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Madner et Dolémi

Sorti le 08/02/2011, compilé dans le Volume 17

Histoire :

Il est 13 heures 53 précisément lorsqu’un évènement décisif pour l’avenir des trois grandes nations de Kiren se joue au carrefour de l’avenue Felson et du boulevard Matesaco, deux des plus grandes artères du centre économique d’Hydrapole. A une heure de pointe, tandis que les véhicules se pressent les uns derrière les autres pour mener leurs passagers au travail, le compteur camouflé à l’intérieur d’une boîte en carton, fixée par des adhésifs au second sous-sol de l’un des plus grands buildings commerciaux de la cité technologique, atteint le chiffre fatidique de 00 :00 :00. L’explosif à charge sonique auquel il est relié est mis en route par une minuscule étincelle bleutée, qui donnera naissance à l’une des plus terrifiantes catastrophes terroristes du siècle. Le building Wensley&Co, gratte ciel de 752 mètres de hauteur, est littéralement pulvérisé, soufflé en l’air comme s’il avait été constitué de sable. Le sol, éventré sur plus de cinq cent mètres de circonférence, est propulsé dans les airs, comme soulevé par des éruptions souterraines. Depuis les crevasses nées de l’éventrement massif des routes jaillissent des colonnes de flammes brûlantes, résultat de relais explosifs incendiaires placés dans le réseau d’égout du quartier, que les vibrations produites par les charges soniques se sont occupées de déclencher. En quelques secondes, tout n’est plus que ruines et chaos. Tout un carré de buildings et de bureaux divers s’effondrent, écrasés par le poids des débris et les vibrations alentours. Les véhicules éclatent les uns à la suite des autres, leurs occupants calcinés à l’intérieur avant même d’avoir eu le temps de ressentir le choc. Au bout de cinq minutes de cauchemars, où les explosions succèdent aux effondrements, la destruction en chaîne s’arrête, laissant une trace indélébile dans l’histoire de la cité et du Monde. L’on dénombrera au final, après plusieurs semaines de recherches et d’estimations, plus de 53 000 victimes, le triple de blessés, et des milliards en termes de dégâts monétaires. Un effondrement économique et moral pour la cité des eaux… la revendication d’un tel massacre n’attendra pas une si longue durée pour se faire connaître. Un groupuscule d’intervention extrême issu de la Grande Famille Lamasuh, siégeant au Conseil des Dix de l’Archimancie d’Adra’Haar, se fera connaître sur le réseau câblé national comme responsable de l’explosion. Un acte terroriste appuyé par l’Archimage Auri’Ehl… signe de sympathie et de soutien pour les « frères d’Eidolon ». 
Environ quatre heures après l’explosion, dans une minable chambre de motel à la périphérie Ouest d’Hydrapole, la télévision passe toujours en boucle les images de désolation en provenance du quartier des Affaires, ainsi que la déclaration de la famille Lamasuh. Le Rouge se tient assit sur le bord du lit, faisant nerveusement cliqueter ses doigts métalliques les uns contre les autres.

(Le Rouge) : Voilà une manière bien frontale de déclarer la guerre.

Derrière lui, dans l’ombre du mur du fond tapissé d’un carmin délavé, où seuls les rayons du soleil filtrant au travers des persiennes à demi refermée apportent un minimum de clarté, se tient une silhouette massive. Grande et physiquement impressionnante, la personne tapie dans l’ombre est engoncée dans un manteau du désert de couleur brune, recouvrant la quasi-totalité de son corps musculeux. Sur sa tête est déposé un chapeau à large rebord de bambou tressé d’où retombe, tout autour, une cascade de bandelettes de tissu blanchâtre, jaunies par le sable. Cet étrange apparat rend impossible la distinction de ses traits.

(Homme) : Est-ce réellement ce monde que nous devons sauver ?

Le Rouge se tourne vers lui, une expression légèrement sombre imprimée sur le visage. Il essaie de la camoufler d’un sourire forcé.

(Le Rouge) : Allons bon, je sais bien que tu ne le penses pas.

(Homme) : Uniquement pour ma fille. Si ce n’était pas pour Dolémi, je crois bien que j’aurais baissé les bras.

Le Rouge se redresse, faisant grincer les pièces de métal recouvrant ses mains. Il pose délicatement sa griffe sur l’épaule de son interlocuteur, qui fait bien deux tête de plus que lui.

