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Prophéties

Sorti le 20/10/2010, compilé dans le Volume 16

Histoire :

Opitz est installé dans son sombre bureau, en train de classer quelques feuilles recouvertes de photos diverses, qui semblent avoir été prises à l’insu de leurs modèles. Une lampe à abat-jour rouge est la seule source de lumière dans la salle. Placée sur le bord droit du bureau, elle illumine quelque peu celui-ci, laissant le reste de la pièce plongée dans la plus dense des obscurités. Une petite sonnerie mécanique se fait entendre, attirant l’attention d’Opitz sur la porte qui lui fait face, et dont on devine à peine les contours dans les ténèbres ambiantes. Le sas s’ouvre alors sans qu’Opitz n’ait eu le temps de réagir, ce qui semble le surprendre quelque peu. La lumière provenant du couloir latéral illumine partiellement l’environnement, révélant le mobilier étrange et hétéroclite qui compose le bureau personnel du chef du CRTN : des statuettes antiques recouvertes de poussière, quelques plantes épaisses aux couleurs criardes et aux fleurs menaçantes, une impressionnante étagère occupant tout le mur du fond, remplie à craquer de centaines de livres. Opitz plisse les yeux pour étudier la silhouette de celui qui vient de faire son entrée sans prévenir.
Théophile Von Schuld fait alors son entrée dans le bureau, installée un peu de travers sur son fauteuil roulant. Derrière lui, un homme grand et mince, au regard impassible et à la chevelure noire, engoncé dans un magnifique costume de la même couleur, tient entre ses mains les poignées permettant de pousser et de manœuvrer le fauteuil. Théophile tourne vers lui un regard las, rendu encore plus glacial par le verre fin de ses lunettes rectangulaires.

(Théophile) : Ce sera tout, Arikado. Tu peux nous laisser.

Et sans demander son reste, ni même répondre, le majordome tourne les talons et quitte le bureau, laissant le sas se refermer derrière lui. La pièce est alors à nouveau plongée dans l’obscurité la plus totale. Opitz reste de marbre, bien que son inopportun visiteur soit devenu invisible à son regard. Puis un imperceptible crissement de pneu se fait entendre et en quelques secondes, Théophile et son fauteuil se retrouvent de l’autre côté du bureau. Le visage pâle et émacié du jeune scientifique est ébloui par la lueur blafarde de la lampe, ce qui renforce son aspect maladif. Opitz le regarde un instant, puis se laisse retomber au fond de son fauteuil, un léger sourire imprimé sur le visage.

(Opitz) : Votre rendez-vous était dans un quart d’heure.

(Théophile) : Désolé. Je suis venu un peu en avance, et je n’ai pas croisé votre secrétaire.

Il lance un regard furtif tout autour de lui, comme s’il était à la recherche d’une personne dissimulée dans les ténèbres et dont il aurait attendu la présence.

(Théophile) : Pourtant malgré mon avance, il semblerait bien que Phrysin ne soit pas de l’entrevue, n’est ce pas ?

(Opitz) : Il est actuellement en mission. Nos interventions ont été avancées, mais je vous donnerais un autre rendez-vous.

Théophile contemple la paperasse qui recouvre le bureau d’un léger coup d’œil, et immédiatement Opitz vient refermer le dossier se trouvant devant lui d’un geste calme et significatif. Le jeune scientifique redresse alors son regard, visiblement amusé et pousse un petit soupir.

(Théophile) : Quelle tragédie au CREAE. C’est surprenant qu’un groupuscule terroriste comme l’Ordo Arakis, habituellement occupé à la destruction de réseaux mafieux concurrents ou à l’attaque de monopoles économiques, se livre si soudainement à l’éclatante destruction de villes entières.

Opitz semble apprécier la diction de cette phrase comme une douce mélopée, mais son regard s’assombrit légèrement, comme s’il y avait saisi une quelconque allusion cachée.

(Opitz) : Leur dirigeant, Rufus Van Reinhardt, est un homme imprévisible et colérique… à ce qu’on en sait.

