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Souillure

Sorti le 11/12/2011, compilé dans le Volume 20

Histoire :

(Krokador) : Nous sommes issus d’une lignée maudite ? C’tout ?

Clès est à présent assis sur le lit de la chambre et Krokador a pris possession du haut fauteuil dans lequel son interlocuteur était précédemment installé, le retournant face à lui afin de pouvoir le voir pendant la discussion.

(Clès) : C’est un résumé très simple de la vérité et une façon sommaire d’aborder le sujet. Mais garde à l’esprit que je n’ai pas vécu les évènements moi-même, et qu’il ne s’agit là que de bribes de souvenirs et de secrets entremêlés que j’ai découvert au fil de mes voyages… et que j’ai raccommodé comme je le pouvais.

Krokador hoche la tête, signifiant qu’elle a bien compris et incite Clès à reprendre ses explications d’un geste de la main où se lit une certaine impatience. 

(Clès) : Connais-tu les Urksas ?

(Krokador) : Jamais entendu parlé.

Clès a un petit sourire et soulève mollement la main, comme pour signifier que cette ignorance ne l’étonne guère.

(Clès) : Ce n’est pas étonnant, il est extrêmement rare d’en croiser… il s’agit d’une peuplade d’êtres hybrides aux origines incertaines, à moitié hommes et à moitié bêtes. Ils sont tout à la fois craints et respectés, mais ils ne se mêlent que très peu aux humains.

Krokador écarquille les yeux, visiblement incrédule.

(Krokador) : C’pas vrai ?! Des êtres si bizarres existent sur c’te terre ?

(Clès) : Nous avons, toi et moi, les mêmes origines. Tu viens bien du Broienoir, n’est ce pas ?

La jeune femme hoche calmement la tête, fascinée par les similitudes la liant à Clès. Elle ressent de plus en plus la proximité implacable qui se voue à la réunir autour d’une origine commune. Cette impression étrange la submerge et la rend euphorique, sans qu’elle puisse s’expliquer pourquoi.

(Clès) : Cet Etat de l’ouest d’Eidolon est un trou perdu et oublié. Personne ne désire s’y rendre, et tous ceux qui y naissent finissent par le quitter. Ce n’est pas étonnant que l’existence des Urksas te surprenne, de ce fait.

(Krokador) : J’garde tout d’même d’bons souvenirs d’là bas… même si j’étais tout l’temps rej’tée par tous.

Clès hoche gravement la tête : le passé délicat et potentiellement traumatisant de Krokador ne semble pas le surprendre. 

(Clès) : Oui, j’ai vécu cela aussi, de mon temps… cela tient à ces marques noires étranges, de forme triangulaire, sur notre peau. Ils considèrent ces marques, et les dons qui y sont liés, comme une malédiction.

(Krokador) : Et quel rapport avec les Urksas ?

(Clès) : Notre lignée serait issue d’une union bâtarde entre ces êtres et des humains. Seulement, il est considéré que les seules choses transmissibles par cette association soient les cotés négatifs de chacune des deux espèces… la sournoiserie, la sauvagerie, et autres  joyeusetés.

Clès incline la tête, l’air pensif, et contemple ses mains comme s’il remettait lui-même en question sa propre humanité. Krokador l’observe, s’imaginant combien de fois ces mains se sont retrouvées couvertes de sang. Un inexplicable frisson la parcourt tandis qu’elle entend résonner dans son crâne un son brouillant de tumulte et de batailles.

(Clès) : Et ce qui devait arriver arriva. La crainte et la peur généra la violence, et leur œuvre de barbarie s’abattit sur notre tribu.

(Krokador) : « Leur œuvre» ? D’qui qu’tu parles ?

Le combattant tourne alors un regard troublant vers Krokador. Un regard qui n’est plus celui de l’homme mûr, de l’individu d’expérience, empli de certitudes et de sournoiserie, mais celui d’un enfant effrayé. Krokador saisit que ce regard, cette expression, s’est retrouvée figée en l’état bien des années auparavant, et que ce jour là, quelque chose a cessé d’exister en Clès, cédant sa place à des sentiments sombres et violents, qui jusqu’à aujourd’hui ont déterminé son existence.

