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La faucheuse

Sorti le 10/06/2010, compilé dans le Volume 15

Histoire :

Almee se sent flotter dans un abîme de noirceur. Sur ses côtés, il peut légèrement percevoir l’environnement flou de la proue du bateau qui se dilate lentement au gré de la pluie, seul élément clairement distinct. Chaque goutte semble avoir le poids des secondes, et chaque seconde s’écoule, liquide, dans son regard, diluant l’espace physique en une myriade de fibres se teintant de la couleur rosâtre, légèrement violacée, du spectre de Shinzu. C’est alors qu’il prend conscience que c’est le même filtre qui vient de se calquer sur sa vision, et que lui aussi à présent, est sans doute composé de cette matière éthérée, ectoplasmique. Il n’a plus conscience de son être, et les derniers instants où il perçoit que sa pensée propre lui appartient encore, il sent la haine pour sa propre existence atteindre le stade critique de l’obsession. Des images multiples s’enchaînent à la vitesse de la lumière sous ses yeux, sans qu’il ne parvienne plus à distinguer le monde réel de celui de la pensée. Son père se tient devant lui, son regard sévère, son costume serré, un infatigable air de reproche imprimé sur le visage. Ses lèvres s’entrouvrent, il prononce quelque chose. Almee ne saisit rien. Le corps de son père s’évapore, comme une fumée disparate soufflée par le vent. Il laisse la place à une image naissante de Rufus, qui tient Sayam par les épaules. Les deux le regardent sévèrement. Il veut aller vers eux, mais ils ne cessent de s’éloigner, malgré leur immobilisme. Des silhouettes se soulèvent derrière eux. Almee croit reconnaître celle de Raven, celle de Vulcan, mais les ombres s’intensifient, avalant totalement l’image du binôme de l’Ordo Arakis, qui disparait dans les ténèbres où le réploïde se trouve à présent plongé. Plus aucune activité, un noir total. Un éclat léger déchire le voile de l’obscurité. Nu, Shinzu contemple son frère d’un air neutre. L’espace d’un instant, Almee imagine son frère l’attaquer, plaquer ses mains glaciales de spectre contre sa gorge et serrer de toutes les forces que sa haine pourrait déployer. Insensée, cruelle. Mais Almee prend conscience qu’il n’a plus de gorge, qu’il est lui-même fantomatique, et tout aussi impalpable que son défunt frère. « Défunt » ? Un attribut qu’il peut à présent appliquer à sa propre personne. Almee sourit. Son frère l’imite. Mais est ce bien lui ? La silhouette de Shinzu tend alors une main amicale vers Almee, une main qui semble illuminer au travers des ténèbres par la pâleur presque chaude qui semble s’en dégager. Almee hésite, il n’ose pas approcher. Comment le pourrait-il ? N’est-il pas inexistant ? L’image de Shinzu se trouble, seule la main tendue reste clairement visible, immuable dans sa fixité. Les traits de son frère muent pour prendre une autre apparence, un autre aspect. Le visage de Vladimir se superpose à celui de son frère, et son sourire semble soudainement plus véritable, plus rassurant. Almee n’a pas de main, ni de corps, mais comme s’il pouvait encore se mouvoir, sa non-main se tend, saisissant dans son impalpable condition celle de Vladimir. Le professeur plisse les yeux, visiblement ravis. Face à cette expression de réel bonheur, Almee se sent alors enfin bien et apaisé. Et tout vire au noir.

