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Krokador

Sorti le 30/06/2010, compilé dans le Volume 15

Histoire :

Au fond d’une impasse crasseuse et humide, deux hommes tombent à terre, les yeux révulsés, la bave aux lèvres, visiblement mis hors d’état de nuire. De nombreux bleus parcourent leurs visages, ils ont les yeux au beurre noir, du sang coule de leurs nez meurtris et de leurs lèvres fendues. L’un d’eux tient un cran d’arrêt entre ses mains. L’arme tombe au sol en tintant avant de finir sa course dans une flaque d’eau.

(Vandale) : M…maudite… gamine…

Le type ferme les yeux, sombrant dans l’inconscience. Au dessus des deux voyous assommés se tient fièrement une petite silhouette effacée dans l’ombre de la nuit tombante. Les bras croisés, elle contemple les deux gangsters sonnés. Une femme en pleurs est appuyée contre un mur. La lanière de son sac pendouille, cassée, jusqu’au sol. Elle a le souffle court, mais un sourire de gratitude imprimé sur le visage.

(Femme) : Oh merci, merci jeune fille… je ne sais pas ce qu’ils m’auraient fait si tu n’étais pas intervenue.

La jeune fille en question fait un pas sur le côté, se retournant vers la femme, et laissant la lumière de l’éclairage donner corps à ses traits. C’est une adolescente d’environ quinze ans, de petite taille. Elle a des cheveux noirs en bataille, se finissant par deux longues nattes qui lui retombent dans le dos. Ses yeux sont très fins, tant et si bien qu’on ne distingue quasiment pas ses pupilles. Impossible d’en déterminer la couleur, quoiqu’il en soit. Ils semblent clos, même s’ils sont ouverts, et plissés en une forme de demi-lune qui leur donne un aspect constamment jovial. Souriante, l’adolescente l’est clairement, car son visage se fend d’un fier et large sourire aux dents particulièrement aiguisés, mais malgré cela, son apparence reste très douce et inspire la confiance. Deux étranges tatouages noirs bardent ses joues depuis le bas de son visage, prenant la forme de deux triangles pointant vers le haut. Elle est vêtue d’un débardeur noir moulant au dessus duquel elle porte une salopette basse à bretelle unique, en jeans délavé. Une ceinture en cuir marron vient ceindre sa taille, et en dessous, elle a coincé en biais une sorte de morceau de tissus noir qui lui descend jusqu'au milieu de la cuisse droite. Elle a des mitaines de cuir sur lesquelles sont fixées des plaquettes métalliques, sans doute à l’origine de l’état pitoyable des deux voyous qui gisent à présent au sol. Enfin, pour achever la panoplie de cet étrange individu, notons qu’elle porte une sorte de cape rouge nouée autour du cou. Cette-dernière, flottant dans le vent, donne un air majestueux et presque ironique à la jeune fille, qui lève son poing triomphant en souriant à l’intention de la femme qu’elle vient de secourir.

(Inconnue) : Vous pouvez comptez sur moi pour dérouiller les méchants, m’dame !!

La femme fait un drôle de visage à l’audition de la voix un peu braillarde et campagnarde de la jeune fille, qui a en plus un fort accent étranger.

(Femme) : Tu fais preuve d’une force incroyable pour ton âge… comment t’appelles-tu ?

(Krokador) : Ah, ça, sûr qu’j’ai un vrai nom ! Mais un super héros s’nomme toujours par son pseudonyme, et l’mien c’est Krokador !!

La femme fait une tête de plus en plus atterrée face au comportement et aux paroles étranges de sa sauveuse, tant et si bien qu’elle commence limite à avoir plus peur d’elle que des vandales qui baignent dans les flaques d’eau de la ruelle.

(Femme) : Heu… merci pour ton aide en tout cas…

Krokador s’incline bien bas, tout en continuant à sourire, comme pour saluer celle qui lui fait face.

(Krokador) : J’suis là à vot’ service en cas d’besoin.