(Théophile) : Je vois. Vous m’avez pourtant semblé plutôt joyeux lorsque vous observiez sa progression dans le bâtiment…

Opitz écarquille très légèrement les yeux, tentant de masquer ce mouvement oculaire aussi rapidement qu’il l’a laissé échapper. Visiblement, il ne se souvenait pas d’avoir été observé, et cela ne lui plaît pas particulièrement. Théophile semble apprécier la réaction de son interlocuteur, et s’autorise un léger sourire avant de continuer :

(Théophile) : … ou bien était-ce de la fierté ?

Opitz réfléchit un léger instant puis, tout en lâchant un bref soupir, plonge son regard dans celui de Théophile, se débarrassant de son air agacé.

(Opitz) : Rufus a été l’une de mes expériences. Pas une réussite, mais il ne s’en sort pas si mal. Je suppose que vous ressentez sans doute la même chose à propos de vos propres créations ?

Théophile affiche une légère moue de dépit. Le fait qu’Opitz joue soudainement carte sur table semble le déstabiliser quelque peu. Il s’autorise donc à le suivre sur ce terrain.

(Théophile) : Malheureusement, mes expériences sont moins « belles » à regarder. Faire pousser une scie circulaire sur le bras d’un homme a beau être un miracle de la fusion entre la science et la magie, plus personne ne s’en enthousiasme. Mais au-delà de toutes ces considérations, j’ai l’impression que votre sentiment paternaliste va bien au-delà de ça.

Opitz marque un temps d’arrête, semblant analyser la dernière phrase de son interlocuteur.

(Opitz) : Paternaliste, hein ?

(Théophile) : Il n’y a pas à en rougir. D’ailleurs, Rufus Van Reinhardt agit probablement en fils révolté de son côté, même si c’est de façon involontaire.

Opitz se laisse aller à sourire d’une manière un peu énigmatique, comme si l’idée que venait d’avancer Théophile lui semblait toute à la fois novatrice et saugrenue, et qu’elle nécessitait de ce fait d’être plus longuement creusée. Le jeune scientifique, pour sa part, ne cesse d’observer Opitz de son regard perçant, semblant curieux de tout savoir de ses secrets.

(Opitz) : Tu sais…

Théophile remarque immédiatement le tutoiement, mais ne laisse rien transparaître sur son visage. Cette familiarité semble au contraire le contenter.

(Opitz) : … peu après le début de mes expérimentations sur Rufus, j’ai été amené à extrapoler quelque peu mes résultats sur d’autres sujets, qui avaient des caractéristiques morphologiques et génétiques complètement différentes.

Un pincement de lèvres fait son apparition sur la bouche de Théophile, qui comprend immédiatement où Opitz veut en venir.

(Opitz) : J’ai travaillé au côté de ton père lorsqu’il a voulu te faire… gagner du temps.

Il dit cela d’un ton léger, mais il apparaît clairement qu’il s’agit en fait d’une confidence. Théophile apparaît désireux de ne rien laisser transparaître sur son visage, mais il marque tout de même une pause avant de reprendre la conversation.

(Théophile) : Je vois… ça a sûrement dû te décevoir lorsque mon handicap est apparu.

La marque de familiarité semble, pour sa part, légèrement choquer Opitz. Mais il feint de ne pas y prêter attention. Son regard se fait un peu plus ferme, comme s’il semblait apprécier le culot de son interlocuteur.

(Théophile) : J’imagine que ça explique ta rétractation du projet… Mais ne t’inquiètes pas, c’est sans importance : je ne me sens pas vexé d’être un jouet délaissé. Après tout, je vois mal un « surhomme » en fauteuil roulant, incapable de se défendre. Et puis… ce n’est pas comme si j’avais un rôle à jouer.

Il insiste bien sur ces trois derniers mots, tout en posant son regard de manière éloquente sur le dossier qu’Opitz a précédemment refermé sous ses yeux. Le chef du CRTN affiche une expression énigmatique, semblant parfaitement comprendre où le jeune scientifique veut en venir. Son sourire s’efface alors de son visage.

(Opitz) : Pourquoi voulais-tu voir mon archéologue, en fait ?

(Théophile) : A propos de ruines et de mythologie, bien sûr.

