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Le clan Whyze

Sorti le 21/01/2012, compilé dans le Volume 21

Histoire :

Si un seul qualificatif devait être employé pour décrire le bureau de Yuri Whyze, ce serait « froid ». Cette froideur se ressent sur tous les éléments le composant, des objets au design épurés, disposés d’une manière si harmonieuse qu’ils en deviennent presque irréels, comme capturés sur le cliché éclair d’une quelconque publicité, vite vue et vite oubliée. Pourtant, le luxe règne partout en maître, mais n’est mis en valeur d’aucune façon. Une sorte de neutralité dédaigneuse règne dans l’espace froid et dégagé de cette pièce sans âme. La seule décoration notable est la vue splendide de la mégalopole Eidolon au travers de l’immense baie vitrée qui occupe tout l’espace arrière. En cette heure tardive, les lumières fantomatiques de la ville du partage font rayonner une sorte d’ambiance surréaliste dans l’atmosphère confinée de la pièce, dont la seule source lumineuse interne provient d’une petite lampe à abat-jour rouge, qui éclair le faciès songeur du Généralissime. Celui-ci est tranquillement assis derrière un bureau en merisier laqué, orné d’une plaque de marbre en guise d’espace de travail. Yuri Whyze observe la porte d’accès à son espace privé, comme s’il attendait avec une sorte d’impatience amusée qu’elle s’ouvre et laisse entrer un nouveau trouble-paix. Comme pour répondre à cette impression, quelqu’un frappe plusieurs coup lourd à la porte et Yuri se redresse, un sourire fin et satisfait affiché sur son visage.

(Yuri) : Entrez.

La porte s’ouvre sur le colonel Mullen qui entre dans la pièce d’un mouvement rapide. Un gros pansement camoufle la moitié de sa gorge, tandis que son bras droit est engoncé dans une attelle de cuir nouée à son épaule. Diverses coupures et égratignures sont visibles sur les parties à nu de sa peau, notamment son visage, qui est figé dans une expression de dignité et de froideur sans pareille.

(Mullen) : Me voilà.

Yuri a un geste leste des bras en direction de son frère, avant de se redresser pour aller le prendre par l’épaule.

(Yuri) : Ils t’ont donc enfin laissé quitter l’hôpital. Te garder aussi longtemps loin de tes responsabilités pour ces quelques égratignures, c’est une vraie perte de temps.

Mullen hausse les épaules avec dédain, se défaisant par la même de l’étreinte de son frère.

(Mullen) : Ces blessures sont superficielles, je te le concède. Il m’est plus douloureux d’avoir laissé Vastor sans tirer en vie.

Un raclement de gorge étrange jaillit de la bouche de Yuri, comme s’il venait de réprimer à grand mal un violent fou rire.

(Yuri) : Le laisser s’en tirer ? Je crois que tu te surestimes, Edward… je le dis sans vouloir te vexer : tu as de la chance d’être encore en vie.

(Mullen) : Je te le concède également. Et puisque tu sembles être à ce point au fait de la puissance de notre ennemi, tu comprendras aisément pourquoi je suis extrêmement surpris que tu aies envoyé si peu de troupes pour le contrer, alors même que deux escadrons supplémentaires, au moins, auraient été nécessaires.

Le Généralissime se contente de sourire d’un air détaché face à son frère, comme s’il n’avait pas compris que cette phrase était en fait une question dissimulée. Au bout de quelques instants, il se soumet tout de même à la réponse.

(Yuri) : Je n’avais aucune connaissance concrète de la puissance personnelle de Vastor, mais je ne pense pas, en tant que chef des armées des Etats d’Eidolon, que cet homme aurait pu résister à l’escadron écarlate en temps normal. Les troupes d’élite de nos armées étaient sous tes ordres : il n’y avait aucune probabilité de voir ce capitaine d’Hydrapole prendre la fuite après nous avoir si ouvertement nargués.

