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Infiltration

Sorti le 30/05/2007, compilé dans le Volume 2

Histoire :

      Dans une cour crasseuse reculée, tout au fond des docks, Telziel avance d’un pas prudent en regardant de droite à gauche afin de détecter toute présence hostile. Tous ses sens sont en alerte, et il sent qu’il touche au but… ce qui ne manquerait pas, bien évidemment, de le mettre en danger. Au milieu de la cour se trouve un magnifique aéroplaneur de couleur métallisée, aux courbes incroyablement lisse et à la teinte si pure qu’on le croirait neuf.
     Ce n’est pas le genre de véhicule qu’on s’attend à trouver dans ces coins reculés et insalubres, caractéristiques de toutes les villes côtières. Sa présence en elle-même devient un élément de suspicion, et Telziel s’en approche prudemment pour jeter un coup d’œil méfiant à la coque.

(Telziel) : Bel engin pour une ville indépendante des prouesses technologiques…

     Au même moment, la porte d’un hangar s’ouvre à la volée et un homme horriblement sale, portant une salopette recouverte de traces d’huile et de suie, s’en extraie. Il traîne un gros baril en acier rouillé derrière lui. Telziel se dissimule de l’autre côté de l’aéroplaneur et jette un regard prudent par-dessus son épaule.
     L’individu qui vient de faire son apparition soulève le couvercle du baril et une épaisse fumée âcre s’échappe de l’intérieur du récipient. La grimace qui le gagne apparaît comme un bon indicateur de l’odeur nauséabonde qui s’en dégage. Il donne ensuite un coup de pied dans le baril qui se renverse avec fracas sur le sol de la cour, répandant un liquide étrange et fumant, d’une couleur verdâtre, qui s’écoule dans une rigole menant à une bouche d’égout, au centre de la cour, tout prêt de l’aéroplaneur. Au moment où le liquide passe à côté de Telziel, celui-ci doit porter sa main à sa bouche pour ne pas vomir tant l’odeur est infecte.
     L’homme en salopette s’en retourne alors et rentre à nouveau dans le hangar, refermant la porte d’une main malhabile. Telziel s’aventure hors de sa cachette en titubant, s’éloignant le plus possible des volutes nauséabondes dégagées par cet étrange produit chimique.

(Telziel) : Tu parles d’un centre spécialisé dans le ressourcement des eaux usées. C’est immonde.

     L’inspecteur s’avance prudemment jusqu’au hangar dans lequel l’homme vient de pénétrer, portant la main au holster de son arme de poing au cas où il aurait à s’en servir. Au moment où il arrive au niveau de la porte, celle-ci s’ouvre à la volée. Telziel se plaque contre le mur, pour voir ressortir l’homme à la tenue sale qui traîne un nouveau baril. Par miracle, l’inspecteur n’est pas remarqué et pénètre tranquillement à l’intérieur du hangar pendant que l’employé crasseux déverse le contenu infect de son baril sur le sol de la cour.
     L’intérieur du hangar n’a rien de très spécial, mis à part qu’il est rempli de centaine de barils qui envahissent tout l’espace. Deux grosses cuves, dont s’échappe une épaisse fumée, sont disposées de chaque côté de la salle, et des chaînes de maintenance pendent du plafond en de multiples endroits, fixant des passerelles métalliques tellement rouillées qu’il est clair qu’elles n’ont pas été entretenues depuis de nombreuses années. Les barils sont stockés par groupes de couleur : une marque à la peinture est apposée sur chacun d’entre eux, et bien que Telziel ne comprenne pas le sens de ce marquage, il est persuadé que tout ceci n’a rien de bien légal.

(Telziel) : Te foutrais tout ça au trou, moi…

     Une porte de service s’ouvre du côté droit de la salle et un groupe d’individus étranges fait son entrée. Telziel a juste le temps de se jeter au sol derrière les barils et de s’adosser à l’un d’entre eux pour ne pas se faire remarquer. Curieux, il tourne la tête vers le groupe pour distinguer de qui il est composé.
     Un homme moustachu, assez trapu et de petite taille, vêtu de la même salopette en jeans sale que son collègue, portant une casquette et fumant un cigare bon marché, discute avec une autre personne, grande, vêtue avec beaucoup d’élégance. Cet individu, qui jure gravement avec l’environnement ambiant, a de longs cheveux gris et porte un regard perçant sur tout ce qui l’entoure. Si le premier homme semble être le responsable du hangar, le second n’a pas l’air d’y passer ses journées, étant donné l’état impeccable de son habillement.
     Telziel ne peut le savoir, mais il a sous les yeux Rufus Van Reinhardt, le dirigeant de l’Ordo Arakis. Les deux individus sont apparemment plongés dans une conversation assez houleuse.

