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Impossible reddition

Sorti le 23/06/2010, compilé dans le Volume 15

Histoire :

Un verre encore à moiti rempli d’alcool explose entre les doigts tremblants d’Engal. Sa main, vibrante de rage, se resserre sur les débris de verre, laissant s’écouler du sang entre ses doigts jusque sur le comptoir. Derrière celui-ci, le barman à l’air crasseux jette un œil sévère sur le mage, qui relâche alors la pression, laissant retomber quelques morceaux de verre.

(Barman) : Vous comptez me le repayer, j’espère.

Engal ne lui accorde même pas un regard, ramenant ses bras contre lui. Le barman se racle la gorge et se détourne de lui pour reporter son attention sur un autre client. Le teint livide et maladif, les yeux rouges et cernés, Engal pousse un soupir profond avant de commencer à extraire les bouts de verre fichés dans la chair de sa main. A côté de lui, un jeune homme tremblotant le contemple d’un air affolé, comme s’il venait de lui révéler la date de la fin du monde.

(Garçon) : Et ça c’est réellement passé comme ça ? C’est vraiment toi qui a tiré ces missiles ?

Engal tourne des yeux secs vers le jeune homme, comme s’il venait de se souvenir de sa présence. Il a certainement déjà dû pleurer toutes les larmes de son corps, et il ne lui en reste plus assez pour pleurer de colère.

(Engal) : C’est bon, Fiers, je n’ai pas besoin que tu restes là…

(Fiers) : Mais… mais c’est pas juste ! Ce n’était pas toi !! Tu le sais bien, non ? Tu étais contrôlé, c’est forcément le cas !!

Devant l’excitation du jeune magicien, Engal commence à s’énerver. Enivré par l’alcool, il se redresse, son teint rougissant à mesure que sa colère remonte.

(Engal) : Putain, mais qu’est ce que j’en sais, abruti ?! Et si c’était moi, hein ? Tu ferais quoi ? Tu irais prévenir tous les autres de la bande ? Tu leur dirais de venir cramer ce pauvre diable d’Engal ?

Fiers se laisse tomber de son siège et recule de quelques pas sous les cris rageurs d’Engal qui semblent le terrifier plus que le vexer. Le jeune magicien ne reconnaît plus le chef de clan du quartier de White Scar. Engal n’a pas fini d’enrager, sa colère éclate, lancée dans le vide à l’intention de personne. Il écarte les bras, se tournant sur lui-même, comme pour déclarer sa phrase au monde entier.

(Engal) : Alors ?! Il vient ce jugement, ou pas ? Qu’est ce qui s’est passé ?! Pourquoi est ce que j’ai fais ça ? POURQUOI J’AI DU FAIRE CA ?! Il n’y a personne qui va se décider à me punir pour mon crime ?

Une main forte saisit alors Engal au collet, le ramenant subitement à la réalité. Ses yeux rougis par la douleur et embrumés par l’alcool se retrouvent alors confrontés à la vision du visage bourru du barman, qui en a visiblement plus qu’assez de tout ce cirque.

(Barman) : Toi, tu vas aller cuver ailleurs avant que je ne me fâche pour de bon.

D’un geste sec des épaules, Engal se détache de l’emprise du propriétaire de la taverne, et sous le regard médusé de Fiers, dépose quelques pièces sur le comptoir et prend la direction de la sortie sans demander son reste. Le jeune magicien, ne pouvant se résigner à accepter ce qu’il vient d’entendre, se lance à la poursuite de son chef, le rattrapant dans la ruelle crasseuse et malfamée qui dessert ce bistrot de seconde zone.

(Fiers) : Engal, arrête de délirer. Tu sais bien que tu ne peux pas être responsable. Tu es notre leader, un fervent défenseur du magos. Ce qui est arrivé n’est pas de ta faute !!

Engal se retourne vers lui, le regard fatigué et l’air dépité.

(Engal) : Et qu’est ce que tu en sais, hein, Fiers ? L’homme que tu as devant toi a fraternisé avec un technopartisan. Et ouai, j’ai fais ami-ami avec Vladimir Morlan alors que j’avais juré de lui trancher la tête.