(Mullen) : Tu changes vraiment de discours comme de chemise, mais dans chaque cas, tu tiens à me faire passer pour responsable de l’échec de la défense de la « Gueule de chien ». Si c’est la version officielle que tu comptes faire passer, sois en libre. Je me moque ouvertement de porter le rôle du bouc émissaire.

Yuri se laisse lentement choir sur son bureau, soutenant son corps de ses deux mains dans une posture des plus dolentes. Il incline légèrement la tête de côté, dévisageant son frère d’un air malicieux.

(Yuri) : Toujours tant de noblesse… tu en serais presque caricatural.

(Mullen) : Je m’efforce simplement d’être un bon militaire et de te seconder le plus efficacement possible.

(Yuri) : Souhaiterais-tu donc gagner mes faveurs ?

Mullen ne le regarde pas dans les yeux, bien que Yuri semble rechercher un contact visuel. Le colonel fixe droit devant lui, observant par-delà la chevelure argentée du généralissime, les éclats nocturnes de la grande cité d’Eidolon.

(Mullen) : Comme tu le sais, celles de notre père me suffisent largement.

Une irritation clairement visiblement vient pétiller dans le regard de Yuri, qui perd d’un coup son sourire.

(Yuri) : C’est moi le Généralissime. C’est à moi que tu dois allégeance.

(Mullen) : Et à lui tout autant. Et plus encore, quoique tu en penses.

Alors que Yuri entrouvre les lèvres pour reprendre la parole, Mullen plisse les paupières et le coupe dans son élan.

(Mullen) : D’ailleurs, il désirait te voir, alors je l’ai emmené avec moi.

À cette assertion, le teint déjà horriblement pâle de Yuri se fait encore plus éclatant. Il fronce les sourcils et jette un regard en direction de la porte du bureau, restée ouverte. À peine a-t-il entrevu la silhouette qui se découpe dans l’ombre qu’il se redresse nerveusement sur ses deux jambes, perdant totalement son attitude provocatrice et indifférente. D’un pas lourd, le général Baal fait son entrée dans la lumière tamisée du bureau, officialisant sa présence de son allure imposante et majestueuse. D’un âge assez avancé, il conserve néanmoins un air dur et impénétrable. Il a un visage extrêmement carré et figé dans une expression de sévérité constante, d’autant plus accentuée par une épaisse moustache qui suit le contour incurvé de sa bouche aux lèvres pincées et flétries. Sur sa tête, il porte un béret marqué de l’insigne de l’Armée Sénatoriale, auquel est accolé un Sceau de Respect, la récompense martiale la plus rare et la plus exceptionnelle dans l’armée d’Eidolon. Le général est engoncé dans une impeccable tenue militaire officielle, au poitrail bardé de médailles et de décoration. À sa lourde ceinture cloutée est attaché un fourreau de belle qualité, assez semblable à celui que porte le colonel Mullen. Lui et Baal affichent d’ailleurs une ressemblance des plus marquantes, là où Yuri semble plus détaché. Le général Baal doit avoisiner les deux mètres, et sa musculature est impressionnante pour quelqu’un de son âge. Il se tient droit, les bras repliés dans le dos. Il fait crisser ses hautes bottes de cuir noir l’une contre l’autre en se mettant en position de salut, offrant cette salutation officielle à son fils, le Généralissime, qui lui répond par un vague sourire fantomatique.

(Yuri) : Père.

(Baal) : Je te salue, Généralissime Whyze.

Yuri semble lassé de ce protocole pompeux et affiche son exaspération de la façon la plus visible possible.

(Yuri) : Tu voulais me voir ?

Le général Baal quitte sa position de salut et ramène ses bras dans son dos, avant de plonger son regard sec et dur dans les yeux de son fils ainé. Avant même qu’il ne prenne la parole, il est clairement visible que le respect dont il a fait preuve à son entrer va voler en éclat d’une seconde à l’autre.

