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L'Archimancie s'aligne

Sorti le 07/01/2012, compilé dans le Volume 20

Histoire :

Vladimir Morlan ouvre les yeux sur un environnement d’un noir absolu. Il se sent vulnérable et isolé, perdu dans un abîme d’obscurité à la densité inquiétante. L’ombre opaque qui l’entoure l’empêche de discerner quoique ce soit, et le rend même aveugle à son propre corps. Il n’y a que lorsqu’il se rend compte qu’il a la sensation de flotter dans le vide, d’avoir perdu tout repère sensoriel, que lui vient l’évidence qu’il est en train de rêver. Cette impression lui semble d’abord être un soulagement jusqu’à ce qu’il comprenne que c’est sans doute le rêve le plus réaliste qu’il ait jamais fait. Bien que son corps soit soumis à des sensations inédites et physiquement impossibles dans un environnement normal, il les ressent de manière concrète, comme s’il était apte à les interpréter consciemment. Bien vite, il aperçoit une forme de lueur indistincte à une distance indéterminable. Dans un mouvement plus instinctif que réellement naturel, il dirige ce qui lui semble être sa personne dans cette direction, estimant qu’il avance sans même le ressentir réellement. Il ne saurait pas même déterminer l’endroit de l’envers tant il se sent perdu dans cet espace à la noirceur absolue. Il a beau se rapprocher de la lumière, celle-ci ne permet pas la moindre visibilité dans l’opacité de l’obscurité. Il cherche à apercevoir son propre corps, ses mains, ses jambes, son torse, mais il reste invisible à lui-même. Il est pourtant à présent assez proche de la lumière pour ressentir le fait qu’il devrait y voir plus clair, mais tout reste étrangement insaisissable, comme si sa propre entité se substituait à elle-même. Bien vite, l’environnement obscur se transforme, devenant de plus en plus visuel, et Vladimir comprend cette fois-ci qu’au-delà de toutes les sensations étrangement réalistes qu’il perçoit, il se trouve bel et bien dans un univers onirique. Les murs apparaissent faits d’un mélange de chair et d’acier : des cursives de métal jaillissent d’étranges blocs rougeâtres et musculeux, s’agitant sur le rythme d’une pulsation cardiaque fantomatique. Toujours invisible à lui-même, Vladimir se voit plongé au milieu d’un étrange corridor circulaire faits de tissus organiques et de pièces de machinerie… une allégorie vulgaire et torturée de sa propre situation, mise en scène par son esprit traumatisé. Vladimir se sent sourire sans pouvoir être sûr d’être en train de le faire, et il se félicite intérieurement d’être capable d’une telle perspicacité même plongé dans son propre inconscient. Soudain, une excroissance rougeâtre jaillit devant lui, s’entortillant sur elle-même à la manière d’un sinistre ligament de chair tendue. Son sommet se tortille de manière spasmodique, prenant peu à peu une forme vaguement humanoïde, qui ne tarde pas à se découper concrètement comme une entité indépendante. Une tête oblongue et sinistre se découpe du monticule, tournant son visage aussi lisse qu’un miroir en direction de Vladimir : si ce-dernier est incapable de saisir sa présence physique dans cet espace, l’étrange « créature » qui vient de faire son apparition semble en avoir la capacité. Un torse et deux bras apparaissent finalement dans des bruits de succion abominables. La silhouette, maigre et osseuse, tend ses longs bras serpentins en direction de Vladimir, agitant de véritables serpes crochues en guise de doigts. Un visage se dessine finalement sur la surface plane de la tête, un visage humain figé dans une effroyable expression de haine.

(Vladimir) : Je connais ton visage.

La voix du professeur semble provenir de partout à la fois, se répercutant en écho le long du corridor de chair, mais murmurant également comme une sonorité intérieure. La créature humaine, sorte de tronc munie de bras jaillissant au sommet d’une colonne de chair entortillée et grelottante, offre un sourire démoniaque à son insaisissable interlocuteur.

