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L'éveil

Sorti le 30/07/2010, compilé dans le Volume 16

Histoire :

Deux mains frêles viennent se plaquer contre le verre de la cuve de Rhésus Final, semblant tâter une matière physique pour la première fois. Les yeux verts d’Oy se plissent, comme si elle cherchait quelque chose. Elle force un peu, exerçant un minimum de pression sur la paroi qui se fissurent alors d’un seul coup, le verre s’étoilant sous ses mains comme s’il avait été de la plus grande fragilité… pourtant, il fait près de cinq centimètres d’épaisseur. Le cylindre vole alors en éclats, laissant se répandre un flot incroyable de liquide dans tout le laboratoire. Vladimir et Samantha reportent leur attention vers ce coin de la pièce, visiblement choqués par la brusquerie de cette explosion à laquelle ils ne s’attendaient pas du tout. Samantha est la première à arriver devant la cuve complètement détruite, qui continue à vider son contenu aqueux au sol comme une inaltérable petite cascade. Emporté par le flot, le corps nu d’Oy est étendu un mètre devant le cylindre, face contre terre, uniquement camouflé par sa masse de cheveux trempés. Le nouveau corps de l’ancienne machine semble fragile et pâle, et il tremble de froid, agité pour la première fois face à l’environnement extérieur. Samantha tend une main derrière elle, sans se retourner.

(Samantha) : Vladimir, une couverture s’il te plaît.

Le professeur reste interdit un instant, avant de finalement se bouger. Il ne met pas trop longtemps à mettre la main sur le plaid dans lequel il s’est enroulé ces derniers jours, pour dormir deux ou trois heures par nuits. Il s’approche de Samantha, s’accroupit à ses côtés, et lui passe la couverture en tissu épais, n’osant pas de lui-même la poser sur ce corps qui lui fait face, un peu comme s’il avait du mal à en accepter la réalité concrète. Samantha, quant à elle, ne semble en rien perturbée, au contraire. Le sourire crispé qu’elle affiche témoigne de sa sympathie naturelle pour cet être dont au final, elle ne connaît rien. Vladimir lui lance un regard soupçonneux, comme s’il s’était attendu depuis le départ à ce qu’elle se comporte de cette manière. Samantha dépose le plaid sur le corps tremblant d’Oy, et l’enroule sous elle, la soulevant légèrement.

(Samantha) : Mon dieu, elle ne pèse presque rien.

L’émotion dans la voix de sa fiancée perturbe une nouvelle fois Vladimir, qui d’un air un peu étrange, redresse son regard sur le Rhésus Final brisé, puis sur la carcasse métallique inanimée d’Oy-01, qui jamais plus ne se relèvera. Enfin, la nouvelle enveloppe charnelle de cette dernière redresse la tête, offrant son visage éveillé eux deux scientifiques. Samantha ne peut refréner des larmes de joie et d’émerveillement face à ce mouvement si empli d’humanité.

(Samantha) : Elle… elle est magnifique…

(Vladimir) : Sam… tu… comment dire ?

Mais Samantha ne fait pas attention à ce qu’essaye maladroitement de lui dire son compagnon. Elle passe sa main sur le visage délicat d’Oy, semblant en analysant la texture, la finesse, la qualité humaine. La jeune fille nouvellement née sourit à ce contact et frissonne, plissant ses yeux dans une expression de plaisir indescriptible. L’expression de quelqu’un qui découvre pour la première fois la douceur.

(Oy) : Ma… ma… mam…

Oy se redresse alors légèrement, décollant son torse du sol pour lancer ses bras autour du cou de Samantha, qui ne sursaute même pas face à cet élan. Elle reste cependant légèrement interdite tandis qu’Oy ramène son corps contre elle et la serre plus fort, de toutes les maigres forces dont elle semble pour l’instant disposer. A son oreille, Samantha entend murmurer la jeune fille.