(Baal) : Cette alliance avec Auri’Ehl est précipitée, pauvre fou. C’est une guerre mondiale que tu tiens à déclencher ?

Yuri tente de rester neutre face à cette attaque prononcée sur un ton d’une sévérité sans concession, mais il ne peut réprimer un léger mouvement de recul à l’audition de la voix grave et imposante de son père.

(Yuri) : Tu es trop alarmiste.

(Baal) : Je ne crois pas, non. Au contraire, je pense avoir une parfaite conscience de ce qui est en train de se jouer.

Cette fois, Yuri ne se laisse plus intimider et croise les bras sur son torse d’un air de défi, avant de faire un mouvement du menton en direction de son père pour lui indiquer qu’il peut poursuivre son discours.

(Baal) : Une nouvelle fois, tu fais passer les intérêts de ton maudit clan avant ceux de ton propre pays, et de Kiren tout entier. Tu es un despote sans état d’âme. Le peuple devrait prendre conscience de la manière dont tu te joues de lui.

(Yuri) : Ces accusations sont absolument sans fondements. Tu sais bien qu’il n’existe aucun « clan » qui soit sous ma direction. Nous avons déjà eu cette discussion.

Lâchant ces mots, il lance un regard courroucé à Mullen, comme pour l’invectiver visuellement d’avoir amené leur père ici. Le colonel reste de marbre, soutenant l’expression de reproche de son frère par un détachement total.

(Baal) : Tu pourras le nier autant que tu le voudras : je le sais. Je sais que tu fais partie des Onze Mandragores et que toute cette mascarade militaire doit avoir été concoctée par vos soins. C’est tellement flagrant que je me sens insulté de te voir encore te départir de cette vérité. Seulement, toi et tes petits amis mafieux êtes en train d’aller trop loin : vous déclenchez des évènements qui vont avoir des répercussions internationales des plus gravissimes.

(Yuri) : Sous-entendrais-tu, au-delà de tous tes délires paranoïaques absolument ahurissants, à défaut d’être profondément insultants, que je devrais laisser mon pays, mon peuple, se faire librement agresser et idéologiquement injurier, sans en répondre de la manière la plus répressive possible ?

Baal pousse un grognement guttural des plus méprisants, avant de s’avancer d’un pas menaçant vers son fils, comme s’il était prêt à le gifler. C’est Mullen qui est obligé de le retenir d’une main ferme, lui rappelant pas ce geste de ne pas outrepasser les limites de la hiérarchie. Yuri observe ce geste d’un air triomphal, et semble se délecter des deux pas en arrière que son père est contrait de faire.

(Baal) : Laisser l’Archimancie entrer en guerre à tes côtés va avoir des répercussions inimaginables. Hydrapole a déjà fait monter la sauce de son côté. Ses Etats alliés, loin s’en faut, voient déjà en ce conflit une aubaine sans précédent pour enrichir leurs liens avec le pays technologique. Ils vont eux aussi entrer en guerre contre nous. De cette banale lutte idéologique va découler des évènements désastreux… mais il n’est pas trop tard pour arranger les choses.

(Yuri) : Ah, vraiment ? Et que proposes-tu donc de faire, qui soit à même de nous permettre d’éviter le conflit tout en conservant notre honneur martial face au monde entier ?

Baal plisse les paupières, tentant de prendre l’air le plus sérieux possible, ce qui ne fait qu’accentuer son apparence sévère.

(Baal) : Lève ta condamnation sur le parti technologique : rends la liberté idéologique à ton peuple, replace l’ADT dans ses fonctions officielles. En somme, répare l’erreur initiale que tu as commise.

Yuri éclate de rire face à ce discours, mais son rire est tout sauf plaisant. On y lit un mépris et une consternation ouvertement affichées.

