Ordo Xenos » Les Chapitres » Chapitre 146

.:: Chapitre 146 ::.
Fin de contrat

Sorti le 05/01/2011, compilé dans le Volume 17

Histoire :

Le soleil est à son zénith lorsque Mortis franchit les portes de bois éclatées du quartier de la Lune Pourpre. Avec celui de White Scar, ce sont les deux quartiers les plus ouvertement « magiques » de la ville du partage, Eidolon. Les portes du quartier, fracassées par des technopartisans il y a des décennies, ont depuis lors été conservées en l’état. Sur leur bois peinturluré d’une couleur rouge foncée décrépie, des générations de mages sont venues graver le symbole du clan auquel ils appartenaient ou appartiennent encore. C’est une tradition sacrée dans ce quartier longtemps persécuté, un symbole permettant de montrer que malgré toutes les oppressions, les mages continuent d’exister et ne quitteront jamais les lieux. La réponse des fanatiques technologiques face à cet entêtement fut très simple : le quartier, majoritairement construit en bois, fut incendié vingt ans avant que l’assassin masqué ne vienne poser ses botes entre les deux lourdes portes pourpres. La ville, incapable d’assumer financièrement la reconstruction du quartier, fut forcée de le laisser « temporairement » en état… Le résultat est sous les yeux de Mortis : des bâtiments à moitié calcinés, renforcés ou reconstruits de bric et de broc par les habitants eux-mêmes. La violence du passé est visible sur tous les murs : traces de brûlures, bois noircis, bâtiments –ou plutôt ruines- abandonnés dans leur état de vestiges tombés en cendres. Des ponts ont été construits au dessus de pâtés de maisons entièrement calcinés, développant un réseau de passerelles et d’escaliers à l’allure très instable, permettant de se rendre sans difficulté d’un point à un autre. Cette architecture entremêlée semble tenter de singer, dans la plus grande misère, la grandeur du quartier marchand que Mortis a précédemment traversé pour prendre le batair. Pour autant, l’assassin ne semble pas perdu, circulant sans difficulté dans l’entremêlât de passerelles, de ponts de singe et de ruines. Le réseau s’est tissé comme une toile d’araignée géante au dessus des vestiges noirs et à jamais perdus du quartier… peut être pour ne jamais oublier ce passé sombre et mortifère, car il suffit de se pencher au dessus d’une balustrade pour pouvoir observer toute l’ampleur du désastre. Mais Mortis n’a pas à se pencher, ni à observer, car il connaît ce quartier, et il sait son chemin. Ses mouvements sont précis, son itinéraire semble gravé dans son esprit. Il arrive progressivement vers un niveau du quartier plus élaboré, entièrement rebâti en bois, les constructions neuves et merveilleusement ouvragées côtoyant des ruines noires et pourries par la moisissure. Là, il bifurque dans une rue, descend un très long et étroit escalier qui le mène jusqu’au « bas niveau », où le sol est encore tapissé de cendres et de poussières. Son chemin n’est plus très long. Il prend la première rue à droite et abouti dans l’arrière cour où se dresse la maison de son maître, Laï. Celle-ci n’a pas changé d’un poil depuis sa dernière visite. Les tentures sont toujours dressées par endroits pour tenter de masquer, assez habilement d’ailleurs, les traces fortement marquées de l’incendie. Sans prendre la peine de s’annoncer, Mortis pénètre à l’intérieur et débouche sur la salle principale, où des dizaines de livres sont éparpillés ça et là. Ce capharnaüm semble surprendre Mortis, car il jette des regards rapides de droite à gauche.

(Mortis) : Eh bien, que s’est il passé ici ?

Laï, vêtu d’une longue toge carmin aux ornements brodés d’or, fait son apparition depuis l’arrière de la bibliothèque, tenant entre ses mains un lourd grimoire. Il jette un coup d’œil rapide à son ancien élève puis, sans décrocher le moindre mot, va poser son fardeau sur la table la plus proche avant de commencer à le feuilleter. Mortis s’approche doucement de lui, comme s’il ne voulait pas le perturber dans son occupation. Alors qu’il n’est plus qu’à trois pas de lui, Laï s’adresse finalement à lui, sans pour autant tourner son attention sur sa personne.

(Laï) : Enfin tu es revenu, assassin.

Mortis se fige sur place. Les paroles du vieux maître, son intonation, sa froideur, ou sa modeste majesté en cet instant précis, l’ont visiblement laissé interdit, sans voix. Presque une minute s’écoule où l’assassin n’ose pas faire le moindre geste, se contentant d’observer le vieil homme compulser avec énergie les pages de son énorme bouquin. Finalement, Mortis retrouve peu à peu ses esprits et sort de sa torpeur. D’une main leste, il tire le morphéoscope de sa sacoche et le pose sur la table, juste à côté du livre de son maître.