Et la jeune fille prend appui sur ses jambes pour bondir vers le haut. Son saut est absolument époustouflant, la projetant presque cinq mètres au dessus du sol. D’une main habile, elle se saisit de la rambarde d’une sortie de secours métallique et se hisse d’une belle pirouette sur celle-ci. Après cela, elle profite de son élan pour prendre appui sur le mur, et bondir pour atteindre le rebord du toit de l’immeuble d’en face. Une fois arrivée là haut, aussi vite que facilement, elle adresse un dernier salut à la femme qui la contemple en contrebat, bouche bée face à ces acrobaties. Krokador se détourne alors du bord et se dirige vers l’autre côté du toit. Elle fait face au centre ville d’Eidolon, plongé dans un calme plat. Ca et là, on voit des groupes disparates qui se déplacent dans la plus grande discrétion. La nuit tombante projette sur la ville un étrange voile d’inquiétude. Krokador se place fièrement sur le bord du toit et croise les bras, surplombant la cité avec contentement.

(Krokador) : C’te ville a bien besoin d’un héros. Et ce héros, si c’est pas moi, j’comprends pas !

Ayant lâché ces mots, Krokador se jette dans le vide comme si elle ne risquait rien, disparaissant dans l’ombre nocturne de la ruelle en contrebat.

Telziel descend les marches de pierre du QG de la Brigade Inquisitoriale, tenant sous son bras un carton contenant l’essentiel de ses effets personnels, les choses qu’il tenait à récupérer en premier lieu, dès le moment de son départ. On voit un cadre photo dépasser du carton. Seul le visage d’Eliza, en uniforme, souriante et radieuse comme jamais, est visible sur cette partie émergente de la photographie.


(Notgiel) : Telziel, attendez !

Telziel se retourne, le visage blasé, vers l’origine de l’interpellation : Notgiel sort précipitamment du bâtiment, laissant retomber derrière lui la lourde porte de verre. Le brigadier fait quelques pas vers son ancien supérieur avant de ralentir. Il affiche un sourire gêné tout en se frottant l’arrière du crâne.

(Notgiel) : Alors, c’est sûr et certain, vous nous quittez, inspecteur Telziel ?

(Telziel) : A partir de maintenant, appelle moi juste Telziel, ou Maximilien. Je ne suis plus inspecteur, pas plus que ton supérieur.

(Notgiel) : J’aurais du mal à m’y faire…

Notgiel affiche un air gêné et laisse échapper un petit rire de circonstance. Telziel semble se demander ce que Notgiel lui veut, et visiblement, le brigadier n'a lui-même pas l'air de clairement le savoir.

(Notgiel) : Dans mon esprit, m’élancer à votre poursuite, arrêter votre mouvement, aurait suffit comme par magie à vous faire renoncer à votre décision de démissionner, mais c’était puéril comme idée, n’est ce pas ?

Telziel hausse les épaules en forçant un sourire ironique.

(Telziel) : Bah ! Ça c’est une situation qu’on verrait dans un mauvais film dramatique, non ?

(Notgiel) : Vous avez raison.

Notgiel ne peut s’empêcher de pouffer de rire, comme pour se détendre lui-même. Par politesse, mais aussi par gène, Telziel l’accompagne dans son hilarité, quelques instants. Après quoi il lui fait un signe de la main et se détourne de lui, reprenant sa descente des marches du bâtiment. Notgiel s’arrête de rire immédiatement face à cet éloignement, et reste un instant pensif, contemplant le départ de son ancien chef.

(Notgiel) : On a plus besoin de vous ici que vous ne semblez le croire.

Telziel se retourne vers lui, l’air peu convaincu.

(Telziel) : Ça m’étonnerait fort, Notgiel. C’est plutôt moi qui avais besoin de vous…

Notgiel reste coi. Sans réellement le vouloir ni s’en rendre compte, ses joues s’empourprent de honte, et aussi un peu de colère.

(Notgiel) : Vous nous reprochez de lâcher l’affaire Ordo Arakis, de céder à la pression du généralissime Whyze, c’est ça ? C’est pour ça que vous partez ?

Telziel pousse un râle de lassitude qui fait faire un mouvement de recul à Notgiel. C’est presque comme si le brigadier s’apprêtait à plaquer ses mains contre sa bouche pour témoigner physiquement de son inquiétude à avoir prononcé cette phrase. Mais le sourire que lui offre finalement Telziel semble le détendre.

(Telziel) : Nan, nan. Je ne vous reproche rien… C’est moi qui ne peut pas l’accepter, qui ne peut pas lâcher le morceau.