Le regard quelque peu blasé que lui lance Opitz lui fait bien comprendre qu’il n’a plus envie de jouer au plus fin pour l’instant et qu’il vaudrait mieux en venir rapidement aux faits.

(Théophile) : Plus précisément des ruines qu’il a trouvé au sud de Palohentar, dans le désert Arkonen. L’armée des Steppes a trouvé les vestiges d’un Temple à la structure similaire, non loin de Geremiadh, dans le sud Ouest des Etats d’Eidolon. J’ai décrypté personnellement les textes qui figuraient sur les parois, et voici ce que j’en ai retiré.

Il passe sa main sous sa blouse et en sort une épaisse liasse de feuilles. N’en gardant que quelques unes en sa possession, il tend le reste à Opitz sans attendre. Il s’agit de plusieurs photographies accompagnées de textes dactylographiés. Opitz y jette un rapide coup d’œil et ses lèvres se plissent sensiblement à mesure qu’il se concentre. Il semble réfléchir un long moment, même après avoir cessé de consulter les feuilles. Finalement, il redresse la tête et sourit à son collègue scientifique, tout en haussant les épaules.

(Opitz) : Je suis sincèrement impressionné. Cela a prit des mois à nos équipes scientifiques pour décrypter totalement les inscriptions, que ce soit sur les murs des ruines, ou sur des vestiges manuscrits, comme la Symbolique Alpha.

Théophile semble apprécier tout particulièrement les compliments, mais également l’honnêteté des révélations que lui fait Opitz.

(Opitz) : Je vois qu’on ne peut rien te cacher. La DERIBEDO, à laquelle appartient Phrysin, a justement pour but de réunir les « Signes Alpha » dont il est question dans la plupart de ces écrits. Il est impératif de reproduire le rituel décrit dans le temple des Signes, près de Palohentar, afin de repousser la « puissance maléfique » qui menace notre monde.

Théophile réfléchit un moment, un peu abasourdi par la quantité d’informations qu’il vient de recevoir. Alors qu’il ouvre la bouche pour parler, Opitz l’interrompt dans son mouvement, pour reprendre ses explications.

(Opitz) : Plus précisément, il s’agit d’une comète. Son orbite semble revenir tous les neuf cent ans à proximité de Kiren. Nous avons réussis à l’identifier il y a quelques mois.

Théophile jette un regard un peu incrédule à Opitz, mais celui-ci reste parfaitement sérieux.

(Théophile) : Il ne s’agirait tout de même pas de la comète de Lorston ? Les médias nous rabâchent ça depuis des mois : un phénomène d’une rareté millénaire. On n’arrête pas de faire de la pub pour du matériel astronomique, des lunettes spéciales, des goodies ridicules à n’en plus finir. Elle va frôler Kiren, certes, mais il a été établi que son passage serait totalement bénin.

Opitz semble légèrement agacé de l’incrédulité du jeune scientifique, et pousse un soupir laconique.

(Opitz) : Voilà précisément pourquoi nous sommes obligés d’agir dans le secret le plus total. Les gouvernements ne prendraient pas nos trouvailles archéologiques au sérieux et nous accuseraient de vouloir créer des mouvements de panique. On ne compte plus le nombre d’hurluberlus prophétisant la fin du monde… pourquoi nous prendrait-on plus au sérieux qu’eux ?

(Théophile) : En même temps, les astrologues sont tous formels : la comète ne nous percutera pas.

Opitz fait un vague mouvement de la main, comme pour souligner l’aspect tout à fait dispensable de cette intervention.

(Opitz) : Evidemment qu’elle ne nous percutera pas. Si c’était le cas, comment pourrait-elle être encore là-haut, après avoir détruit l’ancienne civilisation ? Néanmoins, cette civilisation perdue… dont nous étudions aujourd’hui les ruines, leur héritage… elle nous met en garde. Eux non plus n’ont pas pris au sérieux le risque que représentait cette comète, pourtant il apparaît clair qu’elle les a mené à leur perte.

(Théophile) : Tu veux parler de l’Apocalypse ? Mais ce n’est qu’une légende.