(Mortis) : Ton appareil a eu un léger problème, visiblement.

(Laï) : Ce morphéoscope est vieux. Et c’est toi qui l’a choisi.

Laï n’a même pas tourné son visage vers Mortis pour lui rétorquer cette réponse d’une évidence n’appelant aucune discussion. L’assassin laisse à nouveau s’écouler un blanc dans la conversation avant de finalement agiter lentement la tête, se racler la gorge, et répondre.

(Mortis) : Au prix où étaient les autres, j’avais moyennement le choix.

(Laï) : Ne te plains pas. Ces appareils sont rares et précieux, je ne pouvais pas te le vendre moins cher. C’était déjà un large prix d’ami.

Le vieil homme tourne alors finalement son visage vers son ancien élève et lui offre un sourire franc, exprimant tout le plaisir qu’il a de le voir. Mortis semble se rasséréner quelque peu face à ce mouvement.

(Mortis) : Peu importe… ce n’est pas pour ça que je suis venu. Eh bien, on dirait que tu es plongé dans des recherches approfondies.

(Laï) : Ta dernière visite m’a intrigué… tu semblais étrangement déboussolé. Cela ne te ressemble pas. C’est la raison pour laquelle j’ai commencé à faire des recherches supplémentaires sur la légende de l’Apocalypse.

(Mortis) : Qu’est ce que cela peut bien faire ? Je t’ai dis que je n’y croyais pas.

Le regard de Laï se fait plus perçant et un léger sourire se dessine sur son visage. Mortis a un petit mouvement de recul, comme un geste de répulsion.

(Laï) : En es-tu sûr ?

(Mortis) : Laï… à l’instant ton expression m’a évoqué la folie du vieil Ograp, l’homme que j’ai imaginé responsable de l’insomnie qui m’a mené à venir te voir la dernière fois.

(Laï) : Qu’importe, à présent ?

Mortis semble observer encore un instant le regard de son maître, comme pour s’assurer de ne plus y voir cette lueur malsaine et folle qu’il a cru y distinguer. Il se redresse légèrement, reprenant une attitude pleinement détachée.

(Mortis) : J’ai quelques questions.

(Laï) : Peut être aurais-je des réponses.

Le vieux maître se détourne alors de son élève, replongeant un regard captivé dans son bouquin, et recommençant à le feuilleter, s’arrêtant pour en lire quelques lignes par endroits.

(Mortis) : J’ai été attaqué par un homme portant une longue cape orange. Un certain Phrysin, qui dit appartenir à un clan ou une organisation nommée DERIBEDO. Ce ne serait pas un de tes assassins par hasard ?

(Laï) : Non, ce n’est pas un de ceux que j’ai envoyé pour te tuer. Je ne sais pas qui il est.

Mortis s’assoit tranquillement sur le bord de la table, jetant un coup d’œil au vieux grimoire que son maître est en train d’examiner. Le texte y est directement calligraphié, il s’agit certainement d’un ouvrage unique, peut être un travail de copiste. Quelques illustrations à l’encre parsèment les blocs de textes, très concentrés. Elles représentent des éléments visiblement assez mystiques, des hommes ailés, des astres en mouvement, des cercles incantatoires. Mortis hausse les épaules, visiblement dépité de voir celui qui lui a tout appris se concentrer sur des lectures aussi dérisoires.

(Mortis) : Ce ne sont que des légendes.

(Laï) : Peut être bien. Mais comme tu n’es qu’un jeune imbécile qui croit tout savoir, je me passerai de ton avis.

Même face aux réprimandes de son maître, Mortis reste impassible. Mais il n’ajoute rien, semblant ne pas vouloir attiser la colère du vieillard. Celui-ci se met alors à marmonner dans sa barbe, les yeux fixés sur son bouquin, sa rétine brillant d’une lueur folle, rappelant cet éclat malsain que Mortis avait vu dans le regard d’Ograp. L’assassin se fige, attentif et effrayé.

(Laï) : Des démons possédaient ce monde… enfermés… hommes forts… une révolution… une nouvelle ère… tout ceci va s’effondrer… ces archanges ne nous sauverons plus… la fin de tout… l’Apocalypse…  

Mortis, visiblement mal à l’aise face à la tournure des évènements, quitte sa position assise et s’éloigne de quelques pas, regardant ailleurs pour effacer l’image d’Ograp de son esprit.

(Mortis) : Hum… Aurais-tu encore de ces capsules de fumée noire en stock ? J’ai utilisé la dernière pour m’enfuir tout à l’heure.

Cette question toute simple parvient à tirer Laï de sa torpeur. Il détourne les yeux de son ouvrage et immédiatement son expression redevient neutre et sereine. Mortis semble rassurer de ce changement effectif sur son maître. Ce-dernier croise les bras sur son torse en lançant un regard légèrement moqueur à son ancien élève.

