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Association intéressée

Sorti le 12/01/2011, compilé dans le Volume 17

Histoire :

La place des Sœurs Gorgones est l’un des lieux les plus célèbres d’Eidolon. Faisant directement face à l’immense bâtiment du Sénat, elle dessert de  l’autre côté l’avenue des Loups, l’épine dorsale d’Eidolon, un immense canyon urbain, surpeuplé, à l’activité effervescente. Les deux autres bordures limitrophes de la place sont occupées par de multiples ouvertures sur des ruelles serpentines, filant dans toutes les directions, si bien que vue du ciel, cette place ressemble réellement à une tête de Gorgone, aux cheveux composés de reptiles agités. Mais le nom de cette place vient en réalité des pavés colorés qui forment le sol et représentent deux Gorgones s’entremêlant et s’entredéchirant dans un duel à mort. Cependant, il est difficile d’apprécier cette merveille artistique, car les pas des dizaines de milliers de passants quotidiens ont depuis longtemps altéré la qualité de la représentation, et une bonne centaine d’échoppes de marchands ont élu domicile par-dessus, la camouflant en majeure partie. Mortis est assit à un bar ouvert sur la place, occupant l’un des hauts sièges posés en extérieur, sous une sorte de tentures tirée au dessus, sans doute pour protéger les consommateurs du soleil. Il sirote tranquillement un thé à la menthe, soulevant légèrement son masque pour porter la tasse à ses lèvres encore fortement gercées par son long mois de sommeil. Face à lui, posté derrière une sorte de large ouverture par laquelle il sert sa clientèle, le barman l’observe d’un œil un peu méfiant, comme s’il s’attendait à le voir déguerpir d’un instant à l’autre sans payer. Mortis porte sa main à sa sacoche arrière et en extirpe une belle montre à gousset, tout en or et finement ouvragée. La tenant par la chaînette, il la soulève et attend qu’elle se stabilise pour pouvoir lire l’heure.

(Mortis) : Il est seize heures dix. Voyons si notre ami est ponctuel.

Et trois minutes pile après, l’attention de Mortis est attiré par une couleur orange criarde, associée à un blanc pur, qui se démarque de la masse populaire arpentant les pavés délavés de la place des Sœurs Gorgones. Puis soudainement, la silhouette disparaît. Mortis agite doucement la tête pour se remettre les idées en place puis se retourne dans l’autre sens, se retrouvant nez à nez avec Phrysin, calmement assit au bar à côté de lui, portant un verre de liqueur à sa bouche.

(Mortis) : Mais qu’est ce qu… ?

Un soulard, assit de l’autre côté de Phrysin, lui agrippe le bras d’un air agressif, le forçant à se tourner vers lui.

(Homme) : Hey, connard, c’est mon verre.

(Phrysin) : Va cuver ailleurs.

Et d’un simple mouvement du bras, Phrysin fait apparaître sa sphère noire autour de l’importun, celle-ci se refermant si vite sur lui qu’il n’a même pas le temps de comprendre ce qui lui arrive. La sphère se dissipe en un nuage de particules noires vaporeuses, laissant apparaître le siège vide là où se trouvait précédemment le soulard. Le barman blanchit à vue d’œil à ce spectacle, mais comme Phrysin laisse tomber une pièce d’or sur le comptoir, il se calme vite pour s’en saisir et repartir à ses occupations.

(Mortis) : Tu attires trop l’attention, calme toi.

Phrysin laisse échapper un léger rire en vidant son verre d’un trait. Son visage passe alors par plusieurs teintes assez colorées avant que finalement il n’explose en une toux grasse et suffocante tout en se tenant la gorge d’une main crispée.

(Mortis) : Si c’était pour aboutir à ça, ça ne valait pas la peine de lui voler son verre et de l’envoyer je ne sais où.

Phrysin se redresse en se raclant la gorge, se tenant au bord du comptoir pour ne pas s’effondrer de sa chaise. A présent, son visage a prit une teinte si pâle qu’il ne dépareille même plus avec la couleur de ses cheveux ou de ses vêtements.

(Mortis) : Au fait, à une seconde près tu étais en retard.