(Yuri) : C’est cela, oui. Autant me suicider politiquement. Prendre parti pour l’ADT ou l’ADM était la meilleure chose à faire pour extirper cette cité de la mélasse idéo-politique dans laquelle elle grouillait depuis des décennies. J’ai ainsi mis un terme définitif aux luttes intestines de notre peuple, je ne l’ai pas fais par allégeance à l’un ou l’autre parti. L’ADT n’a pas eu de chance : il a commis l’erreur irréparable en premier. Dans d’autres circonstances, l’ADM aurait pu plonger, et nous pourrions tout aussi bien nous trouver en guerre contre Adra’Haar aujourd’hui.

(Baal) : Ta façon de gouverner est donc encore plus extrémiste que je ne le pensais…

Yuri hausse les épaules d’un air dédaigneux.

(Yuri) : Je sais d’expérience que faire preuve de mollesse n’a jamais fait avancer les choses. À Eidolon, cette règle vaut encore plus que n’importe où ailleurs.

(Baal) : Alors c’est que tu penses que ton peuple aime le sang.

Un étrange sourire se dessine sur le visage de Yuri qui soutient à présent le regard de son père avec une intensité et une férocité sans commune mesure.

(Yuri) : Je ne le pense pas, j’en suis convaincu.

Le général Baal reste un instant figé face à cette dernière déclaration, ne trouvant rien à y répondre, augurant certainement qu’un silence pèserait plus en cet instant qu’un autre long discours. Il détache finalement son regard de son fils, dans un mouvement où se lisent à la fois lassitude et déception, avant de se tourner vers le colonel Mullen, à qui il fait un geste de la tête. Ce-dernier se tourne vers son frère, qu’il salue avec un respect à peine surfait.

(Mullen) : J’attendrai tes ordres, Généralissime.

(Yuri) : Tu peux disposer.

Le colonel quitte sa position de salut avant de se diriger vers la sortie sans ajouter le moindre mot, bien vite suivi dans ce mouvement par le général Baal. Celui-ci se fige toutefois dans l’encadrement de la porte et lâche, dans un murmure glacial, avant de quitter les lieux :

(Baal) : Jamais tu ne m’as fais aussi honte qu’aujourd’hui, Yuri.

La porte se referme sur ces paroles, laissant le généralissime Whyze seul au milieu de son bureau à l’austérité froide. Le généralissime reste figé, contemplant la porte de son œil unique, pendant de longues secondes, une expression totalement neutre imprimée sur le visage... puis, finalement des larmes amères se mettent à couler sur sa joue, abondement, alors même que son visage conserve une expression totalement close. Et d’un coup, il explose, extériorisant d’un coup toute sa rage et sa frustration, sa peine atrocement contenue, et toute la douleur qu’il ressent en cet instant. Il se retourne avec fureur et laisse son poing s’abattre sur son bureau, d’un mouvement sec à la violence inouïe. L’épais plan de travail en marbre, et la structure en merisier massif n’y résistent pas : le bureau éclate en morceaux, littéralement séparé en deux parties déstructurées qui retombent lourdement de chaque côté. Le souffle court, le poing toujours serré, le visage figé dans une expression de colère effrayante, le Généralissime parvient finalement à ravaler ses émotions et à se reprendre. Il déglutit bruyamment avant de se redresser, réajustant sa veste d’officier supérieur au dessus de son torse nu. Au même instant, une porte dérobée s’ouvre sur le coté droit du bureau. Une femme fait son apparition dans l’encadrement de la porte. Elle a de magnifiques cheveux d’un brun foncé et épais, qui retombent de chaque côté de son visage en cascades bouclés. Ses yeux fins et perçants sont également marrons, ce qui renforce la teinte claire de son visage fin aux lèvres foncées. Elle porte une chemise blanche ouverte jusqu’à sa poitrine camouflée derrière un débardeur noir. Une cravate dénouée, aux motifs à carreau, pend de chaque côté de son buste fin mais visiblement musculeux. Un pantalon gris taillé près du corps ceint ses longues jambes, avant de disparaitre, au milieu des mollets, derrière de grandes bottes de cuir noir, à hauts talons. Enfin, elle porte un long manteau de cuir marron à large col, simplement posé par-dessus ses épaules, ses lourdes manches retombant sur ses hanches étroites. Des gants de cuir noir viennent compléter son habillement, qui lui donne une apparence élégante et provocatrice tout à la fois. La jeune femme n’a qu’un regard vaguement surpris pour le bureau fracassé qui trône piteusement au milieu de la pièce. Yuri tourne son regard vers elle et reste neutre à son approche, comme s’il s’attendait à la voir arriver.