(Oy) : Maman… maman…

Et elle sent un liquide chaud couler dans sa nuque, devinant sans mal les larmes qui s’écoulent des yeux verts de Oy. Une émotion physique, pour la première fois. Samantha se laisse alors complètement aller, et enserre à son tour le corps maigrelet qui s’attache à elle. Et sans qu’elle s’en rende compte, les yeux écarquillés, contemplant dans le vide au dessus du corps de celle qui la serre de toutes ses maigres forces, elle se met à pleurer à son tour, silencieusement. C’est la voix de Vladimir qui la ramène subitement à la réalité. Le professeur s'est redressé à la vue de ce contact.

(Vladimir) : Tu ne devrais pas faire ça. Ce n’est pas bien.

(Samantha) : Pas bien ? Mais de quoi tu parles ?

Oy détache sa tête du cou de sa « mère » pour retourner son visage humide vers Vladimir, qu’elle contemple avec un émerveillement de la découverte qui le met visiblement mal à l’aise. Elle tend alors sa main vers lui en souriant d’un air ému.

(Oy) : Pa… papa ?

Vladimir reste interdit l’espace d’un instant, bouche-bée, contemplant cette jeune-fille tellement humaine, tendant sa main vers lui d’un air presque suppliant, en l’appelant par un mot qu’il aurait voulu si souvent entendre… mais qui dans le cas présent, semble l’effrayer plus que tout. Le professeur tourne la tête de gauche à droite, pour répondre par la négative, avant de reporter son attention sur Samantha, qui l’observe d’un air à la fois surpris et sévère.

(Vladimir) : C’est une programmation normale du Rhésus. Elle va se forger une personnalité en prenant pour base les stades évolutifs humains, de manière accélérée. Pour l’instant, elle est au stade infantile. Elle atteindra la maturité adulte d’ici quinze jours, normalement.

(Samantha) : « Programmation » ? « Stades évolutifs » ? Est-ce qu’il y a quelque chose que tu as du mal à comprendre dans le but réel qui animait Yunda Oy ?

Vladimir fait un pas en arrière, comme s’il venait de se prendre une violente claque bien sèche. Il reste interdit, ne trouvant rien à répondre. La colère de Samantha lui semble injustifiée.

(Samantha) : Elle voulait aider une IA à développer une âme. Tu comprends, ça ? Alors arrête de parler d’elle comme si elle était encore une machine.

(Vladimir) : Et toi arrête de la serrer contre toi comme si elle était ta fille !!

Samantha écarquille les yeux. C’est à son tour d’avoir l’impression de s’être prise une gifle. Vladimir affiche une expression un peu gêné, comme s’il regrettait ce qu’il venait de dire. Samantha ne répond, rien, se contentant de se redresser en gardant Oy serrée contre elle. Bien qu’elle soit formée comme une jeune femme de seize-dix sept ans, elle est pour l’instant si frêle et si légère qu’elle peut la porter dans ses bras sans mal. Samantha passe à côté de Vladimir, sans lui adresser la parole, et se dirige vers le bureau principal du laboratoire. Le professeur la suit du regard, n’osant trop rien ajouter. Finalement, c’est Samantha qui reprend la parole, après avoir posé Oy sur le bureau. La jeune fille semble épuisée, et ne trouve pas la force de parler ou de se rendre compte de la tension qui est née entre les deux scientifiques.

(Samantha) : Quoi ? S’attacher c’est mal ? Ce n’est pas sensé l’aider à se développer ? Qui s’occupera d’elle si ce n’est pas nous ? Tu t’imaginais quoi quand on s’est lancé là dedans ?

(Vladimir) : A vrai dire… je ne voyais pas beaucoup plus loin que le stade de la création physique. J’ai encore besoin de temps pour penser au reste…

Samantha baisse le regard, un peu gênée de s’être laissée emporter comme ça contre son fiancé, que la situation perturbe visiblement. Comme pour se rassurer et s’éloigner de son sentiment de culpabilité, elle plonge son regard sur le visage d’Oy, qui lui offre un sourire fatigué.