(Clès) : Les Templiers…

Krokador a un mouvement de recul à l’audition de ce nom, comme si son organisme réagissait de lui-même face à sa simple évocation.

(Krokador) : Z’ont tous disparus d’puis bien longtemps, t’le sais bien.

(Clès) : Ils ont bien disparu, oui. Mais pour une bonne raison. Mon histoire se passe juste au moment de cette jonction… de ces quelques jours d’une violence si atroce que je n’en ai plus jamais vécu de telle jusqu’alors. C’était il y a douze ans… j’étais un jeune homme pas plus âgé que toi à l’époque, et tout aussi insouciant. Aucune trace de bestialité ou d’animosité en moi, contrairement à ce que les gens « normaux » pensaient… pas plus chez moi que chez les membres de notre tribu. Nous étions des nomades, toujours en mouvement. Notre lignée était alors scindée en trois ou quatre tribus, en plus de la mienne, et nous avions perdu leur trace au fil des années. Sans doute es-tu issue de l’une d’elle. Mais si nous, nous ignorions où les trouver, ce n’était pas le cas des Templiers…

Krokador porte sa main à sa tempe, comme si ses propres souvenirs étaient mis en émulsion par ceux de Clès. Des souvenirs lointains, à demi effacé, faits de flammes et de cris.

(Krokador) : J’n’avais même pas quatre ans. J’n’me souviens d’rien d’clair… on m’a dit qu’on m’avait r’trouvé à moitié morte, cachée dans l’creux d’un arbre. Les villageois ont supposé qu’j’avais été abandonnée.

(Clès) : Au contraire, je pense que tes parents t’ont dissimulé dans l’urgence avant de subir le sort sinistre que leur réservaient les Templiers.

Un tremblement nerveux parcourt tout le corps de Krokador et une immense tristesse la gagne. Même si elle n’a aucun souvenir de ses parents et de ses origines, elle ne peut s’empêcher de se sentir émue par ce que lui dit Clès. Ce-dernier lui laisse quelques secondes avant de reprendre son récit.

(Clès) : Les Templiers n’étaient déjà plus depuis longtemps cette organisation pleine de noblesse qu’elle avait pu être par le passé. Les siècles avaient érodé ses crédos, et il ne restait rien de plus qu’un extrémisme aveugle et une barbarie sans faille pour guider les quelques fidèles enivrés par les discours haineux d’un dirigeant enragé. Ils n’avaient plus aucune légitimité aux yeux des Etats d’Eidolon, et ils agissaient à la manière d’une secte destructrice, une société secrète nourrissant une haine sans borne à l’égard de tous ceux qui sortaient du cadre de leur vision étroite du monde et qu’ils qualifiaient d’ « hérétiques ». 

Clès en vient finalement au point crucial de son récit, là où son expérience personnelle et son vécu entrent en considération. Presque avec douleur, il recherche le regard de Krokador afin de trouver le soutien nécessaire et la force à l’évocation de ces souvenirs.

(Clès) : Le massacre de notre tribu a été rapide, violent, mais atroce… il ne restait plus que mon oncle et moi lorsqu’ « il » a fait son apparition…

[Flashback]
Des calèches en flamme brûlent aux alentours d’un foyer enflammé de près de cinq mètres de haut. Aux alentours, des corps atrocement mutilés baignent dans des marres de sang si étendus qu’elles se joignent en véritables rigoles, souillant la terre meuble de cette clairière désolée. Crucifiés, éventrés, entaillés de toutes parts, les meurtrissures de leurs corps décharnés sont les preuves d’une sauvagerie aveugle et sans limite. Des hommes en armures sombres et massives, le regard fou, s’acharnent sur les cadavres, les réduisant à un état plus proche de la bouillie que de l’humain. Une litanie sombre s’élève en même temps que la fumée acre qui s’échappe du bûcher, où brûlent des corps d’enfants. Un bruit de lutte est encore audible à l’est de ce camp de voyageurs. Un Templier au crâne rasé croise le fer avec un homme apeuré et blessé au gauche, qui se place en bouclier devant un jeune homme d’environ seize ans au regard serpentin et aux longs cheveux bruns… qui n’est autre que Clès.