(Opitz) : Une légende qui semble pourtant se baser sur des éléments très concrets. Les ruines, la comète… trop de notions clairement établies pour qu’on puisse objectivement les ignorer.

Opitz se laisse retomber au fond de son fauteuil, l’air satisfait du silence de son interlocuteur.

(Opitz) : Lorsque Phrysin est venu me voir il y a cinq ans, après avoir découvert ces ruines et décrypté une partie des gravures, il était dépité : partout on rejetait ses hypothèses et on le considérait comme un guignol superstitieux. Mais je lui ai donné sa chance. La chance de m’apporter des preuves de ce qu’il avançait.

(Théophile) : Quel genre de preuves ?

(Opitz) : Ce n’est pas ce qui importe, et je ne peux pas tout te révéler. Pas encore. Néanmoins, elles ont été suffisamment explicites pour parvenir à faire accepter à un scientifique sceptique comme moi l’évidence des prophéties gravées dans ces pierres.

Opitz se penche en avant, joignant ses mains sur son bureau, un sourire glacial imprimé sur le visage.

(Opitz) : Cette comète ne fera que nous frôler, mais elle aura une influence que nous n’imaginons même pas sur l’ensemble de notre écosystème, sur la totalité de la société humaine. Des impulsions électromagnétiques inconnues, dont la composition bouleversera l’ensemble de notre civilisation, la menant à sa destruction… comme la précédente.

(Théophile) : Et y-a-t-il un moyen d’en apporter la preuve scientifique ?

Le regard d’Opitz s’assombrit quelque peu. Visiblement il apprécie moins le côté sceptique de Théophile.

(Opitz) : Non. C’est pourquoi nous agissons dans l’ombre. Si le rituel ne mène à rien, si la comète nous frôle en n’ayant pour d’autre effet que de ravir les fanatiques d’astrologie, alors tant pis… j’aurais perdu mon temps et mon argent, et tout cela restera secret. Mais si en respectant les enseignements laissés par nos prédécesseurs, nous pouvons empêcher ce désastre, pourquoi devrions nous hésiter à tenter notre chance ?

(Théophile) : Je comprends ton point de vue, mais tout cela ne te ressemble pas.

Opitz écarte les bras, désignant par ce geste tout ce qui l’entoure.

(Opitz) : Je ne vais pas laisser une comète détruire ce que j’ai passé ma vie à construire. Cela peut semble absurde de voir un scientifique milliardaire et désabusé tenter de sauvegarder la planète de son apocalypse, mais je tiens beaucoup plus à cette terre que beaucoup d’autres personnes, quoiqu’en pensent mes détracteurs.

Théophile fronce les sourcils d’un air pensif, laissant Opitz ramener ses bras contre son torse. Le doute reste clairement visible sur le visage du jeune scientifique.

(Théophile) : Tu ne me dis pas tout, Opitz.

(Opitz) : Mais toi non plus, Théophile.

(Théophile) : Vais-je avoir mon rôle à jouer dans tout ça ?

(Opitz) : Cela se pourrait bien, à présent. Je saurais te trouver quand le besoin s’en fera ressentir… ou bien tu seras à nouveau sur ma route lorsque tout cela arrivera à terme.

Théophile hoche calmement la tête, tentant de peser le pour et le contre de tout ce qu’il vient d’entendre.

(Théophile) : J’aimerais néanmoins rencontrer Phrysin lorsque cela sera possible.

Le regard d’Opitz se pose alors sur les feuillets restés en possession de Théophile et dont le mystère lui apparaît entier. Ses pupilles reflètent une envie qu’il semble se priver d’exprimer, pour une raison mystérieuse. Il se contente d’hocher la tête pour concéder à la demande du jeune scientifique puis lui indique calmement la sortie pour l’inviter à quitter les lieux. 

Une fois dehors, Théophile retrouve son garde du corps, qui se saisit des poignées du fauteuil roulant d’un geste méticuleux et rôdé par l’habitude.

(Arikado) : Alors ?

(Théophile) : Alors il me cache une grande partie de la vérité. Mais il est clair à présent qu’il attend quelque chose de moi. 

Chapitre 137 Chapitre 139

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