(Rufus) : Miguel, tu peux m’expliquer pourquoi tu refuses de stocker mes barils, comme à l’habituelle ?

     L’homme grassouillet à la salopette tâchée d’huile, visiblement prénommé Miguel, frotte nerveusement ses mains calleuses l’une contre l’autre avant de réajuster la position de son cigare d’un mouvement grossier des lèvres.

(Miguel) : Écoutes, mon vieux… j’ai été contrôlé la semaine passée, et ça a failli mal finir. Regarde ! Maintenant, je suis forcé de jeter tous mes barils d’acide crusalique, parce que ces connards des contrôles ont failli tomber dessus. Tu t’en fous, toi, mais moi je vais devoir rembourser le client.

     Rufus plisse les paupières, comme si la voix geignarde de son interlocuteur lui brûlait les tympans. Il reste néanmoins calme et glacial, comme toujours.

(Rufus) : Il reste que ce n’est guère de l’acide que je t’apporte. C’est de l’eau en provenance d’Adra’Haar. Aucune chance que les organismes de contrôle te causent du souci pour ça, étant donné la nature officielle de ton… « établissement ».
   
     Alors qu’il prononce ce dernier mot, il jette un regard écœuré tout autour de lui. De son côté, Telziel n’a pas perdu une miette de ce qui vient de se dire, et se plaque une main contre la bouche, comme pour contenir son excitation.

(Telziel) : Bordel de merde, mais c’est l’Ordo Arakis… j’étais sûr que c’étaient eux qui avaient fait le coup.

     Telziel sort un petit appareil numérique de la poche de sa veste, et s’accroupit entre deux barils afin d’avoir un angle de vue parfait pour prendre des photos de Rufus en pleine négociation avec ce receleur. Il appuie une première fois sur le bouton et vérifie la photo, satisfait du résultat.

(Telziel) : Ça, c’est de la preuve…

     Miguel et Rufus se sont arrêtés au milieu de la salle, conversant à présent de manière agitée.

(Miguel) : Bon sang, mon garçon, je te dis que je ne stocke plus ! Si tu veux trafiquer sur Adra’Haar, tu achètes mon eau… moi, je ne stockerai plus la tienne. Capich’ ?

     Cette fois-ci Rufus ne fait pas de détour, plongeant son regard glacial directement dans les yeux de son interlocuteur pour y déverser une expression de menace éminemment palpable.

(Rufus) : Change de ton avec moi, Miguel… tu sais parfaitement de quoi je suis capable.

     Miguel hausse les épaules. Il essaie de se donner un air dédaigneux, mais il ne peut réfréner le tremblement qui l’a gagné au moment où Rufus a directement posé les yeux sur lui. Il se rassérène finalement, se raclant la gorge pour s’imposer à nouveau dans la conversation, tout en prenant une attitude plus dolente.

(Miguel) : Je comprends que ça te les brise d’avoir braqué le vieux Laderton pour rien, mais j’y peux rien, moi… t’aurais dû me contacter avant.

(Rufus) : Je n’étais pas censé deviner que tu avais modifié tes services… écoutes, je suis pressé. Un de mes hommes vient de m’appeler sur mon comtalk et c’est très important, donc on va faire simple et rapide : tu refuses de prendre mon eau ?

     Rufus plonge une nouvelle fois son regard glacial dans les yeux de Miguel, comme pour lui souligner ouvertement que cette question signe bien pour lui la fin des négociations et qu’il n’y aura pas de retour en arrière possible. Miguel tressaille légèrement, mais ne se démonte pas. Il tourne lentement  la tête de droite à gauche pour répondre encore une fois négativement.

(Miguel) : Oui, mon garçon, je refuse… Ce n’est pas contre toi, mais je ne prends plus de risques avec ça à partir de maintenant.

     Rufus lance un dernier regard inquisiteur à son interlocuteur puis tourne les talons sans ajouter un seul mot, se dirigeant vers la sortie du hangar qui s’ouvre au même instant, le deuxième employé, toujours aussi sale, faisant son entrée pour aller chercher un nouveau baril. Il croise Rufus qui ne lui accorde même pas un regard, et pourtant l’homme tressaille et manque de peu de tomber sur le côté en faisant un pas pour l’esquiver. Quelques instants plus tard et le chef de l’Ordo Arakis est déjà hors de vue de Telziel.