(Yuri) : Tu es déjà là, Fox ? Je n’ai pas vu l’heure passer…

La dénommée Fox offre un vague sourire au Généralissime avant de reprendre une expression nettement plus refermée, qu’elle semble ne pouvoir quitter qu’à grande peine.

(Fox) : En fait, la réunion a été avancée, et il ne manque plus que nous.

Yuri pousse un grognement sourd face à cette nouvelle avant de commencer à se diriger vers la porter dérobée, bientôt suivie par ce qui semble être une adjointe toute particulière… et particulièrement non-officielle.

(Yuri) : Pressons-nous. Il n’est jamais bon de faire attendre les Mandragores.

(Fox) : Jamais, en effet.

Et sur ces mots, les deux s’engouffrent derrière la porte secrète du sinistre bureau, qui se referme sur eux, effaçant totalement leur présence.

Le jour se lève sur Eidolon, mais une activité certaine règne déjà dans la maison ancestrale des Cipheri. Krokador est d’ailleurs en sueur, poussant un grognement lourd tandis qu’elle tient entre ses mains l’épée abandonnée par Lars au court de la bataille de la « Gueule de chien ». Abandonnée, est-ce d’ailleurs le mot ? Ne l’a-t-il pas plutôt laissée à son attention. Clès, visiblement en meilleure forme, a revêtu son haut moulant, mais les pansements sont toujours clairement visibles sur sa fine musculature. Il observe la jeune fille exercer sa concentration sur la lame au point de s’en épuiser psychologiquement.

(Krokador) : Raaah !!! J’y… j’y arrive pas… ah… ah…

(Clès) : Cette énergie est toujours là. Toujours présente dans cette lame. Je ne sais pas comment ce garçon a réussi à faire passer son énergie psychique dans un objet, mais cela ressemblait fort à de la psychomancie. Si comme je le pense, il l’a fait à ton attention, tu es la seule à pouvoir retrouver cette signature énergétique.

Krokador relâche sa concentration et se redresse, tournant un visage empli d’espoir en direction de Clès.

(Krokador) : Et t’crois qu’ça permettra d’le localiser ?

(Clès) : Je ne vois pas pourquoi il aurait laissé cette épée à ton attention après l’avoir « chargé », si ce n’était pas le cas… il l’a fait dans l’espoir que tu viendrais à son secours.

(Krokador) : Alors y’a pas une minute à perdre !! J’dois m’concentrer genre puissance max ! WOOOOH !!!

Et ajoutant le geste à la parole, Krokador resserre son étreinte sur l’épée de toute la force dont elle dispose, essayant de retrouver cette étrange (et désagréable) sensation qui l’avait gagné lorsqu’elle l’avait saisi pour la première fois, après la bataille de la « Gueule de chien ». Clès la regarde faire, amusée, tout en sirotant un café chaud dans une tasse émaillée, provenant dont ne sait quel placard abusivement encombré de ce capharnaüm ayant un jour été une habitation sans doute convenable.