Fiers a un mouvement de recul face à cette déclaration, comme s’il venait de se prendre un violent coup dans l’estomac. Ses illusions brisées, il serre les poings et son regard s’assombrit.

(Fiers) : Alors… tout est vrai ?

Engal n’a pas besoin de réponse. Il n’avait pas besoin non plus d’en parler, il n’avait pas besoin qu’on le croit pour saisir toute la tragédie de sa situation et la propre incompréhension qui le tiraille depuis cette catastrophe.

(Engal) : Tout ce que je sais… c’est que j’ai le sang de milliers de personnes sur les mains…

(Fiers) : Et tu compte faire quoi ?

Engal se retourne, sans répondre à la question de Fiers, s’éloignant en titubant dans la ruelle étroite et humide. Alors qu’il s’apprête à retrouver l’avenue principale sur laquelle donne cette impasse, il s’accoude au mur, baisse la tête, et déverse au sol tout ce que son estomac contient. La bave aux lèvres, il relève la tête, le regard déjà ailleurs.

(Engal) : Je crois bien… que je vais en finir moi-même…

Au QG de la Brigade Inquisitoriale, l’ambiance est plutôt morose. Quelques brigadiers arpentent les couloirs, des dossiers entre les mains, mais les bureaux ont perdu leur animation, tout le monde avance au ralenti. L’effectif est réduit, tous les brigadiers affiliés à l’ADT ayant été destitués de leur fonction, arrêtés, et mis dans des camps aux abords de la ville. On entend quelques conversations téléphoniques, des demandes d’enquête, mais plus rien ne bouge : la brigade d’intervention d’Eidolon semble réduite à l'impuissance. C’est la même ambiance qui règne dans le bureau de Telziel. L’inspecteur est assit derrière le même foutoir habituel, mais même l’aspect bordélique de son lieu de travail ne prête plus à rire. Eliza est assise sur une chaise de l’autre côté, passant au broyeur, l’un après l’autre, des dossiers devenus obsolètes, commandités ou affiliés à l’ADT. Notgiel boit un café en regardant pas la fenêtre. Les rues sont désertes, une atmosphère de peur règne. Quelques soldats aux emblèmes du généralissime arpentent l’avenue et la place qui bordent le bâtiment, assombrissant le décor de leur présence. Dans sa chaise roulante, Davien est le seul qui semble à peu près animé, s’amusant à tenir en équilibre sur les deux roues arrière de son nouveau moyen de locomotion personnel.

(Notgiel) : Ca fait bizarre que Zerkim ne soit plus là. C'est moins drôle sans lui.

(Telziel) : Il devait retourner à Adra'Haar... et je pense qu'il a bien fait. Au fait, quelqu’un est au courant de ce qu’a donné cette grande réunion avec l’Archimage d’Adra’Haar, hier soir ? Dans le marasme de la situation, j’ai complètement oublié de me tenir informé...

Davien laisse retomber les petites roues avant de son fauteuil, fait un demi tour habile et avance jusqu’au bureau de Telziel, l’air sérieux.

(Davien) : Imagine le pire.

(Telziel) : Hmm… Adra’Haar et Eidolon ont signés des accords d’ententes anti-technologiques ?

Davien lève l’index, comme pour souligner la perspicacité de Telziel, qui pousse un soupir de lassitude en voyant ses craintes confirmées. Eliza passe un nouveau dossier dans le broyeur, dont le bourdonnement sert de fond sonore.

(Davien) : Adra’Haar a offert une association directe à Eidolon, pour l’aider à se relever de la crise, d’une part : aide aux blessés, gestion des prisonniers, envoi de main-d’œuvre pour le « plan de restructuration de la ville », conseil d’écoute et de lois. En bref, tout le bataclan. Et de l’autre part, c’est dans la lutte contre « la corruption technologique » qu’Eidolon et Adra’Haar vont à présent marcher main dans la main.