(Samantha) : Tu es vraiment très belle, tu le sais, ça ?

Le sourire de Oy se fait plus radieux, et elle plisse ses yeux, se laissant emporter par la fatigue. La voix de Vladimir se fait entendre, rappelant Samantha à leur discussion.

(Vladimir) : J’ai une batterie de tests à lui faire passer.

L’énervement de Samantha reprend alors du poil de la bête face à cette déclaration faisant fi de tout respect pour l’humanité de la nouvelle Oy. Elle se retourne alors vivement vers Vladimir, tempêtant du regard.

(Samantha) : Bon sang, c’est quoi ton problème, hein ? Elle a besoin de repos pour l’instant. C’est un être humain, réfléchis un peu !!

(Vladimir) : Techniquement, elle n’en a que l’apparence pour l’instant.

Le regard d’Oy s’entre-ouvre à l’audition de ces paroles, ses yeux verts pivotent, se fixant sur Vladimir d’un air blessé. Personne ne remarque cette observation discrète, qui a lieu dans le dos de Samantha.

(Vladimir) : Ce qui m’intéresse, c’est d’analyser le mécanisme évolutif de la construction de sa psyché, à partir du moment où elle a prit conscience de sa nouvelle existence. Cette collecte de données ne peut pas attendre.

Samantha pointe un doigt accusateur vers lui, visiblement blessée et fâchée par ces paroles.

(Samantha) : Non, Vladimir. L’expérimentation est finie. Tu n’en feras pas un sujet d’étude. C’est un être humain maintenant. Que fais tu de l’éthique ?

(Vladimir) : Je t’ai déjà dis que techniquement, elle n’a que l’apparence d’un être hum…

(Samantha) : ARRÊTE ÇA TOUT DE SUITE !!

Vladimir a un mouvement de recul face à cet accès de colère si éclatant. Des larmes de rages roulent sous les paupières de Samantha, qui est visiblement déçue de la manière dont se comporte son compagnon.

(Samantha) : Mais enfin qu’est ce qui t’arrive ? Ce n’est pas ce que tu voulais ? Je croyais que… enfin tu vois, quoi ?

Elle lui offre un sourire un peu gêné et impatient, que Vladimir ne prend pas comme une invitation à l’apaisement. Il ferme les yeux, et le visage d’Almee lui revient immédiatement en tête. Il se rappelle de leur combat au CREAE, du moment où Almee lui a hurlé qu’il n’était pas son père, qu’il n’avait pas de père. Vladimir rouvre les yeux, et offre un sourire froid à sa compagne.

(Vladimir) : Nous ne sommes que des scientifiques Samantha. L’intérêt que j’ai porté au cas de Oy n’a jamais été d’ordre émotionnel. Je suis désolé de voir que ce n’est pas ton cas.

Ayant lâché ces mots d’une voix tremblante, il se détourne de Samantha avant de se diriger vers son bureau où il se laisse choir dans sa chaise, tremblant d’une indescriptible colère contre lui-même. Une colère qu’il ne peut pas s’expliquer. Samantha le contemple encore quelques secondes, comme si elle espérait le voir se relever en souriant, se diriger vers elle et Oy avec toute l’énergie et la bonne humeur qui l’avait animé pendant ces derniers jours. Mais elle comprend que c’est peine perdu, que toute cette joie et cet entrain n’étaient au final qu’un placebo destiné à apaiser la douleur de la perte d’Almee… et qu’à présent ce « remplacement moral » prenait un tour trop sérieux, trop officiel. Il ne pouvait donc visiblement pas aller plus loin. Pas pour l’instant. Samantha se détourne alors de lui et reporter son attention sur Oy, qui s’est quasiment endormie assise. Elle lui offre un sourire attendri et maternel.

(Samantha) : Allez, ce serait bien si on te séchait, déjà. Et ensuite, qu’on trouve quelque chose à te mettre pour que tu puisses dormir tranquillement, d’accord ?