Le corps d’Almee est effondré, face contre terre, recouvert d’une pellicule de pluie qui ruissèle entre ses épaules jusqu’à rejoindre le sol qui compose la proue, où elle se fond dans une flaque de sang. Au dessus du cadavre, Ikher contemple son œuvre, tout en maintenant dressé Ideus Ombra, qui se gorge des dernières émanations ectoplasmiques extraites d’Almee. Le gantelet crépite d’énergie malsaine, et le tourbillon se calme, ne laissant plus percevoir que quelques petites volutes impalpables et diffuses. Puis la coque de verre perd de son teint, et tout redevient sombre. L’impression de puissance néfaste disparaît. Ideus Ombra est satisfait, et son pouvoir s’est à nouveau endormi. Ikher fait un rapide geste du bras, continuant à fixer Almee. Suivant son mouvement, le gantelet se défait aussi rapidement qu’il était apparu, dans un bruissement de cliquetis métalliques, jusqu’à reprendre l’apparence d’un simple bracelet totalement banal. Un nouvel éclair vient illuminer la scène. Pecha, qui était resté figé dans une sorte d’admiration malsaine au moment où l’âme d’Almee avait été dévorée par le gantelet, semble revenir à lui sous ce coup de tonnerre. D’un geste rapide et précis, il essuie le sang qui recouvre sa lame contre un bout de tissus qui pend de sa ceinture. Étant donné les multiples tâches brunes qui souillent celui-ci, il doit certainement se trouver là pour cet usage bien précis. Un pas humide se rapproche, celui de Rufus. Le regard sombre et glacial, il observe le corps d’Almee, comme s’il venait de le découvrir à l’instant, et que son expression s’était figée dans une apathie coupable. Ikher affiche un sourire glacial où ses dents semblent plus acérées.

(Ikher) : Ideus Ombra a pu se délecter tout son comptant. Qui aurait pensé que l’âme de ce pauvre Almee eût été si délectable ?

(Rufus) : En es-tu le réel garant ?

L’œil fou, Ikher pointe soudainement son énorme sabre noir droit devant lui, comme s’il ne pesait rien, ce qui, bien évidemment, semble être tout l’inverse. La pointe acérée de la lame rocailleuse vient stopper Rufus dans son avancée, s’immobilisant à environ cinq centimètres de son visage. Ikher redresse un regard fou et corrompu, où brille une lueur malsaine. Son expression a prit une tournure terrifiante. De sa gorge provient une voix engluée et grave, qui semble raisonner d’un millier de plaintes.

(Ikher) : Un millénaire d’existence bout à présent au fond de mon être. Comment oses-tu seulement te tenir en face de moi comme si tu étais mon égal ?

Rufus semble surpris du ton que prend son frère, et l’animation qui saisit Pecha semble le conforter dans son idée que l’emploi d’Ideus Ombra n’est pas sans effet secondaire. L’homme de main d’Ikher se précipite au devant de son maître, plaquant son pouce contre son front en psalmodiant quelques murmures incompréhensibles. Ikher semble alors s’effondrer sous le poids de son propre corps, et apparaît subitement essoufflé, maladivement pâle.

(Ikher) : Almee était visiblement quelqu’un de puissant, dans le fond. Son assimilation est plus difficile que je ne l’aurais pensé.

Rufus lui lance un regard de travers, visiblement intéressé.

(Rufus) : Tu as accès à sa mémoire ?

(Ikher) : Qu’est ce que ça peut bien te faire ?

(Rufus) : Vérifie quels contacts il a pu avoir avec Opitz, ce qu’il peut m’apprendre sur lui.

Ikher pousse un ricanement sombre, pourtant marqué d’une certaine indignation face au détachement que prend son frère pour s’adresser à lui, surtout sur un tel sujet et dans cette situation bien précise.

(Ikher) : Tu le mène à sa mort et tu me demandes ensuite de fouiller dans ses souvenirs ? Es-tu vraiment une personne aussi insensible ?

(Rufus) : Je ne suis pas responsable de la mort d’Almee. Je n’ai fais que lui donner ce qu’il cherchait. Il s’est dirigé librement vers le destin fatal qui l’attendait.

(Ikher) : Tu fais preuve d’une admirable mauvaise foi.