(Clès) : Mon oncle !!

Les larmes aux yeux, il assiste, sans rien pouvoir faire, à la lutte désespérée du dernier membre de son clan dans un effort inutile et impuissant pour protéger une infime parcelle de sa lignée : son neveu. Dans un rire sombre et tonitruant, le Templier désarme le combattant d’un moulinet de son énorme épée, la faisant immédiatement revenir à revers pour lui trancher la tête. Clès pousse un cri de désespoir et de douleur en tendant les bras pour rattraper le corps de son oncle, qui chute dans sa direction. Les yeux écarquillés, il voit le visage familier se renverser et se détacher du reste de son corps dans une gerbe éblouissante, brulante et écarlate. Inondé du sang de son oncle, Clès est paralysé par l’horreur. Il redresse les yeux vers le meurtrier, qui le contemple d’un œil où brille un insupportable air de noblesse et de satisfaction. Le feu brûlant derrière lui, dans son armure resplendissante aux reflets sombres, il apparaît paradoxalement magnifique et majestueux, triomphant devant le carnage atroce de toute cette tribu de marginaux. C’est plus ce sentiment d’admiration incompréhensible que le massacre de sa famille et de ses amis qui motive la haine profonde de Clès. Dans un geste téméraire et irréfléchi, il ramasse l’épée de son oncle et la retourne contre son immense adversaire. Celui-ci éclate de rire et pare l’attaque d’un revers du bras gauche, où un disque de métal faisant office de bouclier est fixé au niveau du coude. Il projette ensuite Clès à terre d’un coup de pied métallique qui lui brise plusieurs côtes. Le jeune homme se retrouve au sol, paralysé par la douleur, son expression, envahie par la haine, devenant de plus en plus animale. Ses dents s’allongent à mesure que ses tatouages s’étendent vers ses joues, et son regard apparaît soudainement aussi bestial que celui d’un loup acculé et blessé. Le Templier le contemple, fasciné, avant de redresser son énorme lame au dessus de lui, prêt à l’abattre pour percer le corps de son ultime victime.

(Templier) : Enfin, sur le tard, apparaît ton vrai visage, démon.

Le guerrier pousse un cri victorieux avant de laisser retomber sa lame, mais celle-ci n’a pas l’occasion d’atteindre sa cible, car se redresse soudainement vers le haut, dévie violemment sur la droite, et se trouve arrachée des mains de son propriétaire. Celui-ci, incrédule, n’a pas même le temps de comprendre ce qui se passe, que sa propre épée produit un arc de cercle en l’air, se retournant vers lui. L’épaisse lame lui fend le crâne, du sommet à la mâchoire, le tuant sur le coup. Clès grimace devant l’horreur de cette fin extrêmement violente, mais une vague de soulagement le gagne, même s’il n’a aucune idée de ce qui a pu lui arriver.

(Inconnu) : Reste au sol, fais le mort. Ce sera ta chance, si jamais cela tourne mal.

Cette voix sombre et masculine, jaillie d’au dessus de lui, Clès n’a pas les moyens de distinguer les traits du visage de son propriétaire. Il a juste le temps d’entrapercevoir la silhouette mince et élancée, galbée dans un long manteau de cuir gris, qui passe juste à côté de lui, de saisir l’espace d’une seconde la détermination meurtrière qui se lit dans chaque mouvement qu’elle produit, avant qu’elle ne disparaisse dans la fumée de l’incendie et les hurlements du massacre. Bien vite, ce sont de nouveaux cris d’horreur, de surprise et de douleur qui se font entendre, tandis qu’au travers de l’écran opaque de fumée, Clès contemple les ombres se croiser et se dissocier, spectacle angoissant et interminable d’un second massacre, auquel personne n’aurait pu s’attendre.
[Fin du Flashback]

Clès baisse finalement la tête, une étrange fascination se lisant toujours au travers de son regard.

