Ordo Xenos » Les Chapitres » Chapitre 168

.:: Chapitre 168 ::.
Lars

Sorti le 16/07/2011, compilé dans le Volume 19

Histoire :

Eidolon, camp de stockage des ressortissants de l’ADT, nom de code « Gueule de chien ». Ce camp d’isolement à l’abord ouest de la ville est le deuxième plus grand des dix ayant été installé dans la plus grande précipitation suite aux évènements tragiques découlant de la prise d’otages du CREAE. « Gueule de chien » a été instauré sur une steppe de terre boueuse devant servir à l’émergence d’une extension au quartier du Laudrek, projet immobilier avorté il y a de cela des années sans que le terrain ne soit pourtant rétribué. L’endroit parfait pour l’établissement de ce camp de stockage géré d’une main de fer par l’Armée Sénatoriale. Tout habitant d’Eidolon inscrit sur les listes du parti de l’ADT a été immédiatement interpellé, mis aux arrêts et envoyé dans l’un des dix camps, ceux-ci grandissant un peu plus chaque jour, à mesure que les rafles se faisaient plus insidieuses et insistantes. Une manière affirmée de provoquer le voisin Hydrapolien, avec toutefois un faible taux de succès pour l’instant. Ces camps ressemblent à des terrains vagues décharnés et sales sur lesquels ont été dressées de longues et impersonnelles tentes militaires à la vitreuse teinte blanche. Le nombre de soldat en faction est impressionnant, tous de l’ADM, ou de l’Armée Sénatoriale. Ils veillent à mater dans l’œuf toute tentative de rébellion, ayant l’autorisation d’ouvrir le feu et de donner la mort si le besoin s’en fait ressortir. Le charnier de corps en putréfaction, à une dizaine de mètres à peine du camp, est volontairement exposé à tous pour rappeler à chaque instant ce qui attend les révoltés trop fougueux. Un tir bref et sourd se fait entendre au lointain, suivi d’un râle d’agonie, puis le silence. Les prisonniers se contentent de baisser la tête, les yeux vides, déjà lointains, tentant d’ignorer ces sons atroces devenus depuis peu bien trop familiers. Pour autant ces hommes et ces femmes ne sont pas ouvertement maltraités. Ils sont nourris correctement, ils peuvent se laver, circuler librement dans le camp, jouir de certains biens, tels que les livres ou la télévision… mais ils restent les prisonniers d’une guerre civile perdue avant même qu’elle n’éclate, les oubliés d’une nation enragée face à l’échec de son mode de vie basé sur un libre échange des cultures. L’ADM a gagné son pari et la confiance aveugle du Sénat… ses ennemis, simples citoyens ayant eu le malheur d’affirmer leurs opinions politiques, sont à présent en instance de jugement, parqués comme des bêtes curieuses en attendant qu’il soit décidé en haut lieu ce que l’on pourra bien faire d’eux. Ce procédé n’est en rien objectif et encore moins représentatif, c’est une campagne politique ouverte, fonctionnant sur le principe de la terreur. Ceux qui se sont fait attraper n’ont simplement pas eu de chance. De nombreux technopartisans, bien plus virulents et affichés, mais n’ayant pas de carte de L’ADT, circulent encore librement dans les rues d’Eidolon, passant à coté des militaires et des brigadiers sans même s’inquiéter de leurs sorts. Une mauvaise foi ouvertement affichée transpire de la ville du partage, rendue nauséabonde par l’insouciance et l’indifférence de sa population de moutons de panurge, depuis trop longtemps acclimatée à suivre des leaders égoïstes aux ambitions parfois bien nébuleuses. C’est le visage de Yuri Whyze qui vient à l’esprit d’Engal alors qu’il ressasse toutes ces pensées en posant son regard sur la « Gueule de chien », en contrebats de la colline sur laquelle il est posté.

(Engal) : Il cherche à déclencher une guerre par tous les moyens, et ces camps ne sont qu’une grotesque provocation pour y parvenir… mais que cherche-t-il réellement ?

Le mage a un casque audio fixé à l’arrière du crâne, raccordé à un écouteur fixé à son oreille droite. La voix de Samantha, légèrement granuleuse, se fait entendre au travers de l’appareil.

(Samantha) : C’est bon, tu es en place ? Tout est prêt ?