(Telziel) : Ce mec m’insupporte déjà.

À l’extérieur, Rufus fait un bond au dessus de la gouttière d’écoulement encore remplie d’acide malodorant, et s’approche d’un pas rapide de son aéroplaneur. La coque de celui-ci se fend alors, laissant une passerelle d’accès se détacher du véhicule pour s’abaisser jusqu’au sol. L’ouverture donne sur la soute, à moitié plongée dans l’obscurité. Rufus n’a pas encore fait un pas sur la passerelle qu’un individu étrange en émerge, descendant les marches d’un air confiant en tenant un baril d’eau entre les mains.
     Une grande partie de son corps est mécanisée, et de nombreuses et impressionnantes cicatrices ressortent de sous les plaques de métal, témoignant de l’enfer que cet homme a dû subir : apparemment mutilé et blessé à l’extrême, la seule solution pour le maintenir en vie a due être de remplacer les morceaux irrécupérables de son organisme par des éléments cybernétiques. La partie droite de son corps est quasiment normale, tandis que la gauche se voit presque uniquement constituée d’un exosquelette métallique : son bras et sa jambe gauches sont intégralement mécanisés, fonctionnant sur des systèmes de pistons hydrauliques qui rendent ses déplacements lourds et bruyants, tout en lui donnant une apparence terrifiante. Pour ne rien arranger, l’homme est d’une taille et d’une musculature impressionnante. Il a un visage dur et robuste, qui est presque encore complètement humain. Seule une plaque d’acier partant de l’arrière de son crâne jusqu’à son œil gauche vient troubler sa physionomie faciale. Cet œil a d’ailleurs été remplacé par un organe cybernétique dont la pupille folle scrute chaque recoin de l’environnement sans jamais stopper ses mouvements, ce qui lui confère un pouvoir presque hypnotique. De longs cheveux noirs tombent du côté droit de son visage, tandis qu’il s’est amusé à raser le gauche afin d’y tatouer des symboles tribaux.
     Rufus le laisse descendre vers lui et l’arrête en agrippant son épaule d’acier. L’étrange individu robotisé dépose alors le baril au sol et se retourne vers son chef qui lui offre une expression de grand mécontentement.

(Rufus) : Pas la peine de décharger l’aéroplaneur, Osmosis… Miguel ne prend plus.

     L’unique œil expressif du dénommé Osmosis se plisse alors d’un mouvement furieux.

(Osmosis) : Quoi ?!

(Rufus) : Ce n’est pas grave… nous irons voir un autre receleur…

     Sur ces mots, Rufus marque une pause, se retournant vers le hangar dont vient une nouvelle fois de sortir l’employé en salopette, un baril fumant entre les mains. L’homme n’ose même pas tourner les yeux vers l’aéroplaneur, se contentant de vider distraitement son baril dans la rigole en feignant de regarder ailleurs. Osmosis fronce les narines avant de pousser une sorte de grognement guttural.
   
(Osmosis) : Ça chlingue.

Rufus affiche un sourire étrange à l’audition de ces paroles avant de se retourner vers son homme de main.

(Rufus) : Je suis d’accord. Que dirais tu de… purifier un peu l’atmosphère pendant que je vais récupérer la carte avec les autres ?

     Le visage de l’homme robotisé se fend d’un large rictus à l’audition de la proposition de son chef. Son expression traduit une brutalité sous-jacente qui semble réjouir Rufus. Sans ajouter un mot de plus, ce-dernier monte le 0long de la passerelle de l’aéroplaneur qui se referme automatiquement derrière lui. Dans un glissement quasiment inaudible, elle se fond à nouveau intégralement dans la coque, ses pourtours devenant invisibles. Quelques secondes plus tard, l’aéroplaneur est déjà en train d’amorcer son départ, laissant Osmosis seul au milieu de cette cour encadrée par des hangars en état de délabrement avancé.
     Le type en salopette qui vide les barils s’arrête enfin et se redresse pour observer le départ du vaisseau avec une expression de soulagement, après quoi il se rend compte de la présence d’Osmosis et du baril d’eau toujours posé à côté de lui. Ne pouvant plus feindre de ne pas l’avoir vu, il s’approche de lui d’un air gêné, s’essuyant le front du revers de la main. Osmosis le regarde faire d’un air neutre et détaché.