Notgiel pousse à son tour un soupir d’inquiétude.

(Notgiel) : Ça sent la guerre avec Hydrapole.

(Telziel) : Ça nous pend au nez, en effet. C’est presque comme si ce cher Yuri Whyze accélérait les choses pour aller en ce sens.

(Eliza) : Tu as raison, tout ça va beaucoup trop vite… un peu comme si tout avait été préparé à l’avance. Qui aurait pensé qu’il résulterait quelque chose d’aussi horrible de cette prise d’otages ?

(Davien) : Si vous saviez…

Les trois tournent leur attention vers Davien, dont le regard s’est assombri. L’inspecteur croise les bras sur son torse et ferme les yeux, comme pour souligner la gravité de ce qu’il a à dire.

(Davien) : Ma sœur m’a téléphoné ce matin. Elle habite au Sud d’Eidolon, dans le quartier de Daler’Os. Les camps d’isolement sont tout proches… elle m’a dit ne pas avoir pu dormir de la nuit. On entend des hurlements en continu...

(Eliza) : Tu… tu crois qu’ils les torturent ?

(Notgiel) : Ils n’oseraient tout de même pas. Si ça ce savait, il y aurait une révolte populaire, non ? Quelque chose comme ça ?

Telziel laisse retomber ses deux mains sur le bureau, d’un air grave.

(Telziel) : C’est très utopique, comme réflexion, Notgiel… La majorité des habitants de cette ville n’ont pas notre détachement sur la question. Pour eux, à présent, un bon technopartisan est un technopartisan mort. Whyze a donné le ton en mettant à mort Alec Windermal… c’était un acte symbolique. Personne ne leur viendra en aide.

(Eliza) : Pas même nous ?

(Todd) : Il vaudrait mieux éviter.

Tous les regards se retournent vers la porte du bureau, dans l’encadrement de laquelle se trouve l’imposant lieutenant Todd. Une barbe drue lui a poussé sur les joues, et il a l’air plus ramassé que d’habitude, plus fatigué, comme s’il venait de passer des journées très difficiles. Il tient sous son bras un gros dossier. Il entre d’un pas dans le bureau, l’air un peu penaud.

(Todd) : Je reviens de la réunion sénatoriale où la Brigade a été assignée en commission de discipline.

Telziel se retourne vers lui, l’air un peu arrogant, croisant ses bras sur son torse.

(Telziel) : Alors, ça a donné quoi ?

(Todd) : J’ai réussi à éviter des jugements personnels dans l’affaire… mais le BAC est démantelé.

Davien tape du poing sur le rebord en cuir de son fauteuil. Tout le monde prend un air dépité, sauf Telziel, qui semble avoir senti le bouchon venir.

(Davien) : Bon sang ! Le message est passé, en gros. On doit se tenir à carreaux et on se retrouve entre les griffes de l’armée sénatoriale.

(Todd) : Bien plus que vous ne le pensez…

Un grand silence émerge de cette atmosphère pourtant déjà extrêmement muette. Mais les souffles se sont arrêtées tandis que tout le monde attend que le lieutenant Todd annonce ce qui peut bien être pire que ça.

(Todd) : A partir d’aujourd’hui, la Brigade Inquisitoriale est destituée de son état d’institution publique et est mise sous le contrôle de l’armée sénatoriale d’Eidolon.

Eliza laisse tomber au sol le dossier qu’elle était en train de passer, petit à petit, dans le broyeur. Tout le monde est sous le choc, mais étrangement, personne ne dit rien, comme s’ils s’y étaient tous attendus, quelque part.

(Davien) : Notre petite provocation au cimetière a été prise un peu trop au sérieux, dirait-on.

Telziel pousse un ricanement sombre à cette idée, relevant des yeux colériques vers Todd.

(Telziel) : Alors, Yuri Whyze n’est peut être pas un héros, mais c’est notre patron maintenant.

(Todd) : Tu me reproches de leur être rentré dans le lard ?