L’assassin range tranquillement sa montre à gousset dans sa sacoche après y avoir jeté un dernier coup d’œil. Phrysin lui lance un petit regard de côté avant de se remettre de ses émotions.

(Phrysin) : Désolé… je me suis perdu.

Mortis, peu crédule face à ce genre d’humour, sourit derrière son masque… bien sûr, ça, personne autour ne peut le voir. Il tapote légèrement des doigts sur le bar puis tourne son visage vers Phrysin, qui semble le regarder d’un air un peu interloqué. En fait l’assassin se rend bien vite compte que ce qu’observe son interlocuteur n’est pas sa personne, mais la lance qui est calée contre le bar… et plus exactement sa pointe encore recouverte de sang séché. Mortis hausse les épaules et reprend la dégustation de son thé à la menthe. Phrysin secoue légèrement la tête pour s’extirper de ses pensées, puis ramène un peu sa longue cape orange vers lui, car elle traîne depuis son arrivée au milieu du chemin et semble avoir servi de vrai tapis rouge aux passants. A présent, elle est recouverte de traces de pas, de sable et de gravillons. A la vue de ce résultat désolant, Phrysin tire une tête d’enterrement et affiche une moue accablée.

(Phrysin) : S’ils croient que c’est facile à nettoyer…

Mortis tourne finalement son attention vers le visage blasé de Phrysin, semblant enfin accorder une véritable importance à la présence de l’archéologue. Au bout de quelques secondes d’observation, l’assassin prend finalement la parole.

(Mortis) : Je suis sûr que tu viens du Seraï.

(Phrysin) : C’est écrit sur mon front ou quoi ?

Mortis tourne la tête de gauche à droite en signe de négation.

(Mortis) : Non, mais c’est ton regard… ces yeux à demi plissés et cet air blasé. Depuis que je t’ai rencontré, ton expression me rappelait quelque chose. Et ça m’est revenu : j’ai vu la même chez beaucoup de réfugiés du Seraï.

(Phrysin) : Ouep, on peut dire que la vie là bas te mène à tirer une tronche d’enterrement constamment… mais c’est plutôt à cause de la force du soleil dans ce coin qu’on a des yeux pareils, à force de froncer les sourcils, tu vois.

(Mortis) : En tout cas, ça explique ton allure… mais surtout ta force. Il ne faut pas manquer de puissance pour parvenir à quitter Otonoh-Mah.

Phrysin pousse un petit rire nerveux en haussant les épaules, son regard se perdant dans le vide, quelque part au dessus des verres propres, de l’autre côté du comptoir.

(Phrysin) : Ça n’a pas été facile, tu peux le dire…

Phrysin laisse un peu retomber sa cape, ce qui découvre ses avants bras, autour desquels elle était enroulée. Ceux-ci sont incrustés de cicatrices à la profondeur inquiétante, ainsi que de marques de trous creusés par des rivets, de brûlures et de traces de coups de fouet. Il les dévoile rapidement à Mortis avant de remonter sa cape pour les camoufler dans un geste où transpire une légère part de honte.

(Phrysin) : Première tentative de fuite ratée… ils te font regretter d’avoir essayé. Si tu survis à ce traitement, tu peux avoir une chance de réessayer… ou bien d’abandonner, ce qui est généralement le cas. Mais on est pas là pour parler du Seraï, pas vrai ?

(Mortis) : C’est exact, dis m’en plus sur ton projet.

Aucune marque d’apitoiement chez Mortis, mais Phrysin ne semblait pas s’attendre à recevoir des plaintes de toute manière. L’archéologue semble reprendre du poil de la bête, visiblement heureux que Mortis ait évoqué le sujet de lui-même.

(Phrysin) : En fait, ce n’est pas vraiment un projet… et puis c’est assez dur à expliquer sans passer pour un dingue. Comment rentrer dans le vif du sujet ? Hmm… voyons… tu as déjà entendu parler de l’Apocalypse, non ?

Mortis a un léger mouvement de recul face à cette question et se fige un instant avant de se décrisper, juste à temps pour que son interlocuteur ne se rende pas compte de son malaise.