(Clès) : Tous les Templiers qui avaient massacré ma tribu ce soir là ont subit un sort plus horrible encore… « il » n’en a pas épargné un seul, et j’ai écouté, fasciné, la tuerie invraisemblable qui se déroulait à quelques pas de moi, ne ratant pas un cri, ne perdant pas un craquement d’os, percevant chacune de ces violences comme un don précieux, une réparation à la hauteur de la perte qui m’avait si soudainement frappé. Et mon humanité a disparu ce soir là. Férocement, ma nature sauvage, éveillée par ce Templier qui allait mettre un terme à ma vie, a mené ma conscience paisible à s’effacer, à se retrancher dans les carcans les plus étroits et les plus sombres de mon inconscient. J’ai bue à grande gorgée le sang du Templier, à même le sol, savourant ce symbole de sa mort comme un trophée de bataille. Une bataille que je n’avais pourtant pas gagné… et c’est sans doute à cet instant où j’ai souillé mon corps et mon âme que j’ai déterminé ma destinée.

Krokador, véritablement horrifiée, reste un instant interdite, fixant Clès d’un air où se lit à la fois la peine et une certaine forme de dégoût. Finalement elle tourne la tête de gauche à droite, comme pour nier ce que son interlocuteur vient de dire.

(Krokador) : J’crois pas qu’on puisse s’déterminer aussi facilement qu’ça. La violence qui t’a frappé c’jour là était terrible, et tu t’en es p’tet imprégné, mais elle n’te détermine pas. La preuve, c’est qu’t’es capable d’m’en parler, là, maint’nant. Tu n’vois pas la différence ?

Clès pousse un ricanement sombre, mais redresse vers Krokador un visage à l’expression sincère.

(Clès) : Tu as peut être raison… mais l’expiation et le regret n’effaceront jamais ma tendance au meurtre et ne viendront pas non plus effacer les nombreuses taches de sang dont je suis coupable. Mais, peut être que l’avenir te donnera raison.

(Krokador) : Et c’t’homme, qui était-ce ?

(Clès) : Son vrai nom… il n’aime pas qu’on le prononce… je l’ai vu combattre plusieurs fois. À chacun de ses mouvements de bras extrêmement souples, il faisait naître la mort dans une détonation de cris presque harmonieuse. Je l’ai donc surnommé le Maestro. Une sorte de chef d’orchestre macabre.

(Krokador) : Le Maestro…

Clès hoche la tête, un vague sourire nostalgique se dessinant sur son visage.

(Clès) : Après cette nuit… cette horrible nuit… il m’a recueilli. Lui-même avait des comptes à régler avec les Templiers. Il ne m’a pas mené sur un chemin de vertu, il n’a pas tenté de me pousser à contrôler ma sauvagerie. La plaie qui lui rongeait le cœur était de loin aussi profonde que la mienne, et il ne voyait pas l’avenir d’une manière moins sombre que moi. À nous deux, nous avons traqué les Templiers pendant plus de cinq ans, réduisant leurs effectifs au plus strict minimum. Chaque fois que nos mains étaient souillées de leur sang, nous trouvions d’avantage de motivation à nos actions. Il était le tueur le plus implacable et l’individu le plus dangereux que j’avais jamais vu, et encore aujourd’hui je ne pense pas connaître quelqu’un qui soit capable de lui tenir tête plus de cinq minutes. Le Maestro est l’hériter d’une puissance ancestrale qui dépasse l’imagination, mais ceux qui en étaient détenteurs avaient juré de ne jamais s’en servir contre autrui… il avait, pour sa part, souffert au point de violer ce serment sacré.

(Krokador) : Et alors ? Que s’est-il passé ?