Telziel hausse les épaules et se détourne pour la dernière fois de son ancien compagnon d’arme. Tout en s’éloignant du bâtiment, il prononce, sans se retourner :

(Telziel) : Je suis sans doute trop obstiné. Ça a toujours été mon plus gros défaut.

Notgiel affiche un sourire un peu triste en regardant l’ancien inspecteur en chef Maximilien Telziel disparaître au coin de la rue, quittant le QG de la Brigade Inquisitoriale, lieu qui concentrait autrefois la symbolique de toute ses aspirations, et dans lequel il ne mettra, à présent, plus jamais les pieds…

Telziel traverse une longue avenue vidée de ses habituels occupants. Quelques mages discutent entre eux de la situation, mais l’inspecteur ne tend pas particulièrement l’oreille pour les entendre. Il bifurque à droite pour s’engager dans une ruelle plus étroite, qui lui permettra de couper pour arriver chez lui plus vite. L’espace d’un instant, il entend un bruit étrange et sifflant, et a à peine le temps de relever la tête pour voir fondre sur lui une ombre chutant du ciel. Le choc est assez violent. Telziel s’effondre au sol, ses affaires s’éparpillant de toutes parts aux alentours. L’inspecteur n’a rien comprit à ce qui vient de lui arriver. Il sent une masse lui peser sur l’estomac et redresse la tête pour constater qu’une jeune fille aux cheveux noirs portant une cape rouge est allongée en travers sur son ventre. Elle relève vers lui un visage souriant et tire la langue d’un air gêné en se frottant les cheveux.

(Krokador) : D’mande pardon, j’ai glissé d’là haut.

(Telziel) : Quoi ? Du toit ?

La jeune fille hoche la tête et se redresse rapidement comme si de rien n’était. Elle saisit le poignet de Telziel des deux mains et tire légèrement sur le haut. L’ancien inspecteur écarquille les yeux en se sentant redressé comme s’il ne pesait rien, par une force complètement improbable pour une gamine aussi frêle. Sans rien trouver à dire, il la scrute du haut en bas, examinant l’étrangeté de son habillement et de son allure générale. Krokador ne semble pas s’en offusquer. Au contraire, elle ne semble pas même remarquer le regard insistant et surpris de Telziel.

(Krokador) : Sacrément haute, c’te chute. Un coup à s’tordre la ch’ville ou chais pas quoi, hein ? Heureusement, qu’vous étiez là pour amortir la chute !! Héhé.

Telziel ne peut s’empêcher de répondre à ce rire par un sourire tordu, semblant tout à fait de circonstance face à l’incongruité de cette rencontre. Krokador prend une pose dynamique, envoyant sa cape rouge voler sur le côté.

(Krokador) : S’vous avez b'soin d’aide, d’un service, super Krokador est là pour vous, parole !!

Telziel étouffe un fou rire face au ridicule naïvement affiché par la jeune fille et se met une main sur la bouche pour camoufler son hilarité, ne voulant pas se montrer vexant. Avec beaucoup de difficulté, il essaye de reprendre son sérieux.

(Telziel) : Tu ne devrais pas traîner dans ces ruelles aussi tard, tu risquerais de t’attirer des ennuis. C’est assez mal fréquenté par ici, la nuit.

(Krokador) : Ben j’espère bien !!

(Telziel) : Comment ça ?

Krokador affiche un air malicieux et donne une tape amicale sur l’épaule de Telziel, qui ressent la violence de ce choc beaucoup plus fort qu’il ne s’y était préparé.

(Krokador) : T’as pas compris qu’je les pourchasse, les méchants, hein ? Alors s’ils s’attaquent directement à moi, j’les mets hors course plus facilement, t’crois pas ?

(Telziel) : Et d’où te vient cette lubie ?

(Krokador) : C’te monde d’vient fou, m’sieur ! T’as pas remarqué comme tout va mal d’puis peu ? Si j’peux aider à changer les choses en mieux, j’ferai tout c’qu’est en mon pouvoir. C’comme ça que doit s’comporter un héros, un vrai.