Dans l’une des pièces avoisinantes, Samantha, de larges cernes sous les yeux, est assise dans un gros fauteuil poussiéreux, tenant entre ses bras une Oy profondément endormie. La jeune femme contemple Vladimir, qui est en train de s’appliquer à pratiquer un entraînement de mémorisation sur une vieille table en bois, à l’aide d’un jeu de 52 cartes. Engal fait son apparition à l’encadrement de la porte, jetant un coup d’œil à l’intérieur pour voir où Vladimir en est. Samantha tourne son visage fatigué vers lui et tente de lui offrir un sourire de réconfort, mais le cœur n’y est pas.

(Engal) : Alors, où en est-il ?

(Samantha) : Sa mémoire a court terme a été profondément affectée, et il commence peu à peu à oublier de plus en plus loin… c’est pour ça qu’il s’entraîne sur ce jeu de carte. La mémorisation instantanée semble pour l’instant fonctionner comme une barrière à l’effacement de ses souvenirs. Enfin, du moins, cela ralentit le processus.

Elle pousse un profond soupir devant le visage angoissé d’Engal.

(Engal) : Comment la technologie peut-elle produire un tel impact sur son mental ?

(Samantha) : Le choc de la transformation en réploïde ne doit pas y être étranger, c’est sur, mais il n’y a pas que ça.

Le mage reste interdit face à cette affirmation et insiste du regard pour comprendre ce qu’elle essaie de lui dire.

(Samantha) : Pendant un moment, son organisme a généré un puissant rejet des implants cybernétiques et des organes artificiels, puis d’un coup… plus rien ? Il aurait dû mourir mais le voilà à présent en pleine forme physique… et c’est son esprit qui est en train de lentement s’émietter à présent.

(Engal) : Mais… enfin j’y comprends pas grand-chose, tu sais… rien que dans le principe, je me demande comme une telle chose est possible, mais…est-ce qu’on peut faire quelque chose ?

Samantha hoche lentement la tête de gauche à droite en signe de négation.

(Samantha) : À part retrouver Dalan et le contraindre à… à réparer ce qu’il a fait si… si c’est encore… po… poss… possi…

Elle se laisse alors aller à un sanglot silencieux et épuisé face à ce spectacle désarmant : Vladimir, concentré sur son jeu de carte au point de ne même pas avoir entendu leur conversation, ni même avoir remarqué la présence d’Engal, tentant de sauver avec un stoïcisme qui est forcément celui du désespoir, ses souvenirs qui disparaissent inéluctablement.

Dans le hall d’entrée, Mortis est en train de s’entraîner : du bout des doigts, il soutient l’ensemble de son corps à la verticale, et enchaine des séries de pompe dans cette position des plus acrobatiques. Phrysin arrive d’un pas léger par le bout du couloir, s’arrêtant pour contempler, de son air éternellement blasé, l’assassin dans ses exercices.

(Phrysin) : Même dans ces circonstances, tu ne lèves pas le pied, hein ?

D’un mouvement rapide, Mortis se projette et d’une agile pirouette, il retombe lestement sur ses pieds, tournant son visage rieur en direction de l’archéologue.

(Mortis) : Je commence à m’ennuyer. Je préfère te le dire honnêtement : l’inactivité est mon pire ennemi, et pourrait également devenir le tiens. L’argent que tu m’as donné ne suffira pas à me motiver à moisir dans cette bicoque. Je préfère l’air frais qui règne à  l’extérieur. D’ailleurs, je dors plus généralement sur les toits qu’en dessous.

Phrysin redresse les mains, comme pour calmer son interlocuteur, bien que ce dernier ait parlé sur un ton presque plaisantin. L’archéologue a néanmoins compris que ces paroles étaient à demi-sérieuses.

(Phrysin) : Nous ne pourrons pas nous éterniser ici encore longtemps, quoiqu’il arrive. Fais preuve d’un peu de patience, le temps que nous coordonnions nos efforts. Le sort du monde n’est il pas un motif suffisant pour toi ?

(Mortis) : À supposé que ce que tu dis est vrai, et que ce monde est véritablement en danger, si nous parvenons à le sauver, à mes yeux il sera toujours le même.