(Mortis) : Beaucoup plus que je ne le voudrais ces temps-ci…

(Phrysin) : Comment ça ?

(Mortis) : Peu importe, continue ton histoire.

Phrysin lance un regard quelque peu surpris en direction de son interlocuteur, dont l’agitation quasiment impalpable n’est visiblement pas passée inaperçue.

(Phrysin) : Bref… je suis archéologue. Et au cours de mes recherches, j’ai découvert en de nombreux endroits du monde des vestiges venant d’une civilisation perdue, pré-apocalyptique.

(Mortis) : Mais attends, on parle bien d’une légende là ?

Phrysin hausse les épaules, attrapant négligemment la tasse de Mortis pour la vider du peu de thé vert qui y restait encore… visiblement trop infusé vu la grimace de dégoût que produit chez lui le breuvage. Mortis reste figé un instant, un peu désabusé face à ce nouveau vol de boisson.

(Mortis) : Il faut vraiment que tu perdes les sales habitudes du Seraï, toi.

(Phrysin) : Rah, peu importe.  Et pour répondre à ta question : légende, mythe, croyance, histoire, tout ça est intimement lié. C’est le déni, la volonté des hommes, leur évolution, la politique, qui sont à même d’effacer des pans entiers de vérité et de faire tomber un héritage dans l’oubli… les racontars générationnels deviennent ce qu’on appelle des légendes, mais on ne peut pas pour autant contester leur légitimité historique.

(Mortis) : Tu es en train de me dire que tu as découvert des ruines attestant la véracité de la destruction d’un monde précédent notre société moderne ?

Phrysin hoche calmement la tête, son air blasé n’allant pas du tout avec l’importance de ce qu’il est en train de révéler à l’assassin. Il lève mollement le bras pour attirer l’attention du barman, mais celui-ci fait semblant de l’ignorer.

(Phrysin) : Ces ruines sont les vestiges d’une société précédant le mystérieux Apocalypse d’il y a neuf cent ans, ce trou dans l’histoire du monde que l’on a confiné au rang de légende. Dire que c’était juste sous notre nez… toujours est il que ces périodes de destructions et d’émergences de civilisations semblent opérer un mouvement temporel cyclique qui se répèterait tous les neuf cent ans.

(Mortis) : L’Apocalypse…

(Phrysin) : L’évènement qui remet tous les compteurs à zéro. Inutile de te préciser qu’on m’a prit pour un fou partout où je suis venu déblatérer mes théories. On m’a accusé d’avoir créé de fausses ruines… et après c’est moi qui ait une imagination débordante ?!

Mortis reste de marbre face à ces déclarations, puis c’est à son tour d’appeler le barman d’un mouvement du bras. Étrangement, le marchand répond à l’appel de l’assassin qui montre son camarade d’un mouvement de la tête.

(Mortis) : Servez-le.

(Barman) : B… bien entendu, monsieur.

(Phrysin) : Une limonade, s’il vous plaît.

Le barman dévisage un instant Phrysin, puis le sert ensuite aussi vite qu’il peut avant de s’éloigner au fond de son commerce. Il n’a visiblement pas l’air de servir souvent du thé vert ou de la limonade dans son bar à tord-boyaux… Phrysin vide son verre d’un cul sec, en apprécie le goût pendant quelques secondes, avant de reprendre ses explications.

(Phrysin) : Toujours est il que l’ancienne civilisation nous a laissé des clés pour empêcher la catastrophe… qui apparaît imminente.

(Mortis) : Et c’est dans ce micmac que j’ai un rôle à jouer ?

(Phrysin) : Il semblerait bien, oui… mais je pense que le mieux serait de te montrer tout ça plutôt que de t’en parler, pas vrai ? Alors, je vais réitérer une nouvelle fois ma question : est ce que tu acceptes de me suivre ?

Mortis croise les bras et agite doucement la tête, comme s’il était prit dans une intense réflexion.

(Mortis) : Mmmh… je suppose qu’il sera plus difficile de s’amuser si cet « Apocalypse » est aussi imminent que tu le prétends. Mais avant tout, j’ai une question…

Derrière son masque, les yeux de Mortis s’enflamment.