(Dextar) : On me connaissait sous le nom de Georges Dextar, professeur Morlan.

(Vladimir) : Oui, Dextar… j’ai vu votre visage à plusieurs reprises au journal télévisé. Vous êtes ce tueur psychopathe qui avait fait plus de vingt victimes à Hydrapole, l’année dernière. Vous avez récemment été exécuté… je me demande donc pourquoi vous venez à présent hanter mes rêves.

Bien que Dextar ne fasse qu’entrouvrir la bouche, un rire rauque retentissant résonne dans tout l’environnement.

(Dextar) : Un rêve… si c’en était un. Mais il s’agit pourtant de vous, professeur. Et pour ma part, je ne suis pas totalement mort, loin de là… j’ai accédé à une forme d’entité nouvelle, quelque peu parasitaire. Et vous voilà devenu mon hôte, professeur Morlan.

(Vladimir) : Qu’est ce que vous voulez dire par là ?

Dextar pointe alors un doigt crochu en direction de Vladimir, qui sent soudainement son corps peser sous lui. Il chute lourdement sur lui-même et atterrit au sol, projetant des mucosités rougeâtres tout autour de lui. Voilà que son corps a refait son apparition, nu et frêle, recroquevillé sur lui-meme. Vladimir ne se sent aucune force, aucune capacité à se mouvoir, c’est à peine s’il ne devait pas réapprendre à respirer.

(Dextar) : Les dernières défenses de votre subconscient viennent de céder. Nous sommes à présent face à face, dans tous les sens du terme.

Et sans comprendre réellement pourquoi, Vladimir sent une peur panique monter en lui, incontrôlable. Son corps se met à trembler de manière presque spasmodique et une sueur froide jaillit de tous les pores de sa peau, à présent recouverte d’une chair de poule impressionnante et douloureuse. Un cri long et paniqué jaillit de la bouche du professeur, et des larmes coulent à flot de ses yeux écarquillés par la terreur. Il n’arrive même pas à comprendre pourquoi il éprouve une telle terreur, son corps semblant agir indépendamment de son esprit.

(Dextar) : J’ai tellement hâte d’être vous, professeur. Ne vous inquiétez pas, il subsistera toujours quelque chose de ce que vous êtes actuellement. Seulement, cela ne servira plus votre entité. Réjouissez vous, vous allez devenir immortel… mais peut être préféreriez vous mourir que de subir ce qui vous attend. Ha… haha… hahaha…. !!

Ce rire terrifiant achève de pousser Vladimir à la peur panique la plus absolue. Il tente de pousser son corps à fuir, mais il est littéralement cloué sur place. Son instinct de préservation le plus primaire, celui de sa propre entité physique et mentale, vient d’être violé, et il n’y a pas plus grande menace pour un organisme que ce type d’attaque. Alors que Dextar continue à rire et lui à hurler de terreur, des monceaux de chair écarlate commencent à s’agiter tout autour de Vladimir, qui sent peu à peu son corps s’enfoncer dans la masse organique qui l’entoure. Bien vite, la quasi-totalité de ses jambes et de son torse sont avalés avec force bruit de succion par l’agglomérat organique qui semble déterminer cet environnement de l’intériorité. La dernière chose qu’il peut observer avant que la chair ne lui recouvre les yeux et ne lui masque la vue, c’est le regard flamboyant et victorieux de Dextar, dont le corps semble s’être défini plus nettement et s’est progressivement recomposé, à mesure que le sien disparaissait sous la couche de tissus organiques…