(Engal) : Ouai, quasiment, mais attends un peu, je revérifie juste le point d’accès…

Un blanc se fait entendre au milieu des grésillements, signe que Samantha n’a toujours pas coupé la communication, comme si elle attendait toujours une réponse.

(Samantha) : Engal, je ne sais pas si tu as répondu à ma question, mais si tu n’appuie pas sur la mise en contact, tu risques de babiller encore un moment dans le vide.

Engal pousse un soupir en se tapant le front de la paume de la main, avant de porter sa main à son oreille pour se mettre en contact.

(Engal) : Désolé, j’avais oublié ce truc…

Un rire étouffé se fait entendre au travers de l’écouteur. Le mage tente d’en faire abstraction, rougissant légèrement de honte face à son incompétence dans l’usage basique des dispositifs de communication.

(Engal) : Je disais que je voulais juste encore revérifier le point d’accès.

(Samantha) : Tu es sûr que tu veux faire ça ? Tu sais bien que tout cela n’est que de la mise en scène…

(Engal) : Ça c’est une évidence que les gens n’ont pas l’air d’avoir encore saisi… je veux juste leur mettre en pleine face !!

Un léger silence se fait entendre, suivi d’une petite hésitation. Finalement, Samantha reprend.

(Samantha) : Ne devrions nous pas plutôt venir en aide à Vladimir que de perdre notre temps dans ces opérations farfelues ?

(Engal) : « Farfelues » ? Je te trouve bien dure… mes plans farfelus fonctionnent toujours… habituellement. Et pour ce qui est de Vladimir, tu as dis toi-même que tu ne savais pas où ses ravisseurs l’avaient emmené, non ? Or, se rendre à Hydrapole maintenant serait très risqué, pour vous comme pour moi. J’ai confiance en Vladimir, je suis sûr que tu auras bientôt de ses nouvelles.

Samantha ne trouve rien à répondre et reste d’un mutisme transparent, uniquement perturbé par les crépitements sonores de la communication à distance. Engal pousse un dernier soupir avant de reprendre.

(Engal) : Ecoutes, s’il vous a envoyé auprès de moi, c’était dans l’espoir que je vous protégerais, pas que je volerais à son secours… mais une fois qu’on aura terminé ce qu’on est venu faire ici, si on est toujours sans nouvelle, je te promets que je partirai à sa recherche.

(Samantha) : Merci beaucoup, Engal.

Engal sourit face au ton sincèrement reconnaissant de Samantha et hoche la tête d’un geste bref.

(Engal) : Bon, fin de communication.

Une fois cette phrase prononcée, il redresse la tête en plongeant son regard dans le vide d’un air sérieux et réfléchi.

(Engal) : Quelle femme ! Vladimir a bien de la chance.

(Samantha) : Euh… Engal, il faut que tu ré-appuie sur la mise en contact si tu veux couper la conversation… là, j’entends tout.

Et le mage devient soudainement plus rouge qu’une pivoine en précipitant sa main à son oreille pour couper le contact tout en maugréant un monceau d’insultes à l’égard de l’appareil. Il entend encore le rire clair et attendri de Samantha entrecoupé de craquements sonores avant que finalement la ligne soit réellement interrompue.

(Engal) : Je suis vraiment le roi des crétins…

Il reporte finalement son attention sur le camp en contrebat, jaugeant de la distance le séparant de la rambarde d’acier de cinq mètres de haut, marquant la délimitation de la « Gueule de chien ». Engal s’agenouille dans la boue qui compose le sommet de la colline sur laquelle il se trouve, et caresse la composition spongieuse de la terre humide.

(Engal) : Je t’invoque… Sulfur.

Sous la main d’Engal, la boue commence à s’agiter, éructant comme si une bête respirait sous sa surface, remontant toujours plus haut vers l’air libre. Au bout de quelques secondes, Engal redresse la main, amenant une colonne de boue dégoulinante à suivre son mouvement. Une silhouette se dessine alors au travers de cette éruption de crasse, prenant la forme d’un animal quadrupède de la taille d’un chien de garde, mais beaucoup plus massive, tout en un bloc. Finalement, la boue s’écoule le long d’une peau grise et sombre apparue sous sa surface en un rideau hideux révélant l’aberration contrenature que le mage vient d’invoquer. Sulfur ressemble à une énorme gueule béante et circulaire, bardée d’une dizaine de rangées de crocs acérés, à laquelle auraient été raccordées quatre pattes puissantes et musculeuses, et une longue queue s’agitant dans l’air de façon nerveuse, à la manière d’un fouet. Aucun organe sensoriel visible. Une arme organique des plus terrifiantes. La bête pousse un grondement sourd en tournant l’abime béant qui lui sert de bouche, mais également de tête, vers son maître.