(Telziel) : Certainement pas !! Mais qu’est ce qu’on va faire pour toutes nos investigations ? Nos enquêtes en cours ? Notre réseau anti-terroriste ? Comment va-t-on agir contre l’Ordo Arakis à présent ?

Eliza fait alors un mouvement qui attire l’attention de tout le monde. Des deux mains, elle vient brutalement s’appuyer contre le bureau de Telziel, se plaçant en rempart entre lui et Todd, comme pour faire comprendre qu’elle a quelque chose d’important à dire, et que ce quelque chose doit surtout être entendu par son fiancé.

(Eliza) : On abandonne pour l’Ordo Arakis.

D’un air surpris et incrédule, Telziel se penche vers elle, faisant crisser son fauteuil sous son poids.

(Telziel) : Et… pourquoi ?

Eliza ferme les yeux et prend une profonde inspiration, comme si ce qu’elle avait à dire lui pesait réellement et avait du mal à sortir. D’un coup, elle le crache d’une voix vive et rapide, presque comme si elle se blessait en prononçant ces paroles.

(Eliza) : Parce que j’en ai fais le serment auprès de Rufus Van Reinhardt…

Telziel ne peut s’empêcher de laisser tomber sa mâchoire inférieure. Un silence de mort emplit l’espace du bureau. Plus personne n’ose intervenir, tant et si bien qu’Eliza rouvre les yeux et vient achever son plaidoyer d’une voix devenue larmoyante.

(Eliza) : C’était le seul moyen… pour sauver Notgiel… pour retirer quelque chose de positif de cette débâcle…

Telziel ferme sa bouche et se laisse retomber au fond de son fauteuil. Son expression se calme, mais cela ne dissimule en rien la rage qui bouillonne sous ses traits. Finalement, il pose une main calme sur son bureau et se racle la gorge.

(Telziel) : Quelque chose de positif, hein ?

Il laisse passer un nouveau silence, puis sa colère commence à éclater dans sa voix.

(Telziel) : Davien paralysé à vie. Embert et Daron morts. La brigade muselée. Le BAC supprimé. Des milliers de personnes décédées. Dix villes rayées de la carte. Des centaines de personnes torturées dans des camps. Une dictature militaire en marche. Une instance de guerre mondiale imminente. QUELQUE CHOSE DE POSITIF ?

Eliza a un mouvement de recul face à cette attaque, bien qu’elle ne soit pas dirigée exclusivement contre elle. Elle se cogne à Todd, qui la retient délicatement pas les épaules. La jeune femme se sent rassuré à ce contact amical et bienfaisant. Davien tape une nouvelle fois du poing sur le bord de son fauteuil, coupant court à la colère de Telziel.

(Davien) : Arrête ça tout de suite, Telziel. Tu sais que c’est n’importe quoi. L’Ordo Arakis est responsable en partie ? D’accord ! Mais on sait tous très bien qu’il y avait quelque chose de sous-jacent. S’acharner contre eux, perdre notre temps à poursuivre ces terroristes, ce serait se voiler la face, essayer de nous trouver des responsables à saisir parce qu’on sait très bien qu’on ne pourra jamais rien faire contre les véritables coupables. Et il faut qu’on arrête de se mentir à nous-mêmes !

Telziel reste interdit face à cette brutale intervention. Il baisse les yeux, voyant Davien assit dans son fauteuil roulant, privé à jamais de sa motricité, et ses joues rougissent légèrement de honte. Mais finalement il se lève de son bureau, et jette un regard à toutes les personnes présentes dans la pièce, les unes après les autres.

(Telziel) : Dois-je en conclure que vous êtes tous d’accord sur ce point ?

Aucune réponse. Ce qui suffit comme réponse.

(Telziel) : Bien.

D’un geste sec, Telziel se saisit de sa veste, pendue derrière le dossier de sa chaise, l’enfile et se dirige vers la porte de sortie de son bureau. Todd tourne un visage suspicieux vers lui, et lui lance un regard interrogateur, que l’inspecteur vient soutenir avec toute la fierté qu’il peut y faire passer.

(Telziel) : Je démissionne.

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