Samantha est assise à un bureau poussiéreux recouvert de vieilles cartes et de parchemins étranges et usés jusqu’à la corde. Ses yeux sont cernés et encore rouge de larme. Son teint pâle a quelque chose de maladif. Elle observe Vladimir dormir dans un lit recouvert d’épaisses couvertures de peau. Le corps de son fiancé est secoué de multiples spasmes réguliers, légers mais tout de même inquiétants. Vladimir a l’air de souffrir d’une infection virale : il est blanc comme un linge, son teint est cireux et sa peau suinte une sueur épaisse et maladive. Engal est debout à coté de lui, portant une main délicate à son front afin de contrôler sa température. La grimace qu’il fait au contact de la peau du professeur laisse augurer du pire. Le mage s’accroupit, tirant vers lui une bassine remplie d’eau dans laquelle flotte de nombreux glaçons comme autant de mini icebergs dans une mer nordique. Il y plonge un linge blanc qu’il enroule ensuite en un tube gorgé de fraicheur, avant de déposer celui-ci sur le front de Vladimir, qui grimace inconsciemment à ce contact. Engal se redresse ensuite et se dirige vers Samantha, plongeant ses mains dans ses poches en affichant une expression pleine d’incertitudes.

(Engal) : Il a l’air d’aller très mal.

(Samantha) : Je crains qu’il ne fasse un rejet… les scientifiques de la Ligue Noire ont travaillé comme des porcs en faisant de lui un réploïde. C’était un travail volontairement mal fait…

Un sanglot naît progressivement dans sa voix alors qu’elle parle, et il ne semble être que l’écho des nombreuses autres lamentations qui ont précédé.

(Samantha) : … il… il va sans doute mourir…

Et elle fond en larmes en évoquant cette éventualité, qui prend aux oreilles d’Engal un ton d’effrayante certitude. Il ne trouve d’abord rien à dire, luttant contre le nœud qui vient serrer sa propre gorge, puis il s’accroupit face à elle, pour mettre son visage au niveau du sien. Il aggripe les épaules de son amie et plonge son regard dans le sien.

(Engal) : On ne va pas laisser ceci arriver, d’accord ? On va trouver une solution. Y a bien quelque chose à faire dans ce genre de situations, non ?

(Samantha) : Il faudrait une équipe technique d’expérience, du matériel de pointe, et il faudrait du temps… Nous n’avons rien de tout cela.

Engal baisse légèrement la tête, mais se reprend immédiatement, tâchant de ne pas exprimer le dépit qui vient soudainement de le gagner. 

(Engal) : Rien ne te garantis que c’est de ça dont il souffre, ok ? Ne désespère pas et reste lucide, tu es celle qui est le mieux à même de l’aider actuellement !

Et alors qu’il dit ça, Engal ne peut s’empêcher d’avoir un regard ému sur les blessures de Samantha, et sur ses propres bandages, encore imprégnés de quelques traces rougeâtres. Un sourire de circonstance vient se dessiner sur son visage, et il tente de détendre autant qu’il peut l’atmosphère.

(Engal) : Je ne sais pas si c’est leur Apocalypse, ou quoi… mais décidemment, on est tous en train de morfler en ce moment.

Et un sourire plus nerveux que réellement sincère vient illuminer brièvement le visage de Samantha. Celle-ci s’abandonne alors dans les bras d’Engal, relâchant totalement la pression de ces derniers jours en un nouveau flot de larmes qui, cette fois-ci, sont réellement salvatrices.

(Samantha) : Merci Engal… merci pour tout…

Le mage ne peut s’empêcher de rougir au contact rapproché de la jeune femme, mais il tente de faire bonne figure et de s’imposer comme maître de la situation.

(Engal) : Je suis là pour toi, tu le sais, non ?

(Vladimir) : Si elle ne le sait pas, c’est clair comme de l’eau de roche en tout cas.

Cette voix familière, venue de derrière eux, les fige sur place l’espace d’une seconde. Bien qu’ils aient tous deux reconnus la voix de Vladimir, l’intonation de celle-ci les pétrifie, et le même doute terrible les assaille pendant une seconde, avant que finalement ils retrouvent la maitrise de leur sens et parviennent à tourner un visage à la fois angoissé et heureux vers l’origine de l’interpellation qui vient de les gagner. Vladimir se tient debout face à eux, torse nu, un simple pantalon de toile beige passé sur ses jambes. Sa peau est à présent sèche et clair, presque fraîche, et toute expression de douleur semble avoir disparu de ses traits. Incontestablement, il a l’air en forme et serein. Les poings serrés, le dos légèrement vouté, il affiche une expression qui ne lui ressemble pas, et semble étrangement avoir gagné en musculature.