(Engal) : Bien, on se conforme au plan. Fais diversion.

Et sans rien répondre d’autre qu’un rugissement guttural désarticulé, Sulfur se détourne d’Engal, projetant une importante quantité de boue derrière lui au moment où ses énormes pattes le projettent vers le bas de la colline. Le monstre passe sans mal au dessus de la rambarde, retombant à l’intérieur de la « Gueule de chien » sans même y avoir invité. Engal tend l’oreille, s’attendant à entendre au plus vite des hurlements d’horreur et des tirs de gardes… mais rien. Le mage affiche une mine surprise.

(Engal) : Eh bien ? Ça n’a pas eu l’effet escompté, ou bien… ?

Affichant une mine légèrement dépitée, le mage commence à descendre le flan de la colline, s’approchant à son tour du camp de stockage étonnamment calme…

Un jeune homme à l’intense chevelure noire tombe lourdement sur ses genoux depuis un rebord en béton de deux mètres de haut. Il pousse un soupir endolori avant de rouler sur le côté, tentant tant bien que mal de recouvrer ses esprits et son équilibre. Il redresse son visage fin, dévoilant les traits d’un garçon d’une vingtaine d’années environ, au teint pâle et cireux, et aux pupilles aussi noires et profondes que la nuit. Amaigri à l’extrême, de profondes cernes sous les yeux, il semble n’avoir ni mangé ni dormi depuis des jours. Ses vêtements sont déchirés de toutes parts, quasiment en lambeaux. Il traine les loques d’une vieille chemise blanche beaucoup trop grande pour lui, qui flotte comme un halo fantomatique autour de son torse à moitié à nu, couvert de bleus et d’hématomes. Sa respiration haletante soulève chaque muscle de son corps, dévoilant, même au travers de ses vêtements, sa maigreur extrême. A sa ceinture est attachée une sorte de lame fine et incurvée, de couleur rouge, sorte de mélange étrange entre une épée et un boomerang. Des lames en dents de scie parcourent toutes la partie supérieure de l’arme. C’est le seul élément qui apparaît entretenu et en bon état chez ce jeune homme. Ce-dernier se redresse d’un bon, manquant de peu de reperdre l’équilibre dans sa précipitation. Ses genoux, en sang, le font grimacer de douleur.
À une trentaine de mètres en arrière, sur la route surélevé bardant le canal de rétention asséché dans lequel vient de bondir le fuyard, les fourrés s’agitent au rythme de l’avancée de ses apparents poursuivants. Dix hommes vêtus de blouses blanches, portant des cagoules de la même teinte, ainsi que des lunettes d’analyse noires et des masques de chirurgien, font leur apparition au travers des broussailles. Ils bondissent en contrebas, rejoignant le chemin emprunté par leur cible quelques secondes auparavant, atterrissant avec plus ou moins de réussite et dans la précipitation la plus paniquée… visiblement, ce ne sont pas des hommes de terrain, malgré les fusils à impulsion électromagnétique qu’ils tiennent entre les mains. Le premier d’entre eux à reprendre la course poursuite invective le jeune homme, espérant à tort parvenir à le raisonner par la parole.

(Laborantin) : LARS !!! REVIENS ICI !! TU N’AS NULLE PART OÙ FUIR !!

Le dénommé Lars, qui semblait avoir tant d’importance aux yeux du colonel Mullen, jette un coup d’œil en arrière à ce cri, pour voir où en sont ses poursuivants. Au moment où il se permet ce geste de vérification, trois hommes baraqués vêtus de complets noirs bondissent des fourrés à seulement quelques mètres derrière lui. Portant des lunettes noirs et des matraques électriques, ils semblent beaucoup plus menaçants et sérieux que les laborantins.

(Lars) : Non !! Les LA !!