(Homme) : Hey, tes potes t’ont oubliés ?

(Osmosis) : Non.

     L’employé prend un air légèrement hésitant, se frottant l’arrière du crâne d’un air indécis. L’apparence effroyable d’Osmosis semble le terrifier au plus haut point.

(Homme) : Alors… t’as besoin de quelque chose ? C’est quoi ton baril, là ?

     Osmosis jette un regard au baril qui est resté à ses côtés, puis remonte le visage vers son interlocuteur, son œil cybernétique tournoyant en tous sens dans une danse folle et hypnotique. Finalement, il se fixe brutalement sur l’employé, qui ne peut réprimer un sursaut face à ce brutal mouvement oculaire. Les deux hommes ne sont plus qu’à trois mètres de distance l’un de l’autre.

(Osmosis) : Tu veux savoir ?

     L’homme s’arrête, n’osant pas s’approcher plus près. Il hésite une seconde avant de répondre poliment.

(Homme) : Ben… ouai ?

     D’un geste incroyablement puissant de son bras robotisé, Osmosis perfore le baril de part en part sous les yeux écarquillés d’effroi de son interlocuteur. Lorsque le membre de l’Ordo Arakis retire sa main mécanique du récipient perforé, celle-ci ruisselle d’une eau pure et éclatante. Par l’ouverture pratiquée, une grande quantité d’eau commence à s’écouler aux pieds d’Osmosis. L’homme en salopette, surpris par cette violence, commence à reculer tout en tendant les mains vers l’avant, comme pour calmer le jeu.

(Homme) : Hey… hey… fais gaffe avec ça…

(Osmosis) : Quoi, t’as peur ? Mais ce n’est que de l’eau…

     Osmosis se saisit alors du baril à deux mains et l’envoie avec force en direction de son interlocuteur apeuré. Le baril retombe à une cinquantaine de centimètres devant ce-dernier, tout en continuant à rouler dans sa direction. Plus par reflexe qu’autre chose, l’employé arrête le mouvement du container en plaquant son pied contre le métal, constatant alors d’un air paniqué que l’eau s’en écoule toujours et se dirige à présent vers la rigole remplie de liquide verdâtre.
     Les yeux de l’homme s’écarquillent et au moment où il s’apprête à hurler d’effroi, voyant ce qu’il craignait le plus arriver, l’eau entre en contact avec l’acide. Un léger sifflement se fait entendre, bientôt suivi par le tumulte ahurissant d’une explosion chimique titanesque. Le souffle toxique et brûlant frappe de plein fouet l’employé, qui est balayé dans un hurlement de terreur et de souffrance.
     Lorsque la vague de flammes s’estompe, quasiment aussi vite qu’elle est apparue, le baril d’eau s’est transformé en une sorte de boite de conserve carbonisée entièrement repliée sur elle-même. Le pauvre employé, pour sa part, a été réduit à l’état de morceaux brûlés vaguement informes qui retombent un peu plus loin au milieu de quelques gerbes enflammées. Osmosis semble cruellement se réjouir à ce spectacle, prenant une attitude réflexive en croisant les bras sur son puissant poitrail.

(Osmosis) : Jamais d’eau dans l’acide crusalique… ça génère des explosions. Dans le milieu, tout le monde sait ça.
 
     À l’intérieur du hangar, Miguel se retourne vivement vers l’origine du bruit tonitruant qui vient de résonner, et se rend compte qu’il y a le feu dans la cour. Persuadé qu’il s’agit d’un accident perpétré par son employé, il pousse un grognement enragé avant de se diriger vers un extincteur.

(Miguel) : Qu’est ce que cet abruti a encore fichu ?

     Telziel, toujours caché, affiche une expression de surprise mêlée de suspicions. Pour lui, il est clair que le souci est bien plus grave qu’une simple fausse manœuvre de la part d’un ouvrier distrait.
     C’est à ce moment là que la porte du hangar éclate sous la force incroyable du bras mécanique d’Osmosis. Les deux battants totalement éventrés retombent avec fracas au sol, juste devant les pieds du colosse qui pénètre d’un pas lourd à l’intérieur, portant immédiatement son regard sur Miguel.


(Osmosis) : Il paraît que tu as changé tes services… ça n’a pas plu à Rufus. Je viens te passer le message de sa part.

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