(Samantha) : Vladimir, je suis tellement heureuse qu…

(Vladimir) : Ferme la. Il suffit que je sois dans le coaltar pendant une heure ou deux pour que tu ailles te jeter dans les bras du premier fermier venu ?!

Engal écarquille les yeux face à cette phrase agressive, prononcée d’une voix pourtant monocorde et sur un ton presque jubilatoire. Samantha reste elle aussi interdite pendant plusieurs secondes, avant de s’éloigner doucement d’Engal dans un mouvement de culpabilité qui irrite immédiatement ce-dernier.

(Engal) : Arrête d’agir comme si tu avais quelque chose à te reprocher.   

Le mage se redresse alors d’un bond, laissant une Samantha muette derrière lui, et vient faire face à Vladimir d’un air furieux.

(Engal) : Quant à toi, je te conseille de lui présenter des excuses. Passe encore pour moi à qui tu pourrais éventuellement encore en vouloir pour mes conneries passées, mais que tu oses insinuer une telle chose vis-à-vis de Samantha… t’es sûr qu’ils ont modifié que ton corps, là ?

Vladimir ne répond rien, laissant son poing parler pour lui. Engal est projeté au sol, la lèvre fendue et les yeux écarquillés. Il porte la main à son visage, un demi-sourire d’incrédulité imprimé sur les lèvres, n’en revenant pas de ce qui vient de se passer. Samantha plaque une main devant sa bouche, profondément choquée, avant de se redresser à son tour pour gifler violemment son fiancé, peut être dans l’espoir de lui remettre les idées en place. Ce geste désespéré n’a cependant pas les conséquences souhaitées, car Vladimir tourne vers elle un regard glaçant et lui offre le sourire le plus ignoble qu’elle ait jamais vu. L’envie de hurler de terreur face à cette brutale mutation de son compagnon la gagne l’espace d’une seconde mais elle se reprend fermement, tâchant de ne pas montrer la moindre faiblesse en cet instant de grande tension. Engal s’est redressé sur un genou, observant, anxieux, la suite des évènements… ce qui lui permet d’anticiper le mouvement de Vladimir : le mage se redresse d’un bon, les deux bras en croix, stoppant net le coup de poing sur-violent que le professeur destinait à sa fiancée. Les deux amis se retrouvent alors nez à nez, mais ils semblent sur le coup incapables de se reconnaître, l’un aveuglé par le choc de ce qui est en train de se passer, et l’autre par sa fureur.

(Engal) : Qu’est ce qui te prend ?! Je ne te reconnais plus.

(Vladimir) : Lâche-moi, saloperie de mage !!

Vladimir retire violemment sa main et arme un nouveau coup de poing à destination d’Engal qui, cette fois-ci, anticipe l’attaque. Il saisit Vladimir à l’épaule et lui fait une clé de bras, le forçant à pose un genou au sol en pesant de tout son poids dans le but de l’immobiliser. Samantha reste totalement incrédule face à ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux. La tension atteint son comble puis, brutalement, Vladimir s’effondre au sol, glissant entre les mains d’Engal comme s’il était soudainement privé de toute énergie. Samantha pousse un cri de surprise avant de se jeter au côté de son fiancé, se maudissant elle-même de l’appréhension et de la méfiance qu’elle ressent en effectuant ce mouvement. Au moment où elle lui attrape l’épaule pour le retourner, Vladimir se redresse de lui-même sur les coudes, les yeux perdus dans le vague, le teint pale et l’air totalement épuisé. Son regard semble sonder le vide quelques instants avant de pouvoir se poser de manière stable sur Samantha, à qui il offre un sourire de bonheur qui a tout de réconfortant et de rassurant.