Telziel ne peut s’empêcher d’afficher un sourire face à ce discours frais et naïf, entièrement motivé par la bonne volonté. Mais les derniers évènements se rappelent brutalement à lui, entachant sa bonne humeur. Il pousse un soupir et entreprend de ramasser les divers papiers qui se sont échappés de son carton au moment du choc. Krokador se met immédiatement à l’aider, témoignant d’un investissement particulièrement vivace dans la manœuvre, tant et si bien que tout est rangé à sa place initiale en quelques secondes à peine. Krokador tend alors à Telziel le dernier objet qu’elle a ramassé, affichant une mine désolée.

(Krokador) : J’crois bien qu’celui-ci a pas résisté au choc, désolée m’sieur.

Elle donne à Telziel le cadre dans lequel est affichée la photo faite à l’occasion de sa promotion au rang d’inspecteur. Eliza et Zerkim, en uniformes, ainsi qu’Annie, se tiennent les uns à côtés des autres, souriants, heureux, l’encadrant amicalement. Telziel ne peut s’empêcher d’afficher un sourire de nostalgie. Le cadre est fissuré, mais la photo n’en a pas souffert

(Telziel) : A l’époque, il n’y avait pas d’Ordo Arakis, pas de pression politique… ça me semble si loin…

(Krokador) : De quoi qu’tu parles ?

Telziel revient à lui, plongeant son regard dans celui de Krokador. Il voit que la jeune fille est encore gênée de la casse, et lui offre un sourire sympathique pour la soulager.

(Telziel) : Ce n’est pas grave, ce n’est qu’une très vieille photo.

(Krokador) : Mais c’t’uniforme sur la photo. Ce s’rait qu’t’es une sorte de policier, nan ?

(Telziel) : J’en étais un, du moins…

Krokador ne trouve rien à ajouter à la question. Un petit blanc s’instaure dans la conversation, que Telziel vient meubler en calant à nouveau le carton sous son bras, après y avoir replacé le cadre photo abimé.

(Telziel) : Et d’où tu débarques ? Ton allure, ton accent... J’ai jamais rien entendu de tel.

Krokador lui tire la langue d’un air joueur puis se contente de taper dans ses mains, comme pour souligner l’importance de la révélation qu’elle va faire. Telziel se montre très attentif, le contact innocent de la jeune fille semblant lui remonter le moral.

(Krokador) : J’viens d’la forêt. Loin, vers l’Est. J’habitais avec ma tribu, avant. Mais z’ont tous disparus et j’sais pas c’qui sont d’venus. J’me débrouille seule depuis.

(Telziel) : Je n’avais jamais entendu parler de tribus vivants dans les forêts des steppes auparavant.

Krokador fait non de la tête, comme pour le corriger immédiatement.

(Krokador) : J’viens de plus à l’Est qu’l’état d’Eidolon. Mais j’suis pas une inculte, hein !! J’sais parler bien et j’connais plein d’choses.

(Telziel) : Je vois ça.

Soudain, un cri perçant vient couper court la discussion. Telziel redresse instinctivement la tête, tout comme Krokador, qui n’attend pas une seconde pour commencer à courir à une vitesse incroyable en direction du cri. Telziel tend la main vers elle, comme s’il avait l’espoir de la rattraper, mais elle est déjà une dizaine de mètres plus loin. L’ancien inspecteur écarquille les yeux devant tant de vivacité, avant de reprendre ses esprits.

(Telziel) : Attends !! C’est peut être dangereux !!

Mais Krokador ne l’écoute déjà plus et déboule dans une ruelle adjacente où une femme est assise par terre, l’air courroucée, pointant du doigt dans la direction de l’allée, désignant un homme mal vêtu qui s’enfuit en courant d’une manière désordonnée.

(Femme) : Il m’a volé mon sac !!

(Krokador) : J’m’en occupe !

Et Krokador se met à sprinter à une allure folle à la poursuite du voleur, reprenant très vite du terrain sur lui. L’homme bifurque soudainement dans une ruelle si étroite qu’il est impossible d’y courir sans se cogner contre les murs. Krokador a un instant d’hésitation avant de se plonger dans cet environnement glauque et sombre, mais finit par prendre sur elle et à continuer la course-poursuite.
Elle ne se doute pas qu’au dessus, contemplant depuis les toits, un étrange individu dissimulé dans l’ombre semble observer la scène avec une attention toute particulière. Son sourire féroce apparaît dans les ténèbres et déchire la nuit…

Chapitre 131 Chapitre 133

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