Clès hausse les épaules, comme si cette question n’avait pas lieu d’être.

(Clès) : Nous avons bêtement laissé la souillure qui nous rongeait dicter nos actes jusqu’à l’irréparable. Nous avons exterminé l’ensemble des Templiers. C’est par nos mains que cet ordre ancestral a définitivement disparu. Je me souviens encore du jour où nous avons acculé le dirigeant de cette secte et ses derniers partisans au plus profond de leur ultime bastion…

[Flashback]
Le leader des Templiers, un homme extrêmement âgé, mais néanmoins étrangement robuste, se tient fièrement dressé devant un autel de pierre où sont disposés quelques ustensiles rituels. Le crâne chauve sur le dessus, il a néanmoins des cheveux d’un blanc pur très longs sur les côtés et l’arrière. Pareillement, il possède une barbe blanche longue et fine, qui lui donne un air noble renforcé par les traits émaciés et durs de son visage ridé à l’extrême. Malgré son apparente fragilité, il est engoncé dans une armure de métal noir imposante, recouvertes de plaques protectrices. Entre ses mains gantées d’acier, il tient une énorme masse d’arme sur laquelle il s’appuie comme une canne, mais il ne trompe personne en se postant ainsi, car il est évident qu’il doit manier cette arme lourde avec la dextérité d’un jeune homme. Une grande brutalité et une expérience infinie se lit sous chacun de ses traits et dans chacun de ses mouvements, aussi infimes soient-ils. Derrière lui se tiennent trois autres templiers en armures complètes, casques compris. Ils ressemblent à des agents de la mort. Un crâne blanc est peint sur chacun de leurs casques, figurant un visage menaçant. Clès se tient derrière le Maestro. Il le contemple de dos, observant sa longue chevelure d’argent qui lui descend jusque dans le creux des reins. À son bras droit est fixée une étrange lame noire à lame recourbée. Le dirigeant des Templiers redresse sa main, comme s’il saluait fièrement les deux adversaires qui se tiennent face à lui.

(Gaul) : Je suis Gaul de Noirsang, le chef des Templiers. Il semblerait que vous ayez vaincu tous mes fidèles, mais c’est ici que s’arrête votre croisade sanglante, maudits hérétiques.

Le Maestro s’incline bien bas devant le Templier, le saluant d’un geste extrêmement gracieux.

(Maestro) : Permettez que je ne me présente pas. Voyez en moi l’incarnat de tous les hommes paisibles que vous avez menez à la mort au nom de vos obscurs crédos.

Clès fait un pas en avant, retirant de leurs étuis Ebony et Ivory. Il dépose un baiser sur le canon de chacune des deux armes avant de les faire tournoyer habillement entre ses doigts déjà experts en cette époque.

(Clès) : Je me nomme Clès Zohan, et voici Ebony et Ivory. Observe bien l’orifice de leurs canons, imposteur, car bientôt tes yeux seront tout aussi vides.

(Gaul) : Imposteur ?

Clès hoche la tête avec un sourire de satisfaction.

(Clès) : Gaul de Noirsang est l’homme qui a fondé l’ordre des Templiers il y a déjà plusieurs siècles. C’était un individu d’une extrême noblesse aux intentions pacifiques qui rêvait d’un idéal de justice pour tous. Tu salis son nom et son œuvre en te faisant passer pour lui et en osant te dire Templier. Aujourd’hui, ta fumisterie trouvera son terme.

Un sourire vient agiter le visage creusé de Gaul, qui redresse sa masse d’arme dans un mouvement si aisé qu’il en est presque effrayant.

(Gaul) : Tes menaces prêtent à sourire, jeune impétueux. Sache que je suis bien Gaul de Noirsang, et que je suis immortel. Les années n’ont pas d’emprise sur moi et je mène l’ordre des Templiers d’une main de fer depuis sa création. La fumisterie, c’est cet idéal que tu crois être celui de mon ordre. Mon codex n’a qu’un seul mot d’ordre : la suprématie de l’humanité sur toutes les souillures induites par vos misérables existences d’hérétiques.