(Vladimir) : Salut, Sam.

Samantha pousse un soupir de soulagement si puissant que Vladimir le saisit malgré son hébétude. Elle se jette alors dans ses bras et plonge son visage dans le creux de son cou, le laissant tout d’abord surpris, puis finalement heureux. Il l’enserre de ses bras, la serrant aussi fort que son état extrêmement faible le lui permet. Engal le contemple toujours avec une méfiance mêlée d’incompréhension. Il essuie le sang qui lui coule de la bouche avant de faire un pas vers Vladimir. Celui-ci lui lance un regard incongru, comme s’il ne comprenait absolument rien à ce qui se passe.

(Vladimir) : Vous étiez là pour moi, tous les deux ? Merci du fond du cœur… j’ai vécu le plus horrible des cauchemars, et l’espace d’un instant j’ai bien cru avoir disparu… comme si j’avais cessé d’exister.

(Engal) : Eh bien on peut dire que tu n’as pas…

Mais Samantha se redresse et lui lance un regard qui en dit long, et qui le pousse au mutisme le plus complet. Engal comprend immédiatement que l’état violent de Vladimir était sans doute une forme de crise de délire due à son état extrêmement faible, et à sa fièvre de cheval… et qu’il vaut certainement mieux ne pas le perturber d’avantage pour le moment.

(Samantha) : Tu as l’air d’aller beaucoup mieux, c’est fou !

(Vladimir) : J’étais si mal que ça ?!

La porte de la chambre s’ouvre alors à la volée, laissant Oy apparaître dans l’encadrement. À la vue de son « père » enfin sur pied, elle ne peut réprimer un petit cri de joie, et elle court dans sa direction, le saisissant par le dos pour le serrer contre elle. Vladimir se crispe à ce contact, et affiche une expression d’incertitude et de gêne qui laisse Samantha pantoise. On dirait que Vladimir est mal à l’aise au contact d’Oy, mais n’ose rien dire faute de se montrer impoli. Il lance un regard incrédule à Samantha, comme s’il attendait d’elle une forme d’aide dans cette situation inconfortable, mais il ne rencontre qu’une étrange suspicion inquiète dans les yeux de sa fiancée, et se trouve forcé d’exprimer son malaise ouvertement. Ce qu’il demande alors achève d’inquiéter définitivement toutes les personnes en présence…

(Vladimir) : Heu… mais qui est cette jeune fille ? 

La nuit est déjà tombée depuis plusieurs heures sur Eidolon, tout comme une pluie drue, froide et implacable, qui semble figurer à elle seule l’ambiance angoissée et morose qui règne dans les rues depuis que cette impensable guerre a éclaté, quelques jours auparavant. Il n’a fallu que quelques heures pour que tout soit bouleversé, mais l’atmosphère est déjà pleinement imprégnée de cette tension, de cette crainte, faite de férocité et de panique, et de ce chaos imminent, qui apparait pour l’instant encore endormi, mais qui pourrait s’éveiller d’une minute à l’autre et se déchaîner, sans prévenir. La guerre semble transfigurer cette capacité de l’humain à extérioriser son trop plein de pression, lorsqu’il est arrivé au bout de ses limites, au-delà du tolérable… ce qui jaillit en général de ces états de rage quasiment extatiques, faits tout à la fois de jouissance et de souffrance, n’est jamais bon. C’est une humeur noire et sale, un concentré de haine, une bête sauvage et immonde qui rend n’importe qui fou par sa simple présence. Ce maelstrom explosif contagieux se ressent déjà dans l’air, et la capitale des Etats d’Eidolon en est saturée. Madner connaît bien cette impression nocive, comme une trainée de poudre suspendue dans l’air, une odeur de danger et de souffre, alors qu’on craque une allumette dans une cuisine saturée de gaz, celle de l’instant précis on l’on sent que tout va basculer dans un chaos des plus complets, dont on ne ressortira probablement pas indemne. Madner hume l’air et se racle immédiatement la gorge, comme pour expulser des mucosités nocives nées de l’environnement ambiant.