Phrysin croise les bras sur son poitrail, légèrement incrédule.

(Phrysin) : Tu auras beau te montrer détacher de tout, je commence à te cerner. J’ai vu ta réaction au Temple des Signes, je sais à présent que tu y crois, ne serait-ce qu’un peu… et de toute façon, je ne peux pas te croire si cynique.

(Mortis) : Cynique, moi ? Tu n’as pas vu mon visage ? N’ai-je pas l’air de toujours rire de tout ?

Et accompagnant le geste à la parole, il désigne son masque d’un blanc pur aux yeux éternellement rieurs, derrière lequel, peut-être, se cache une expression beaucoup plus grave. C’est du moins, en cet instant, ce que Phrysin veut croire.

Madner et Le Rouge sont dans le salon, en train de préparer des affaires de voyage, de réorganiser le matériel, et de nettoyer de l’équipement, en vue du prochain départ. Alors que l’ancien garde chromatique passe un rouleau de parchemin à son compagnon, il prend la parole.

(Le Rouge) : Alors Rillian était là ? Il n’était pas nécessaire de te confronter à lui… je doute qu’il nous veuille du mal.

(Madner) : Ne sois pas si crédule, mon vieux. Il n’a pas gobé un mot de ce que tu lui as dis, et de toute manière j’aime pas qu’on me file le train.

Le Rouge a un petit rire et se détourne de Madner pour boucler un sac de voyage d’un habile mouvement de ses griffes métalliques.

(Le Rouge) : Vous vous ressemblez étrangement, tous les deux, sur certains points.

(Madner) : Tu parles d’un compliment…

(Le Rouge) : Toujours est-il qu’Auri’Ehl a officialisé sa position. Cela n’avait rien d’étonnant, soit dit en passant… à ce rythme, je me demande s’il y aura encore un monde à sauver de l’Apocalypse.

Soudain, Le Rouge est pris d’un vertige, suivi d’un spasme. Il chute vers le sol, ne se rattrapant qu’in extremis à une commode située sur le côté. Immédiatement, Madner vient le soutenir, visiblement inquiet. Un fin liseré de sang s’écoule du coin de la bouche de Le Rouge, qui sourit malgré tout d’un air paisible à son camarade.

(Madner) : Les crises sont de plus en plus fréquentes…

(Le Rouge) : J’ai aussi de plus en plus de mal à les anticiper… c’est mon seul réel problème. Je ne veux pas être un handicap pour vous.

(Madner) : Ne dis pas de bêtises, espèce d’imbécile.

Une tristesse sincère se lit dans le sourire que Madner offre à Le Rouge et celui-ci semble l’en remercier d’un regard. Il se redresse finalement, essuyant le sang sur son menton d’un rapide geste du bras.

(Le Rouge) : En fait, je pense que tu reverras Rillian plus tôt que tu ne le penses, et que tu risques d’être surpris. Si je le connais aussi bien que je le pense, le positionnement d’Auri’Ehl face à la guerre risque de le faire cogiter pendant un moment… et si un doute le ronge, il reviendra vers moi. Il est comme ça, obsessionnel et jusqu’au-bout-iste. Il ne renoncera pas avant d’avoir eu le fin mot de l’histoire.

(Madner) : Et toi non plus, d’accord ?

Le Rouge comprend parfaitement ce que Madner veut dire par là, et baisse la tete, légèrement gêné.

(Le Rouge) : Je crains malheureusement de ne pas être maitre de cette décision.

Madner reste interdit un moment, se demandant s’il n’a pas gaffé avec sa dernière déclaration. Il recommence à ranger des affaires, distraitement, et comme pour changer de sujet, il se retourne vers la fenêtre et dit tout haut ce qu’il pense tout bas.

(Madner) : J’espère que Dolémi va bien…

Chapitre 180 Chapitre 182

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