(Clès) : Pour un immortel sur qui les années n’ont pas de prise, je te trouve bien usé.

Le Maestro redresse une main gantée de noir devant le visage excité et blafard de Clès. Celui-ci a un léger mouvement de recul, ne comprenant pas l’intervention de son acolyte.

(Maestro) : N’use pas ta parole, Clès. J’ai imaginé cet instant à chaque minute de mon existence, depuis des années. Je souhaiterais que tout se déroule dans le plus parfait des silences.

Clès ne comprend pas, mais opine tout de même du chef, adoptant une posture de combat. Gaul pousse un ricanement silencieux avant de faire signe à ses trois hommes de main de passer à l’attaque. Ceux-ci s’exécutent sans hésiter un seul instant. Le premier d’entre eux n’atteint pas le bas des marches menant à l’autel que son casque vole en éclats, tout comme son crâne au-dessous : Ebony et Ivory viennent de faire entendre leur voix mortelle. Le Maestro pour sa part, se contente d’écarter lestement les bras avant de les réunir dans un mouvement d’une grâce extrême. Comme s’ils suivaient les indications données par ce mouvement, les deux Templiers restants sont soulevés du sol et précipités l’un contre l’autre dans un choc d’une violence extrême. Leurs corps se brisent à l’intérieur de leurs armures, qui sont tordues en l’air sous l’effet d’une force invisible. Un grincement atroce se fait entendre, suivis de hurlement hystériques de douleur de la part des victimes de ce traitement. Les armures sont repliées l’une sur l’autre, s’entrelaçant vivement, se nouant dans des craquements de métal, de chair et d’os. Bien vite, un sang sombre et épais s’écoule d’entre les interstices des pièces métalliques, et les cris de douleur s’arrêtent, laissant place à la mort. Les deux corps brisés, écrasés et à jamais emmêlés retombent alors platement au sol, au milieu d’une marre ensanglantée, dans un bruit métallique. Gaul de Noirsang a observé ce spectacle macabre d’un œil attentif, ne laissant pas transparaître la moindre émotion.

(Gaul) : Tu as positivement développé tes talents, psychomancien. J’ai été bien avisé de massacrer l’ensemble de ton peuple.

Ne répondant rien à cette provocation, le Maestro projette lestement ses bras en direction de Gaul, faisant tournoyer ses poignets dans une posture improbable… mais au grand étonnement de Clès, qui le contemple toujours de dos, rien ne se produit. Gaul affiche un sourire malicieux sous sa longue barbe.

(Gaul) : Toute matière ne réagit pas forcément à tes dons, psychomancien. Tu as encore beaucoup à apprendre.

Achevant sa phrase, il fait tournoyer son énorme masse d’arme, générant une vague de pression dans l’air qui dévaste tout sur son passage. Le sol se fend littéralement sous cette attaque inattendue et surprenante, poussant le Maestro à se jeter sur le côté pour l’esquiver. Clès, ébahi devant l’échec de l’assaut de son allié, ne perd cependant pas une seconde et dresse Ebony et Ivory droit devant lui, faisant feu à plusieurs reprises. Dans des mouvements aussi rapides qu’effroyables, Gaul pare chacun des tirs de sa masse d’arme, la faisant tourbillonner devant lui comme si elle ne pesait rien. Le tireur fronce les sourcils et serre les dents, retirant les chargeurs de ses pistolets d’un mouvement expert, dans l’intention de mener des tirs d’un autre type. Mais Gaul profite de cette petite fraction de seconde pour se projeter à toute vitesse sur le jeune combattant. Clès n’a pas même le temps de comprendre ce qui se passe que la masse d’arme s’abat à toute vitesse en direction de cet estomac.