(Laï) : On en fait plus depuis des mois. Tu as été le dernier à venir m’en acheter.

(Mortis) : Mince.

Laï hausse les épaules et offre un léger sourire en coin à l’assassin qui lui fait face. Il se dirige d’un pas lent vers une haute étagère de bois, débordant de caisses et de babioles à la fonction indéterminable et aux apparences extravagantes ou tout du moins mystérieuses. Le vieil homme tire une caisse de métal de l’un des rangements coulissants du vieux meuble, dégageant à ce mouvement un épais nuage de poussière qui le fait toussoter. Il soulève ensuite le couvercle de la caisse, dévoilant son contenu : plusieurs petites sphères noires, à l’image de celle que Mortis a employée pour s’enfuir face à Phrysin.

(Laï) : J’ai gardé les dernières pour toi. Elles valent très cher maintenant.

Mortis se rapproche de son maître, pose son regard sur les sphères et pousse un léger soupir.

(Mortis) : Je n’ai pas de quoi te payer.

C’est au tour de Laï de pousser un soupir.

(Laï) : De toute manière, là où je vais il n’y a guère besoin d’argent, n’est ce pas ?

Mortis reste un instant interdit, reportant doucement son attention sur son maître. Jamais il n’a douté que Laï sache pertinemment ce pourquoi il était venu le visiter aujourd’hui, mais l'assassin semblait vouloir ralentir l’arrivée de cet instant. Derrière l’éclat impénétrable du masque blanc, Laï sent naître un sourire franc, léger et serein sur le visage de son ancien élève. Il l’imite alors doucement dans son expression, plissant légèrement les paupières. Des deux mains, il saisit Mortis par les épaules et l’observe calmement pendant plusieurs secondes. L'assassin reste fixe et détaché, son attitude froide ne laisse place qu’à une interprétation supposée des sentiments qu’il peut être en train de vivre… mais peut être que Laï se trompe. Finalement, le maître baisse le regard.

(Laï) : Bien. J’ai suffisamment attendu… vas-y, maintenant.

Sans attendre une seconde supplémentaire, et sans même témoigner de la moindre hésitation, Mortis empoigne sèchement sa lance et la plante dans le cœur de son ancien maître. L’arme passe sans mal au travers, ressortant de l’autre côté pour inonder le mur d’un flot de sang aussi carmin que la toge portée par le vieil homme. Celui-ci tient toujours fermement son assassin par les épaules et redresse son visage vers lui pour le contempler de face au moment de trépasser. Un fin liseré de sang s’écoule de sa bouche entrouverte et ses lèvres, légèrement tremblantes, s’entrouvrent.

(Laï) : Cela va… réellement arriver… prends garde… à toi…

(Mortis) : Nous nous reverrons, mon maître.

Mortis retire sa lance de sa victime, la laissant s’effondrer au sol. L’espace d’un instant, l’assassin contemple son œuvre, restant immobile. Puis finalement, il s’accroupit à côté du défunt, retire un anneau d’or serti d’une améthyste de son annulaire et fouille sous sa toge pour en retirer une bourse de cuir. Il range ces deux trophées dans sa sacoche avant de vider la caisse métallique des sphères fumigènes qu’elle contient. L’assassin masqué se redresse, impassible et se dirige vers la sortie du bâtiment sans un regard en arrière. Au dernier moment, son attention est attirée par le grimoire, laissé ouvert sur la table de bois, croulant sous le poids de nombreux autres bouquins, de parchemins et de cartes. Mortis s’approche du livre, y jette un rapide regard, y porte ses mains, comme s’il était prêt à s’en saisir pour l’emporter… puis finalement ses doigts gantés se resserrent sur ses paumes et il y renonce, détournant son masque.

(Mortis) : Ce ne sont que des foutaises.

L’assassin bondit ensuite par la fenêtre et soulève un nuage de cendres en atterrissant au dehors. Il redresse son masque vers le ciel lumineux de cet après midi ensoleillé et s’accorde un instant de repos, à moins qu’il ne s’agisse d’un quelconque recueillement. Finalement, il s’apprête à se remettre en route.

(Mortis) : J’espère que ce contrat est toujours valide. J’ai mis un peu de temps à l’honorer.

Ayant lâché ces mots, il quitte rapidement les lieux, abandonnant derrière lui cette demeure en ruines, oubliée au milieu des vestiges d’un quartier lui-même en ruines, et où le corps d’un vieil homme à l’identité inconnue reposera, sans nul doute, pour l’éternité.

Chapitre 145 Chapitre 147

- Haut de la Page -

Valid XHTML 1.0 Strict