Ikher ferme les yeux et semble se concentrer l’espace d’un instant. Son corps est parcouru de légers tremblements, et un râle quasiment impalpable se met à jaillir de sa gorge, tandis que sa tête se penche de plus en plus en arrière. Une aura néfaste, identique à celle d’Ideus Ombra, se met à nouveau à envahir l’espace, picotant les bras de Rufus et Pecha comme une sombre électricité statique. Finalement Ikher redresse la tête et rouvre les yeux. La pression disparaît immédiatement et tout revient à la normale.

(Ikher) : Opitz l’a réparé et réactivé après un incident technique à Idlow. Il l’a ensuite programmé afin de le mener à toi… sans doute pour te surveiller ou te localiser. Il a modifié quelques programmes mémoriels dans son esprit. Il lui a fait croire à un parricide à l’encontre du père Natar. Je ne saisis pas trop pourquoi… peut être pour le tenir à l’écart de ce Morlan… le scientifique qui s’était occupé d’Almee.

Ikher regarde dans le vague, un énigmatique sourire imprimé sur son visage.

(Ikher) : C’est assez amusant… ce Morlan. Almee le considérait réellement comme son père.

A cette évocation, Rufus ne peut réprimer une légère expression de regret, qu’il s’empresse de camoufler en concentrant son attention sur le sabre d’Almee, qui repose au sol au milieu de la flaque de sang continuant à s’étendre, emportée par l’eau de pluie. Le chef de l’Ordo Arakis se baisse, prêt à ramasser l’arme, mais Ikher l’interrompt dans son mouvement en employant un ton nettement plus ferme.

(Ikher) : Je n’aurai pas la faiblesse de te laisser ce trophée de chasse. Il revient à Pecha.

A ces mots, l’homme de main d’Ikher ne peut s’empêcher d’exprimer un sourire satisfait et se baisse pour saisir la garde du katana d’Almee. Il l’extirpe de l’emprise de Rufus avant de plonger son regard sur lui, fasciné. Immédiatement, il fait deux trois moulinets extrêmement précis de l’arme, la faisant siffler dans l’air comme jamais son ancien possesseur n’aurait pu le faire.

(Pecha) : Une lame parfaite.

Ikher hoche calmement la tête, laissant Pecha ranger l’épée dans son fourreau, qu’il décroche de la ceinture du cadavre d’Almee, comme si celui-ci n’était déjà plus qu’un objet dénué d’intérêt et d’importance.

(Ikher) : Tu peux récupérer son corps, si tu le souhaite, mais n’attends plus rien d’autre de moi.

Ayant lâché ces mots, Ikher se détourne d’un air détaché de Rufus, prenant la direction des escaliers du Vindicare. Dans la pluie battante et les ténèbres de la nuit, Ikher ne tarde pas à disparaître, sa silhouette s’effaçant dans l’ombre comme la mort elle-même, laissant derrière elle le dernier tributaire de sa mortelle générosité.

Les pluies du désert sont aussi rares qu’impressionnantes. Celles qui frappent le désert Arkonnen, le plus terrible et le plus aride de Kiren, tiennent presque un aspect mythique. Cependant, en cette nuit terrible qui a vu la mort d’Almee, le repaire de l’Ordo Arakis, perdu au milieu d’une tempête de sable éternelle, au cœur même du désert Arkonnen, est plongé sous la terrifiante pluie désertique. Des trombes d’eau semblent s’écouler du ciel dans un bruit tonitruant de cascade, se mêlant au sable projeté par le tourbillon. C’est alors une pluie de boue, une pluie sombre et suintante, qui chute, interminable et atroce, brouillant la nuit noire d’un rideau de pierre. Les murs du repaire sont maculés de cette substance collante et effrayante, qui efface ses traits et fait grimper le niveau du sable. Le lendemain, le château se sera enfoncé de plusieurs mètres sous la surface du sol. Après tant de siècles à subir les rares mais terribles assauts de cette pluie fondatrice, comment savoir qu’elle pouvait être l’ampleur réelle, aussi impressionnante que légendaire, de ce palais perdu au beau milieu de terres que personne au monde ne souhaiterait habiter ? Cela fait bien longtemps que l’entrée réelle du repaire a disparu sous les méandres de la boue et du sable, engloutie dans les profondeurs d’un désert qui désire ardemment reprendre ses droits sur cette hérésie architectural qui vient brouiller la perfection de son environnement lunaire. Les membres de l’Ordo accèdent au repaire par des fenêtres devenues entrées, des balcons devenus perrons, des remparts devenus préaux. Sous l’un de ces préaux se tient Sayam. Son corps est maculé en de nombreux endroits par la boue qui tombe du ciel, projeté sous les remblais du château par la puissance du vent de la tornade qui lui fait face et balaye ses cheveux de devant son visage. Les pieds englués dans la substance brunâtre jusqu’aux chevilles, elle semble prêter l’oreille à la pluie, écoutant ce qu’elle a à lui dire. Les yeux de Sayam versent des larmes amères, que son expression, cependant, ne parvient à magnifier en une véritable douleur tragique.

