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Monsieur Opitz

Sorti le 16/05/2007, compilé dans le Volume 2

Histoire :

     Dans son bureau, toujours méticuleusement rangé et ordonné, Erkham est en train de classer des dossiers, et semble un peu angoissé. Il a l’air de se trouver de fausses occupations afin de détourner son attention de ses soucis véritables. Bien vite, il n’y tient plus, et laisse tout en plan, scrutant la pile de dossiers d’un air légèrement perdu et penaud. Il se lève de son bureau et approche d’un pas lent de la fenêtre dont il entrouvre le store pour contempler l’extérieur.
     Face à lui se dresse le paysage métallique et parfaitement lisse d’Hydrapole, ses hauts buildings de verre, ses plaques d’habitations surélevées, ses routes larges et sinueuses qui serpentent entre les tours et les pylônes, à divers niveaux de la cité. Erkham, pensif, semble chercher quelque chose du regard.

(Erkham) : Vladimir… j’espère que tout se passe bien.

     Étroitement engoncé dans son costume vert olive, le gros bonhomme s’en revient à son bureau en soupirant. Soudain la porte-sas de son lieu de travail s’ouvre dans un grincement quasiment imperceptible, et laisse entrer un homme baraqué en complet noir portant des lunettes de la même teinte. Il est presque chauve et présente un visage dur et fermé. Il a l’allure d’un garde spécial du bâtiment. Erkham lève la tête vers cette personne qu’il ne connaît pas, une expression de surprise affichée sur le visage.

(Erkham) : Bonjour, monsieur… ma secrétaire n’a pas dû vous dire que je ne rencontrais personne sans rendez vous.

     L’individu en costard ne répond rien, tournant la tête de droite à gauche pour observer la pièce derrière l’écran impénétrable de ses lunettes noires.  Il se décide finalement à approcher du bureau d’Erkham, portant son attention sur son interlocuteur qui apparaît soudainement plus inquiet.

(Garde) : Elle a commencé à me le dire, mais elle s’est tout de suite tue en voyant ça.

     Il sort de sa poche un document à moitié froissé qu’il balance d’un mouvement dédaigneux sur le bureau d’Erkham. Ce-dernier considère le papier d’un air inquiet avant de le saisir d’une main légèrement tremblante. Le seau personnel du chef du CRTN est apposé au sommet du document.

(Erkham) : Ce seau… ce papier vient de Monsieur Opitz.

(Garde) : En personne.

     Suant à grosses gouttes, Erkham lit le document d’un œil vif, qui apparaît de plus en plus tremblant au fur et à mesure que sa lecture avance. Une fois qu’il a terminé, il pose le document sur le bureau et redresse la tête vers le garde qui n’a pas bougé d’un centimètre. Erkham le dévisage, s’attendant à le voir sortir un revolver de sous son impeccable complet noir pour l’abattre sur le champ sans autre forme de sommation qu’une grimace de dégoût.

(Erkham) : Monsieur Opitz… veut me rencontrer.

     Erkham se redresse lentement et commence à avancer vers la porte-sas, devançant le garde qui ferme sa marche. Le directeur du département scientifique est totalement trempé de sueur, tremblant. Le garde ne lui adresse pas un mot, se contentant de le faire avancer vers un ascenseur isolé tout au fond d’un couloir de service, un ascenseur qu’habituellement personne n’a le droit d’emprunter et qui n’a qu’une seule et unique destination : l’ascenseur qui descend au bureau de Monsieur Opitz. Erkham a un frisson en pensant qu’il a toujours rêvé d’être un employé privilégié, amené à prendre cet ascenseur pour rencontrer en personne Monsieur Opitz, et qu’aujourd’hui, il donnerait tout pour être ailleurs.
     Le garde dépasse Erkham sans lui adresser un regard et s’arrête devant une console située à droite de la porte, ouvrant le clapet qui la dissimule à l’aide d’une clé de sécurité spéciale. Il compose quelques numéros sur le clavier qui vient de faire son apparition, et la porte de la cabine s’ouvre lentement. Erkham reste bouche-bée devant ce processus de haute sécurité : Monsieur Opitz apparaît réellement comme un individu inapprochable. L’intérieur de l’ascenseur est minuscule : un petit réduit où Erkham, avec son embonpoint caractéristique, et le garde, avec sa carrure de rugbyman, ont bien du mal à tenir tous les deux. L’homme de main appuie sur l’unique bouton de l’ascenseur, et celui-ci amorce son mouvement.
     La descente semble interminable aux yeux d’Erkham. Il regarde plusieurs fois sa montre d’un geste neveux. D’un air presque amusé, le garde semble remarquer ce petit jeu du coin de l’œil.