(Clès) : *C’est fini, je suis mort…*

Alors que cette pensée fugace, mais néanmoins extrêmement avisée, traverse l’esprit de Clès, le Maestro a juste le temps de tendre le bras dans sa direction. Le jeune homme est alors tiré vers l’arrière par une force invisible, et il est seulement frapper par la pression de l’attaque du vieux Templier, qui l’envoie néanmoins balader sur plus de dix mètres dans une impressionnante série de tonneau. Si la masse d’arme l’avait touché, il aurait littéralement éclaté… Clès se rend compte, alors que son corps meurtri s’immobilise au sol, qu’il n’a pas la moindre chance face à Gaul de Noirsang. Ce-dernier s’est retourné vers le Maestro et fit tournoyer son arme immense en tous sens pour le toucher, son adversaire esquivant chacun de ses coups avec une précision exemplaire. Dans un déclic, la lame de bras de l’allié de Clès se déploie soudainement et vient parer la masse d’arme de Gaul. Les deux adversaires s’immobilisent alors l’un en face de l’autre, exerçant chacun une pression phénoménale sur leurs armes respectives dans des cliquetis métallique. L’atmosphère est électrique : Clès le ressent depuis l’autre bout de la salle.

(Maestro) : Clès !! Ce n’est pas un duel honorable !! C’est un meurtre !! Tire !

Et Clès, malgré la douleur qui lui ravage le poitrail, se redresse et recommence à faire feu en direction de Gaul. Ce-dernier plaque un coup de pied violent dans le ventre du Maestro, l’expédiant hors de portée, afin de contrer les tirs de Clès. Mais le psychomancien semblait attendre cela, et fait tournoyer ses bras, usant visiblement de son pouvoir. Gaul émet un rire provoquant face à ces gesticulations, tout en continuant à dévier les tirs de Clès avec une aisance surnaturelle.

(Gaul) : Je t’ai dis que c’était sans effet sur moi, pauvre hérétique.

(Maestro) : Je sais. Mais ce n’est pas toi que je vise.

Et Gaul a alors conscience de l’armada de balles perdues tirées par Clès qui se trouvent à présent en train de flotter dans son dos, soutenues par une force étrange. Il fronce les sourcils, comprenant soudainement qu’il a perdu contre le psychomancien et son jeune acolyte.

(Gaul) : Je suis immortel.

(Maestro) : Vérifions cela.

Et d’un geste de la main presque paresseux, le Maestro précipite l’ensemble de ses balles dans le dos de Gaul, tandis que Clès continue à le couvrir de tirs depuis l’avant. Incapable de parer les attaques sur les deux fronts, Gaul résiste néanmoins pendant plusieurs dizaines de secondes, son corps se voyant meurtri de nombreuses balles qu’il ne peut contrer. Visiblement fatigué de ce spectacle, le Maestro cible de son pouvoir les balles figées dans le corps du maitre des Templiers, et d’un large geste du bras droit, leur intime l’ordre de foncer vers le ciel. Gaul s’immobilise alors, des larmes de sang s’écoulant de ses yeux, tandis que son crâne se fend en son sommet, une dizaine de balles folles, ayant préalablement massacré son organisme de l’intérieur, en jaillissant dans un éclatement ensanglanté. Le colossal vieillard, mortellement blessé, au-delà de l’imaginable, trouve encore le moyen de propulser sa main en tenaille à l’encontre du Maestro, qu’il saisit à la gorge avec une haine tremblante. Clès reste interdit. Pendant plusieurs insoutenables secondes, il est persuadé que Gaul va emporter son adversaire dans la tombe avec lui… mais finalement son étreinte se dessert et c’est les yeux ouverts que le chef des Templiers s’effondre au sol dans un éboulement de métal. Le Maestro se redresse et contemple alors son adversaire gisant au sol. Clès, un sourire béat imprimé sur le visage, se dépêche de se redresser avant de foncer en direction de son allié pour le féliciter de cet ultime meurtre. Il se surprend à trouver le psychomancien agenouillé aux côtés de sa victime, la tete basse, l’écran de ses cheveux argentés masquant son visage. Clès ne sait que dire tandis qu’une vague de sanglot jaillit de la poitrine du Maestro, de plus en plus forte, jusqu’à s’achever en des pleurs incontrôlables, quasiment hystériques.