Vladimir n’entend cette voix que comme un bruit de fond. Les deux mains plaqués sur la bouche, les yeux cernés et humides, il contemple dans le vide, tentant visiblement de ne penser à rien. Au bout de quelques secondes, son regard est attiré par un petit flash lumineux continu, quasiment imperceptible, et auquel il a fait attention justement parce qu’il ne s'occupait de rien à ce moment précis. Il se laisse tomber au fond de sa chaise et pivote pour voir d’où provient cette légère lumière clignotante. De sous un tas de paperasse il extrait alors le boîtier d’Almee, qu’il contemple pendant un instant sans se rendre réellement compte de ce dont il s'agit. Puis, s’extirpant de lui-même de sa rêverie, il écarquille les yeux et concentre son regard sur ce qu’il tient entre ses mains.

(Vladimir) : Que… quoi ?

Sa voix est aussi tremblante que son corps. Le temps semble se figer l’espace d’un instant et ne retrouver son cours que lorsque le boîtier glisse des mains de Vladimir, chute au sol et s’y brise, cessant alors d’émettre son message mortuaire pour laisser place à une plainte nettement plus humaine…


(Eliza) : Tu veux bien me répéter, ça ?

Eliza se penche au dessus de son bureau, les yeux écarquillés, et une sueur froide lui coulant le long du dos. Notgiel est à genou à côté de Krokador, bandant son bras blessé. La jeune fille à l’accent étrange lance un regard un peu gêné vers la brigadière qui la dévisage avec insistance, et ne se rend même pas compte que Notgiel, lui-même atterré par ce qu’il vient d’entendre, est en train de bander sa main avec son bras.

(Krokador) : Comme j’vous l’dis, m’dame. Le sieur Telziel a dit d’prévenir les brigadiers d’ici qu’on s’tait fait attaquer par une sorte d’fou psychopathe ou j’ne sais quoi !! Il a été enlevé pour m’protéger, j’suis désolée d’avoir rien pu faire… j’suis naze comme héros.

Krokador essaye de retenir ses sanglots, qui sont autant dus à la honte d’avoir été sauvée par le sacrifice de Telziel, que de devoir raconter cette histoire face à des inconnus complets. Visiblement, la nouvelle a l’air de beaucoup toucher les personnes en présence.

(Eliza) : C’est arrivé quand ?

(Krokador) : Y a p’tet vingt minutes, l’temps que j’trouve vot’ QG.

Notgiel dégage sa main du bandage et en profite pour le nouer, légèrement tremblant. Il se redresse pour faire face à Eliza qui, si elle essaye de ne pas le montrer clairement, est en train de paniquer d’une terrible manière.

(Notgiel) : Du calme. On doit garder la tête froide. L’inspecteur Telziel compte sur nous maintenant. Il faut essayer de localiser l’individu. On va envoyer la gamine pour en tirer un portrait robot. Ensuite, on envoi quelqu’un aux archives, voir si on a de la documentation sur ce « Lobo » ou sur un groupuscule terroriste ou des activistes nommés « DERIBEDO ». Ca te dit quelque chose ?

Eliza ne trouve même pas la force de répondre, se contenant de tourner la tête de gauche à droite pour dire « non ».

(Notgiel) : Je rejoins Davien, on a un dossier sur les Alchimistes de Khemry, non ? C’est une piste à creuser.

(Eliza) : Non, non, je ne crois pas.

Notgiel, qui avait déjà commencé à se diriger vers la sortie, se retourne d’un coup sec, ramené à la réalité par cette voix désincarnée. Eliza le regarde d’un air un peu terrifié.

(Eliza) : C’est quelque chose d’encore plus gros que ça…

(Notgiel) : Qu’est ce qui te fait dire ça ?

Elle hésite à répondre, semblant se rendre compte de l’étrangeté de sa propre pensée, mais elle est trop choquée pour retenir ses paroles.

(Eliza) : Un pressentiment. Un mauvais pressentiment…

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