(Madner) : La ville pue déjà la peur et la haine… cette guerre est bien une réalité.

Une silhouette se découpe au milieu d’un groupe de badauds saouls à en crever, se déplaçant silencieusement et de manière trop précise pour être naturelle. Madner fronce les sourcils à la vue de cet individu et se décolle du mur où il était plaqué, jaillissant de l’ombre en pleine lumière. Ses vêtements sont tellement trempés que l’on distingue le moindre de ses muscles saillant au travers. Il tend son cou de bœuf en direction de la sortie de la ruelle, guettant encore un instant le déplacement parfaitement millimétré de l’homme qu’il observe avant de finalement quitte son abris d’obscurité pour se lancer dans son sillage.

(Madner) : J’étais sûr que tu me tournais autour depuis quelques temps déjà… 

L’homme que Madner suit d’une distance respectable est vêtu d’un long imperméable de couleur kaki. La capuche rabattue sur la tete empêche toute distinction, mais le combattant de la DERIBEDO semble sûr de son coup. Il ne perçoit cependant pas le léger changement de rythme dans la marche de sa cible, et n’anticipe qu’au dernier moment son retournement brutal et sa charge violente. En moins d’une seconde, l’homme à l’imperméable s’est retourné et a fondu sur Madner, les bras entourés d’une vague d’air ondoyante et brûlante. La large cicatrice qui traverse son visage en diagonale est illuminée par la lumière des réverbères, malgré l’ombre de sa capuche, venant masquer ses traits : il s’agit bien de Rillian, le garde chromatique, ancien ami proche de Le Rouge. Le sourire qu’affiche Madner face à cet assaut vient confirmer ses doutes premiers et souligne son assurance malgré la précarité de sa situation. Le colosse arme son poing à la vitesse de l’éclair, et le balance vers l’avant avec une force colossale. Les poings des deux adversaires viennent se percuter dans un fracas monumental, provoquant une terrible onde de choc, la force ahurissante de Madner ayant littéralement fait éclater la pression d’aura entourant la main de Rillian. La vague de pression se répercute sur près de dix mètres à la ronde, faisant voler en éclats toutes les vitres alentours, et propulsant au sol plus d’un piéton. Une vague de panique s’empare immédiatement de la rue, les gens fuyant en hurlant, persuadé qu’une attaque militaire vient de débuter au cœur même de la cité du partage. Rillian fronce les sourcils au dessus de ses épaisses lunettes noires, et affiche un sourire en coin crispé. Madner le contemple sans broncher, totalement imperturbable. Ils exercent chacun le maximum de leur force dans leurs poings, tentant de repousser l’autre par leur simple puissance.

(Rillian) : Une telle force… c’en est carrément grotesque.

Et comprenant par ce grognement qu’il a l’avantage sur son adversaire, Madner pousse un hurlement et accroit davantage la pression exercée dans son poing, repoussant Rillian deux mètres en arrière.

(Madner) : Pourquoi nous suis-tu ? Je croyais que tu avais réglé tes comptes avec Le Rouge.

(Rillian) : Je vois qu’il t’a parlé de moi…

Madner reste prudent face à son adversaire et ne baisse pas sa garde : il sait qu’il n’a pas à faire  à n’importe qui.

(Madner) : Qu’est ce que tu crois ? Lui et moi sommes amis, et nous faisons partie de la même organisation… j’ai vite compris que quelque chose le taraudait lorsque nous sommes arrivés à Hydrapole, et il n’a jamais fais un secret de son passé.

(Rillian) : C’est bien, s’il a trouvé des personnes sur qui compter…

Une certaine tristesse teintée de nostalgie s’entend dans la voix de Rillian, mais son expression dure et imperturbable ne laisse transparaître aucune émotion.

(Madner) : Tu n’as toujours pas répondu à ma question : pourquoi nous suis-tu ?