(Garde) : Le bureau de Monsieur Opitz est au vingt-sixième sous-sol.

(Erkham) : Vingt-sixième ? Mais le CRTN ne dispose que de quinze sous-sols !!

     Le garde se contente de ricaner avec mépris en détournant le regard du visage blême du directeur du département scientifique, qui n’en revient pas de ce qu’il vient d’entendre. Alors même lui, malgré son grade élevé, ne connaît finalement rien des nombreux secrets liés à son lieu de travail ?
     Soudain, l’ascenseur s’immobilise sans crier gare, de manière assez brusque, ce qui fait pousser un petit cri de surprise à Erkham. La porte-sas s’ouvre lentement  sur une pièce plongée dans une obscurité quasiment totale, et dont la seule source de lumière provient d’un petit cabinet de toilette éclairé par un misérable néon en fin de vie.
     Le garde donne un coup d’épaule brutal à Erkham pour le faire avancer.

(Garde) : Ne faites pas attendre Monsieur Opitz.

     Erkham s’extraie d’un pas hésitant de la cabine. Une fois qu’il l’a quittée, le garde referme la porte presque immédiatement, laissant l’employé plongé dans l’obscurité et le désarroi. Le directeur du département scientifique ne sait que dire, ni que faire, et attend simplement que l’autre personne présente dans la pièce, si toutefois il y en a une, lui donne ses ordres.
Les yeux d’Erkham commencent à s’habituer à l’obscurité ambiante et il distingue un bureau situé à environ deux mètres devant lui, derrière lequel se trouve un fauteuil de forme ovale tourné vers le mur opposé. Entendant le bruit court d’une respiration confiante et passive provenant de ce point précis de la pièce, il en déduit que Monsieur Opitz est assis là et attend également de son côté.
     Alors qu’Erkham s’apprête à prendre la parole pour démarrer la conversation, une voix s’élève du fauteuil retourné.

(Opitz) : Monsieur Erkham… prenez place.

     D’abord hésitant, Erkham se rend compte de la présence d’une chaise de son côté du bureau et s’y assoit calmement, essayant de masquer l’angoisse qui déforme son visage et fait couler une sueur abondante et glaciale le long de ses tempes. Attendant patiemment qu’Opitz reprenne la parole, Erkham est presque terrifié lorsque le fauteuil se retourne vers lui.
     Ce qui le frappe d’effroi n’est pas tant le mouvement rapide et imprévisible par lequel ce pivotement a été effectué, mais plutôt l’apparence du chef du CRTN. Erkham a en face de lui un jeune garçon à qui il ne donnerait pas plus de quinze ans, s’il ne jugeait qu’à l’ensemble. Pourtant, ses yeux glacials et froids, son visage dur à l’expression faussement dolente, lui donnent l’aspect d’une personne qui a vécu longtemps et qui connaît nombre de secrets et d’anecdotes sur le monde. De fins cheveux blancs tombent autour de son visage cristallin et masquent en partie ses yeux perçants d’un noir d’ébène. Le contraste de ces couleurs est frappant, se retrouvant jusque sur l’étrange manteau que porte le chef du CRTN, de par sa coupe longue et les nombreux signes cabalistiques incompréhensibles qui sont imprimés dessus. Opitz affiche un sourire froid, perdu, ses yeux ne cherchant pas le regard de son interlocuteur.

(Opitz) : Monsieur Erkham… bonjour à vous.

     Erkham, feignant d’ignorer la surprise suscitée par l’apparence choquante de son directeur, qu’il n’avait encore jamais rencontré, essaie de répondre au mieux, tout en évitant de sourire à l’idée qu’il a travaillé pendant près de vingt cinq ans aux services d’un individu aux allures de gamin.

(Erkham) : Monsieur Opitz… c’est un grand honneur de vous rencontrer enfin, je…

(Opitz) : Tais-toi.

     Erkham sursaute en entendant le ton péremptoire qu’emploie cet homme-enfant, et la manière froide dont il prononce ses paroles. Le sourire d’Opitz a disparu, et celui d’Erkham s’estompe à son tour, remplacé par une grimace de désarroi. Un instant s’écoule avant qu’Opitz ne reprenne une expression plus engageante.

(Opitz) : Hunhun… Monsieur Erkham… le directeur de mon département scientifique…

     Il laisse s’écouler un temps qu’Erkham met à profit pour hocher la tête vigoureusement en se callant mieux dans son siège, tentant d’apparaître détendu malgré la panique croissante qui ne l’a pas quitté un seul instant.