(Clès) : Mais… mais qu’est ce qu’il y a ? Nous devrions nous réjouir, non ? Nous…

Le Maestro dresse une main vers lui et le saisit à l’épaule avant d’exercer sur lui une force qui le pousse à s’agenouiller à son tour. Le psychomancien laisse alors retomber sa tete contre l’épaule de son ami, continuant à verser des larmes brûlantes et amères.

(Maestro) : Nous ne valons pas mieux que lui, Clès… Je suis désolé de t’avoir mené là-dedans… tellement désolé…

(Clès) : Je… je ne…

Mais Clès ne trouve rien à répondre. Il a juste le temps d’apercevoir le visage blafard d’un jeune garçon d’environ douze ans, qui les observe craintivement depuis l’arrière d’un pilier de pierre, avant de baisser la tête pour se laisser envahir par la douleur et le désespoir à son tour. Il ne le sait pas, mais il vient d’apercevoir le jeune homme qui deviendra plus tard le terrifiant Blackheart, mais toute sa vie, il aura la conviction qu’à ce moment précis, son esprit lui avait fait défaut, et qu’il avait cru se voir lui-même, quelques années auparavant.
[Fin du Flashback]

Clès, les mains croisés, la tête basse, reste silencieux, son récit achevé. Il ne sait comment retrouver la trame de ses pensées à l’évocation de ses souvenirs pénibles, mais finalement il parvient à remettre de l’ordre dans son esprit et reprendre la parole.

(Clès) : Voilà ce qui détermine mon existence, en quelques sortes. Depuis lors, j’ai continué à vivre de mes dons pour l’infiltration et l’assassinat. Pourquoi pas, après tout ? Je n’ai jamais été bon qu’à ça… lorsque que Gaul a poussé son dernier soupir, le Maestro a ressenti tout le vide de son existence. J’ai pleuré avec lui, mais je n’avais pas compris, alors. Aujourd’hui, je crois que je comprends enfin…

Il tourne un regard profondément attristé en direction de Krokador et lui offre un sourire qui pourrait aisément se substituer à un flot de larmes. La jeune femme, qu’il n’avait pas osé regarder depuis la fin de son récit, est pour sa part en pleurs, et ne retient aucunement sa tristesse. Elle pleure pour lui. Clès est touché par cette vision, et saisit chaleureusement la main de Krokador.

(Clès) : Tu viens de me le confirmer, d’ailleurs. Comme je pensais être le dernier de ma lignée, plus rien ne me rattachait à ce monde. Peut être que tout n’est pas perdu pour moi finalement.

(Krokador) : Bien sur qu’non, ‘spèce d’imbécile.

Et un rire étouffé par quelques sanglots jaillit de la gorge de Krokador.

(Clès) : Au moins, maintenant tu en sais un peu plus sur tes origines. Je regrette de ne pas avoir beaucoup plus à t’apprendre.

(Krokador) : C’pas grave. Et puis c’pas si important, vrai ? On s’détermine en tant qu’personne, et par c’qu’on fait d’notre vie, pas par nos origines.

Cette phrase semble avoir un étrange impact sur Clès. Le combattant de la DERIBEDO baisse les yeux avant de se redresser calmement, pour se diriger vers la fenêtre. Ce mouvement lui fait faire une grimace de douleur, et une nouvelle petite vaguelette de sang vient souiller son bandage ventral. Krokador jette un regard un peu inquiet sur la blessure avant de laisser Clès passer.

(Krokador) : Ça mettra un peu d’temps avant d’aller mieux, j’pense.

Clès porte la main au montant de la fenêtre avant de jeter un œil sec sur le monde extérieur.

(Clès) : Ce n’est rien. À l’instant, c’est une blessure bien plus ancienne qui vient de guérir…

Chapitre 178 Chapitre 180

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