dispositifs de sécurité… Ce sont des animaux agressifs, d’accord, mais là ils étaient comme fous… fous de fureur.

(Kyl) : Qu’est ce qui se passe, selon toi ?

Dolémi hausse les épaules avant de redresser le visage vers le ciel.

(Dolémi) : Je n’en sais trop rien… peut-être que l’influence néfaste de la comète commence à se faire ressentir. Peut-être que l’Apocalypse a débuté…

Ayant lâché ces mots avec une conviction presque effroyable, elle se redresse en époussetant le sable de ses vêtements, bientôt suivi dans ce mouvement par Kyl.

(Dolémi) : Finalement, nous n’allons pas avoir le choix… on va devoir aller jusqu’à Adra’Haar à pieds. Alors espérons que ton positivisme de toute à l’heure soit récompensé, et qu’on ne soit effectivement pas trop loin, parce que sinon…

Dolémi n’a pas besoin de finir sa phrase pour se faire comprendre de ses compagnons. D’un pas rapide et prudent, ils se dirigent en direction du Sud, suivant la voie ferrée comme repère. Derrière eux, les hurlements bestiaux des Arkon’Ahnsen se fait entendre, comme un funeste présage…

Chapitre 181 Chapitre 183

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