Rillian ramène son poing encore fumant contre son torse, hésite un instant avant de répondre, avant de finalement s’y résoudre.

(Rillian) : Le Rouge a parlé de choses étranges par rapport à l’Archimancie et l’implication possible de mon Seigneur…

Rillian a une hésitation et claque sa langue contre son palais comme s’il devait s’auto-corriger.

(Rillian) : … en réalité son implication certaine… dans le conflit à venir. Le Rouge avait vu venir la trainée de poudre qui allait mener à la guerre. Et j’avais besoin de m’assurer que ses pseudos certitudes n’étaient pas en fait une forme d’aveu...

Madner fronce les sourcils et laisse sa colère s’exprimer par tous les traits de son visage et par le gonflement du moindre muscle de son corps.

(Madner) : Tu oses insinuer que la DERIBEDO pourrait avoir un quelconque lien avec ce conflit ? Que nous pourrions en être les instigateurs ?!

(Rillian) : Pourquoi pas, après tout ? Votre cause vous ferait passer pour des illuminés aux yeux de n’importe qui, et vu son état extrêmement fragile, vous auriez pu embrigader Le Rouge sans difficulté… son désespoir le rend on ne peut plus malléable psychologiquement.

Madner pousse un ricanement en forme de grincement, laissant entrevoir ses dents resserrées par la colère.

(Madner) : Si tu crois que Le Rouge est le genre d’homme à se laisser influencer, ou même à faire preuve d’un quelconque désespoir, c’est que j’ai eu tort de penser ne serait-ce qu’une minute que tu as pu être son ami un jour.

Rillian, piqué au vif, commence peu à peu à recentrer son aura sur ses avant-bras, le densifiant petit à petit jusqu’à lui faire prendre l’apparence d’une vapeur impalpable mais brûlante. Madner n’est pas dupe de cette préparation, et se remet immédiatement en garde.

(Madner) : De plus, nous mettre au niveau de vulgaires terroristes, et nous prêter des intentions aussi viles là où nous tentons d’œuvrer pour le bien de tous… c’est impardonnable. Tu as visiblement trop fréquenté les amis mafieux de ton maître l’Archimage. Cela a dû brouiller ta vision du monde.

(Rillian) : Je crois que nous ne nous entendrons définitivement pas.

Un hochement de tête suffit à Madner pour confirmer cette dernière parole. Les deux adversaires se lancent à nouveau au contact l’un de l’autre. Rillian, ayant bien retenu la leçon de sa première altercation avec Madner, décide de la jouer sur l’agilité plutôt que la puissance, et prend appui sur un muret adjacent afin de se projeter au dessus de Madner pour l’atteindre depuis le haut tout en esquivant son coup. C’était sans compter sur les réflexes incroyables du combattant de la DERIBEDO qui projette son énorme poing directement sur son adversaire, ne se laissant pas leurrer par son extrême vélocité. Pris au dépourvu, Rillian tournoie sur lui-même afin d’esquiver le coup, retombe au sol sur le flanc droit de Madner, et projette son pied avec puissance en direction de ses côtes. Madner, faisant preuve d’une clairvoyance inquiétante, lui saisit alors la jambe des deux mains et se met à tournoyer sur lui-même, entraînant son adversaire dans son mouvement. Rillian comprend parfaitement que le colosse a l’intention de le projeter contre une paroi adjacente, et attend le moment précis où Madner va le lâcher pour se saisir de son poignet et l’entraîner avec lui dans sa chute. Les deux combattants sont projetés avec fracas au travers d’une cloison en bambous, servant de décoration originale à un bar de nuit au style tropical. Ils atterrissent dans le plus grand des chaos au milieu du troquet, écrasant littéralement une table de billard sous leur poids, et faisant chuter de nombreuses personnes aux alentours. Les clients restent abasourdis, complètement estomaqués par cette entrée en scène ahurissante à la violence impressionnante. Madner et Rillian se redressent alors tout à coup, jetant des regards alentours avec une expression presque gênée. Ils sont finalement surpris lorsqu’ils se rendent compte qu’au-delà de leur entrée fracassante, l’attention des clients s’est bien vite détournée d’eux pour se recentrer sur ce qui l’occupait auparavant : une vieille télévision, fixée au mur, au dessus du bar, entre deux feuilles de bananier en plastique. Les deux combattants cessent instinctivement leur combat pour s’intéresser à leur tour à ce que l’écran retransmet, malgré son image enneigée et ses couleurs baveuses. Un personnage emblématique siège au centre de l’écran, et sa simple vue suffit à faire écarquiller les yeux à Rillian : il s’agit de l’Archimage Auri’Ehl en personne. C’est un vieil homme au visage noble, encore robuste pour son âge. Il a des sourcils blancs exagérément longs, qui retombent de chaque coté de son visage malingre mais malicieux, dont la moitié supérieure gauche présente de vilaines traces de brûlures, vestiges de luttes passées. Son œil gauche est d’ailleurs mort, totalement blanc, avec un reflet laiteux en guise de pupille. Il porte la mitre bardée d’émeraudes et cousue de fil d’or, symbole martial d’Adra’Haar, que l’Archimage ne doit porter en public qu’en temps de guerre. Ce simple symbole suffit à Rillian pour comprendre ce qui est en train de se produire.