(Le Rouge) : Madner…

Il semble chercher ses mots, et au bout de quelques secondes il relâche l’épaule du dénommé Madner pour se retourner vers la fenêtre encrassée qui lui fait face, unique source d’éclairage de la chambre. Au travers des rails de lumière filtrant au travers se profile le balai aérien d’une épaisse quantité de poussière tourbillonnante. Le Rouge regarde en contrebat l’agitation qui règne dans les rues. Au loin, par-dessus les pâtés de maison, se dresse une immense colonne de fumée noirâtre, restes particulaires de plusieurs dizaines de milliers de victimes.

(Le Rouge) : Peut être qu’il n’y a plus grand-chose à sauver, c’est vrai… mais nous ne pouvons les condamner, tu le sais bien. Trop de vies ne découlent ni ne dépendent des choix de ceux qui dominent ce monde dans l’ombre… c’est pour ces anonymes, ces gens de rien, que nous devons aller jusqu’au bout.

(Madner) : Peut-être bien. Mais ces anonymes se fondent dans la masse, épousent sans mal une cause de haine, savent se retourner contre celui qui attire l’opprobre. Je le sais, je l’ai déjà expérimenté. J’ai mené plus d’une vie parmi la plèbe et je n’y ai jamais trouvé la paix… ou tout du moins pas sans la perdre.

Le Rouge hausse les épaules, son expression sincèrement désolée se reflétant, légèrement déformée, sur le blanc laiteux des vitres.

(Le Rouge) : Des moments difficiles, nous en avons tous vécu… Celui-ci n’en est qu’un de plus. Mais il doit nous pousser à être plus forts et plus décidés que jamais.

(Madner) : Si nous sauvons Kiren, nous ne ferons que la préserver pour la guerre qui la ravagera bientôt.

(Le Rouge) : Je refuse de prendre la responsabilité de l’inaction.

Madner pousse un soupire suffisamment fort pour faire virevolter les quelques bandelettes qui masquent son visage. Mais dans l’ombre du chapeau, il reste impossible de le distinguer.

(Madner) : J’ai l’impression d’entendre Dolémi…

Le Rouge se retourne finalement vers son acolyte, profitant de cette évocation pour subtilement changer de sujet.

(Le Rouge) : D’ailleurs, où est-elle ?

(Madner) : Elle est partie repérer les mouvements d’un éventuel Signe du Charme pour moi.

(Le Rouge) : Toujours aussi peu enclin à la laisser partir seule à la recherche du Signe de l’Hérétique ? C’est pourtant celui qu’on lui a attribué, non ? Ton paternalisme chevronné risque de nous faire perdre du temps.

Bien que Le Rouge ait prononcé ces paroles sous l’intonation de la plaisanterie, il sent bien que son interlocuteur est resté de marbre et n’a pas forcément apprécié l’allusion.

(Madner) : L’Hérétique, ça sonne dangereusement, je trouve. Je préfère que nous trouvions nos Signes respectifs ensembles… ça me rassure.

(Voix) : Ce qu’il ne te dit pas, par contre, c’est qu’il m’a promis de me laisser trouver seule l’Hérétique si je parvenais à lui attraper le Charme.

La personne qui vient de faire irruption dans la pièce est vêtue du même manteau du désert que Madner, et elle porte le même chapeau étrange qui rend impossible à distinguer le moindre de ses traits. Cependant, elle est nettement plus petite et apparaît très menue malgré l’épaisseur et la coupe de la toge brune qui lui sert d’habillement. Elle tient en bandoulière épaisse ceinture de cuire à laquelle est épinglée tout un tas de badges multicolores et délirants. Celle-ci permet de maintenir attachée dans son dos une énorme jarre en terre cuite, visiblement assez épaisse malgré quelques légères fissures apparentes.

(Madner) : Dolémi… Ce marché n’était-il pas sensé rester entre nous ?

(Dolémi) : Pff… laisse moi-rire.

La jeune-fille laisse tomber sa calebasse contre le lit et s’y affale de tout son long en poussant un long soupir. Son étrange chapeau se décroche de sa tête et roule au sol, laissant apparaître son visage dans la légère lueur provenant de la fenêtre. C’est une très jeune et magnifique jeune femme, aux cheveux mi longs, coupés au carré, de couleur brune. Elle a de très beaux et grands yeux verts, où se lit beaucoup d’intelligence et de malice. Sous le gauche se trouve un étrange tatouage en forme de fleur symbolique inversée, qui descend environ jusqu’au milieu de sa joue. Son visage est d’une grande finesse, malgré la moue forcée qu’elle affiche. Elle ne doit pas avoir plus de dix huit ans.
Le Rouge se penche à l’oreille de Madner, un sourire forcé imprimé sur le visage.

(Le Rouge) : Ce n’est pas beau de lui mentir.

Pour toute réponse, l’homme à l’imposante carrure se contente d’hausser les épaules et de se retourner vers sa fille.