(Opitz) : Je vous ai convoqué pour vous poser une unique petite question, cher ami… alors vous allez y répondre nettement et sans détours, n’est ce pas ?

(Erkham) : Oui… oui, oui, Monsieur !

     Opitz écarte les bras en affichant une expression radieuse qui soulage un instant Erkham… jusqu’à ce qu’il entende cette fameuse question qu’il redoute, se doutant très bien de ce dont il s’agit.

(Opitz) : Comment, selon vous, pourrait-il paraître judicieux de délivrer un mandat de sortie à l’un de nos scientifiques sans m’en référer préalablement ?

     Erkham baisse la tête tandis qu’Opitz joint ses mains sur le bureau, continuant à sourire, son expression provoquant un contraste complet avec l’atmosphère lourde qui s’est installée dans cette pièce.

(Opitz) : Hmm… votre silence est révélateur. Alors vous aurez peut être réponse à une autre question ?

     Erkham s’enfonce de plus en plus dans son siège. Il semble vouloir disparaître, s’effacer, se retrouver loin, très loin, partout ailleurs, mais pas ici. L’expression de son interlocuteur a encore changé : Opitz a perdu son sourire et a baissé la tête, si bien qu’Erkham ne peut plus distinguer l’expression imprimée sur son visage adolescent.

(Opitz) : Pourquoi croyez-vous bon d’autoriser la remise en route et la sortie sans surveillance d’un modèle de réploïde issue d’une série bugée dont l’indice de dangerosité a été placé au niveau 5 ?

(Erkham) : Mon… Monsieur O… Opitz… je suis… désolé, je… c’est… ce n’est pas moi qui…

(Opitz) : Vladimir Morlan, oui… je le sais. Mais c’est de vous dont nous parlons actuellement.

     Le visage d’Opitz se redresse subitement, affichant des yeux très inquiétants qui trouvent immédiatement ceux d’Erkham, s’y ferrant avec une certaine violence. Ce-dernier sursaute à ce mouvement, manquant de peu de tomber de son siège. En une fraction de seconde, les quelques feuillets qui étaient disposés sur le bureau se retrouvent projetés en l’air et Opitz réapparaît, debout, à côté d’Erkham, qui pousse un léger cri d’effroi, se calfeutrant dans le côté opposé de son siège.

(Opitz) : Je ne vous aime pas, Erkham.

     Opitz place délicatement sa main contre le torse de son interlocuteur et affiche un sourire malsain devant le visage empli d’incompréhension de ce-dernier. Erkham entrouvre la bouche, semblant vouloir prononcer quelques mots pour assurer sa défense, mais il n’a pas l’occasion de les laisser naître entre ses lèvres. Une légère secousse se propage le long du bras d’Opitz  avant d’achever sa course au bout de ses doigts.   
     Immédiatement, les yeux d’Erkham se révulsent et roulent violemment sous leurs paupières, comme s’ils étaient agités par une série de spasmes. Ils achèvent finalement ce mouvement frénétique au bout de quelques secondes et se ferment en même temps que leur propriétaire pousse son dernier souffle. Son corps glisse lourdement au sol, renversant le fauteuil sous son poids.

(Opitz) : Aucune volonté…

     Opitz retourne alors calmement s’asseoir à sa place, croise les bras sur son bureau et attend un instant, une expression de plaisir figée sur le visage. Il lance alors un bref regard vers le corps inanimé, comme si une idée venait soudainement de jaillir en son esprit.

(Opitz) : Ou alors, je suis prêt à accepter votre démission.

     Il laisse s’écouler un temps, continuant à observer le cadavre qui se raidit déjà, comme s’il attendait ironiquement une réponse de sa part.

(Opitz) : Non ? Tant pis, alors…

     Opitz se redresse derrière son bureau et appuie sur un petit bouton rouge disposé dans l’angle droit de celui-ci. Un léger bruit crépitant résonne alors, avant qu’une voix ne se fasse entendre de l’autre côté de l’appareil.

(Voix) : Oui, Monsieur Opitz ?

(Opitz) : Envoyez une équipe de nettoyage faire le ménage dans mon bureau.

     Il lance un regard empli de dégoût vers le corps sans vie d’Erkham, toujours misérablement retourné face contre terre, après quoi il lève les yeux au ciel.

(Opitz) : Il y a des cafards qui pullulent par ici.

(Voix) : Bien, Monsieur.

(Opitz) : Et affrétez mon Hammer… je pars chercher Vladimir Morlan, afin de lui inculquer personnellement pourquoi il est capital de respecter les lois de notre entreprise.

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