(Auri’Ehl) : … et c’est suite à cette provocation, autant politique qu’ethnique, de la part du gouvernement d’Hydrapole que l’Archimancie d’Adra’Haar doit  se résoudre à resserrer plus que jamais les liens avec son voisin de corps et de cœur, Eidolon. Nous ne laisserons pas ce grand et fier pays, ami de toujours, se faire impunément attaquer pour des motifs aussi ombrageux qu’un revirement politique, depuis longtemps attendu en faveur de notre cause. Par ces liens nouveaux, qui apparaissent aussi sacrés à nos yeux et à nos cœurs que s’ils avaient été éternels, l’Archimancie d’Adra’Haar se sent profondément attristée, et en partie responsable, des attaques qu’ont subit cette semaine les Etats Eidolon de la part du gouvernement félon de la République d’Hydrapole. C’est pourquoi je renouvèle à présent publiquement mes vœux de soutien et d’amitié au grand Sénat d’Eidolon, et fait serment auprès de chacun des habitants de ce pays, à même de trouver son écho dans mes paroles, que le bouclier de l’Archimancie sera dressé à leur côté aussi longtemps qu’il le faudra. Par ses actes, la République d’Hydrapole n’a pas déclaré la guerre qu’à un pays, mais à toute une idéologie… et elle devra répondre de cette attaque devant nos soldats, nos armes et nos sorts.

Et cette tirade prononcée sous les yeux ébahis du monde entier, l’Archimage Auri’Ehl se tourne en direction d’une personne hors champ, à qui elle fait signe. Yuri Whyze apparaît alors à l’écran, affichant un sourire grave et sérieux, et vient serrer la main de son allié de guerre avec une vigueur qui serait presque touchante si elle n’apparaissait pas étrangement feinte. Madner reste figé devant l’écran tandis qu’une speakerine reprend la parole à l’antenne, d’une voix nerveuse et tremblante, essayant de se montrer professionnelle, afin de résumer en quelques mots l’annonce par l’Archimage Auri’Ehl de l’entrée en guerre d’Adra’Haar aux côtés des Etats d’Eidolon. Le combattant de la DERIBEDO en vient presque à oublier Rillian vers qui il tourne finalement un regard accusateur, comme pour lui signifier ce que vaut réellement à ses yeux le camp pour lequel il œuvre… mais il n’y a plus personne à ses côtés, si ce n’est un vide froid, empli de cette détresse presque électrique annonciatrice de malheur. Rillian, quelque soit son opinion sur la question, a visiblement été suffisamment perturbé par ce qu’il vient de voir et entendre pour quitter les lieux sans demander son reste.

Chapitre 179 Chapitre 181

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