(Mortis) : Si mes souvenirs sont bons, tu avais parlé… d’argent ?

Phrysin affiche exactement la même tête d’enterrement que lorsque les passants ont marché sur sa précieuse cape orange. Il finit par prendre sa tête entre ses mains.

(Phrysin) : Tu ne fais jamais rien pour rien, n’est ce pas ?

(Mortis) : Question rhétorique. Ce serait complètement absurde, pas vrai ?

(Phrysin) : C’est marrant, mais j’étais sûr qu’on en arriverait là, alors j’ai pris quelques précautions.

Phrysin tend sa main vers Mortis, paume tournée vers le haut. Un peu de cette énergie noire commence à émaner du bout de ses doigts, se concentrant rapidement en une masse sombre et brumeuse de la forme d’une sphère de petite taille qu’il tiendrait au creux de sa main. Cette boule obscure gonfle un instant, crépite légèrement de quelques éclats noirs, puis se dissipe comme un nuage maléfique, laissant apparaître dans la main de Phrysin une bourse de cuir bien rebondie. L’archéologue la laisse tomber sur le comptoir, faisant tinter le bruit merveilleux d'entremêlée de pièces d’or.

(Phrysin) : J’espère que ça fera l’affaire.

Mortis récupère la bourse, la soupèse, et semble tout à coup assez surpris par son poids. Il l’ouvre d’un geste expert, jette un coup d’œil à l’intérieur et l’observe ainsi pendant quelques secondes, comme s’il comptait mentalement son contenu exact.

(Mortis) : C’est parfait. Désormais je te suivrais jusqu’à ce que tu n’aies plus besoin de moi. Avec cette somme, tu viens de t’offrir mes services à plein temps pendant au moins six mois. On part quand ?

Mortis se redresse alors d’un geste précis, accroche la bourse à sa ceinture, semblant se délecter du chant tintant qu’elle produit, et se saisit de sa lance. Phrysin le suit dans son mouvement, lâchant une dernière pièce d’or sur le comptoir pour payer sa limonade dix fois plus cher que ce qu’elle vaut réellement.

(Mortis) : En fait, tu n’as aucune notion de la valeur de l’argent.

(Phrysin) : L’argent n’existe pas à Otonoh-Mah. Je viens de te payer avec le contenu du coffre personnel d’un sénateur… C’est à cause de ce petit détour que j’ai failli arriver en retard.

(Mortis) : Oh je vois. C’est vrai que pour toi les murs et les gardes ne sont pas un problème.

Phrysin hausse humblement les épaules en remontant sa cape sur ses épaules.

(Phrysin) : Que dirais tu d’aller…

Mortis redresse calmement sa main, coupant la parole à Phrysin par ce simple geste.

(Mortis) : Si tu prends au sérieux ces histoires d’Apocalypse, il ne serait pas inutile, avant tout autre voyage, que l’on aille quelque part ensemble… je connais un vieux grimoire qui pourrait éventuellement t’intéresser.

(Phrysin) : Quoi ? Tu veux dire que tu connais un ouvrage Alpha ?

Mortis fait un geste vague de la main, signifiant qu’il n’entend rien à ce jargon d’archéologue.

(Mortis) : Tout ce que je sais c’est que cet ouvrage est étrange, et semble très ancien. Je suis par contre sûr et certain qu’il traite de l’Apocalypse.

Phrysin sent dans la voix de Mortis une sorte de déraillement. L’assassin semble regretter, quelque part, de ne pas avoir prit le bouquin avec lui plus tôt.

(Phrysin) : On ne peut pas passer à côté de ça, en effet. Eh bien dis donc, pour quelqu’un qui ne croit pas aux vieilles légendes, tu es plutôt bien renseigné !

(Mortis) : A partir du moment où tu t’offres mes services, j’essaie de me rendre utile au mieux de mes capacités.

Phrysin offre un sourire franc à Mortis, semblant quitter pour la première fois ce carcan blasé et indifférent qui marquait en permanence son expression jusqu’à présent.

(Phrysin) : Bon, très bien. Guide-moi !

Chapitre 146 Chapitre 148

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