Les dénommés LA, visiblement les gardes du corps et hommes de main des laborantins, reprennent la course poursuite, poussant Lars à aller aussi vite qu’il le peut, malgré toutes ses blessures et son état de fatigue avancé. Ce-dernier entend les ordres beuglés par les laborantins restés en arrière.

(Laborantin) : Ramenez-le !! De gré ou de force, mort ou vif !

A ces ordres emplis de menaces, Lars accélère encore au-delà de sa vitesse maximum, semblant dépasser ses propres capacités et la moyenne des meilleurs coureurs humains. Sa vitesse de déplacement est véritablement extrême, mais les LA parviennent pour à la soutenir, car il ne les distance que de peu, et l’expression de souffrance de son visage tend à témoigner de son incapacité à maintenir ce rythme sur la durée. Les gardes du corps, eux, semblent pouvoir continuer comme ça encore un bon moment. Le visage fermé et inexpressif, leurs mouvements sont saccadés, robotiques, précis et sans erreurs aucunes. Lars bifurque soudainement sur la droite, suivant une réduction du canal asséché menant vers une ancienne usine de traitement des eaux abandonnée. Il ne perd pas de temps à tenter d’escalader le grillage, se saisissant de sa lame en forme de boomerang pour trancher net au travers et se créer une ouverture juste assez grande pour qu’il puisse passer sans perdre trop de temps. Les LA, plus grands et massifs, ne perdent même pas de temps à penser passer par la même ouverture. Ils bondissent sans aucun mal jusqu’au sommet du grillage, le saisissant des deux mains avant de se laisser retomber lestement des deux cotés, ne perdant même pas leur équilibre à l’atterrissage, ce qu’il leur permet de poursuivre leur course sans aucun interruption.

(Lars) : C’est pas vrai !!

Le fuyard longe tout le bâtiment de traitement des eaux, pour continuer sa course au travers d’un long terrain vague jonché d’ordures accumulées ici depuis des décennies. Au loin, il voit miroiter les toits des premières habitations d’Eidolon, mais il semble savoir que cette ville ne lui apportera aucune sécurité supplémentaire… cette course effrénée pour la survie apparaît aussi désespérée que futile. Alors que ces idées noires lui viennent à l’esprit, il perd soudainement l’équilibre, le sol disparaissant sous ses pieds : il n’a même pas remarqué que le terrain laissait soudainement place à une pente abrupte, à la limite du fossé. Il dévale la paroi dans une multitude de tonneaux inouïs à la violence effrayante, et c’est un vrai miracle qu’il atterrisse en bas vivant, bien que complètement sonné. Les LA, eux, ne se laissent pas avoir à ce piège, et se laissent glisser avec une précision chirurgicale le long de la pente. Lars, comprenant qu’il ne doit pas perdre plus de temps, se redresse en titubant, tentant de reprendre sa course. Malheureusement, les chocs qu’il vient de subir ont du être trop violents, car sa vision est trouble et instable. La tête lui tourne, et il ne parvient plus à coordonner correctement ses mouvements. L’un des LA se glisse devant lui, tentant de le plaquer avec violence au sol en le saisissant des deux mains au niveau de la taille. Utilisant ce qu’il lui reste de force et de réflexes, Lars balaye l’air devant lui de son épée-boomerang, générant une impressionnante salve d’air qui vient frapper le garde du corps au poitrail, le repoussant avec force vers l’arrière. Un second LA bondit par l’arrière, mais le jeune homme commence à retrouver ses sens et parvient à éviter son assaut en bondissant sur le côté. Ne perdant pas une seconde de plus, il court droit devant lui, essayant d’aller aussi vite que possible, mais il boite d’une jambe et il a du mal à conserver son souffle. Derrière lui, les trois LA se redressent et coordonnent leurs efforts pour reprendre la course poursuite de leurs mouvements robotiques. Lars écarquille alors les yeux : à une trentaine de mètres devant lui se tient une étrange palissade d’acier, au beau milieu de cette steppe boueuse… peut être pourra-t-il trouver de l’aide ou une cachette là-bas. Cette possibilité lui donne un regain d’espoir le poussant à aller une nouvelle fois au-delà de ses forces. Le jeune homme aux cheveux noirs, couverts de blessures et de boue, recommencent à courir avec plus de conviction, se dirigeant droit vers la « Gueule de chien ».

Chapitre 167 Chapitre 169

- Haut de la Page -

Valid XHTML 1.0 Strict