(Madner) : Je suppose qu’un chaos sans nom doit régner dehors… ça n’a pas dû te faciliter la tâche.

(Dolémi) : Je ne te le fais pas dire… les gens hurlent, pleurent, courent dans tous les sens. Partout on voit des gens accrochés à leurs téléphones… il ne doit pas y avoir une personne à Hydrapole dont un membre de la famille, un ami, une connaissance, ne se trouvait pas dans le quartier des Affaires à ce moment là.

Un petit blanc s’instaure dans la chambre, comme si la gravité de la situation venait tout à coup se répercuter dans l’atmosphère en une minuscule allégorie de sa force de destruction.

(Dolémi) : C’est un véritable drame… jamais je n’aurais pensé voir autant de souffrance de ma vie.

Véritablement touchée, elle tourne un regard suppliant vers son père au visage toujours masqué.

(Dolémi) : Nous étions mieux à Yjlani, pas vrai ?

Madner hoche doucement la tête et de son épaisse et grande main au teint halé, il vient caresser le visage de sa fille, qui sourit tendrement à ce geste de réconfort.

(Madner) : Je suis désolé, ma chérie.

(Le Rouge) : Moi aussi, car je vais devoir y aller.

Madner se tourne vers son allié et se redresse de tout son long, reprenant l’attitude et la hauteur qu’on lui a connu jusqu’alors.

(Madner) : Tu juges que c’est le bon moment pour agir ?

(Le Rouge) : Ca peut sembler fou, mais oui. Avec ce qui vient de se passer, l’attention de tout le monde va être largement détournée, même celle d’une organisation aussi fine que la Ligue Noire. Puisque Vladimir Morlan s’avère finalement être la dernière personne sur ma liste, ça fait forcément de lui le Signe du Penseur. Par conséquent, je suis contraint de me risquer à lui venir en aide.

Dolémi pousse un soupir en se redressant sur son séante. Ses fins cheveux bruns s’agitent devant ses yeux et elle les repousse sur les côtés de son visage d’un mouvement qui fleure bon l’automatisme.

(Dolémi) : Etre obligé de se battre contre des organisations mafieuses, maintenant ? C’est vraiment trop dangereux… Le Rouge, je ne veux pas qu’il t’arrive malheur.

(Madner) : Elle a raison, nous devrions peut être te venir en aide.

Le Rouge tourne la tête de gauche à droite en signe de négation, tout en les rassurant de calmes mouvements des griffes qui lui servent de main.

(Le Rouge) : Ne vous en faites pas pour moi, vous avez mieux à faire. Il vous reste deux Signes à localiser et à attraper, il n’y a pas de temps à perdre. Et puis… il y a plus dangereux pour moi que la Ligue Noire dans les parages, tu le sais bien.

Madner hoche doucement la tête en regardant son ami se détourner de lui pour se diriger vers la fenêtre, sa silhouette se découpant en une ombre guerrière et assurée dans la lueur rémanente du soleil. D’un geste cliquetant de ses doigts métalliques, Le Rouge fait basculer le battant de la vitre et se laisse gracieusement glisser au dehors par l’ouverture ainsi créée. Un instant plus tard, il a disparu sans bruit dans le tumulte des lamentations et de la panique extérieure. Visiblement fort gêné par ce bruit, Madner s’empresse de fermer la fenêtre derrière lui, guettant rapidement au dehors pour voir s’éloigner Le Rouge. Mais comme il s’en doutait, celui-ci a déjà disparu, imperceptible dans cet environnement urbain aux allures de fourmilière.

(Dolémi) : Ca ira pour lui, j’en suis sûr.

Madner opine calmement du chef, agitant les bandelettes de tissu qui masquent son visage, et se retourne vers sa fille.

(Madner) : Et pour nous, qu’en est-il ?

(Dolémi) : Je me demandais quand est ce que tu allais enfin me poser la question.

Le colosse fait un léger mouvement des mains pour indiquer à sa fille qu’il attend d’en savoir plus.

(Dolémi) : Le Signe du Charme que nous suspectons être le bon vient de faire son arrivée en ville… Le souci, c’est qu’il n’a visiblement pas que de bonnes intentions.

(Madner) : Tiens donc, et moi qui me l’imaginait charmant…

Dolémi affiche un sourire un peu intimidé et ne peut refreiner un léger roussissement de ses joues. Madner se raidit quelque peu à la vue de cette expression mais tente de garder une attitude neutre.

(Dolémi) : Il l’est sans nulle doute…

(Madner) : Ben voyons. Et comment se nomme-t-il déjà, ce dom-juan ?

(Dolémi) : Kyl… Kyl Lysander.

Chapitre 149 Chapitre 151

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