(Sayam) : Je suis désolée… tellement désolée, Almee… je suis désolée… désolée…

Et comme pour venir ponctuer l’unique phrase qu’elle ne peut s’empêcher de répéter en boucle, le souffle de la tempête semble se répartir vers l’extérieur, rejetant le sable de l’autre côté du repaire, épargnant le cœur du cyclone où se dresse fièrement le repaire de l’Ordo Arakis. Ce qui retombe alors du ciel n’est plus un mélange d’eau et de sable, mais seulement de l’eau et rien que de l’eau, de véritables trombes d’eau. Sayam quitte alors son couvert et se place sous cette cascade salvatrice en écartant les bras, semblant se délecter du message que le liquide lui transmet, et qu’elle est la seule à pouvoir comprendre.

Vladimir est encore en train de faire défiler les dossiers de Yunda Oy sur son écran. Par moments, il s’arrête, se gratte la tête quelques secondes, puis ouvre un autre fichier, sur un autre écran, où il tape des lignes de code complexes avant de se remettre au travail. Une barbe de cinq jours lui a poussé sur le visage, vieillissant ses traits. Samantha lui dépose une tasse de café et le saisit par les tempes pour déposer un baiser sur son front plissé par le sérieux. Vladimir lui sourit et se saisit de la tasse, s’humectant les lèvres du café brûlant. D’un geste du bassin, il fait pivoter son fauteuil de l’autre côté, se détournant du bureau pour faire face à l’énorme cuve qui avait attiré son attention, lors de sa première entrée dans le laboratoire secret de Yunda. A l’intérieur du Rhésus Final, une silhouette est apparue au creux du liquide épais et gazeux qui remplissait la cuve cylindrique. Vladimir appuie sur un petit interrupteur qui allume des néons situés dans ce coin de la salle, révélant à la lumière le contenu incroyable du cylindre. Un squelette en formation se trouve à l’intérieur, flottant dans le liquide en opérant un léger mouvement de haut en bas, agité par le mouvement des bulles d’air qui remontent le long de la cuve. La tête, le torse et le bassin sont parfaitement formés. Les bras et les jambes ne le sont qu’à moitié. Un écran relaye un processus de chargement qui n’en est à qu’à 15% de son avancée. Les données numériques sont traitées, et donnent naissance à des réactions chimiques qui semblent composer un corps à l’intérieur de la cuve, en commençant par la base de son armature, son squelette, qui se verra certainement recouvrir par la suite de tout le reste. Vladimir reste un instant pensif devant cette merveille incroyable.

(Vladimir) : J’achève aujourd’hui le travail de l’esprit le plus brillant de notre siècle. Yunda Oy…

(Samantha) : Quel dommage qu’elle soit morte sans pouvoir contempler l’objet concret du travail de sa vie.

Vladimir hoche la tête, boit une lampée de café et se remet finalement au travail. Mais la tristesse mortuaire ne concerne pas uniquement la fin dramatique de la vie de Yunda Oy, car sur un bureau, plus à l’écart, près du panneau de chargement d’Oy-01, où la bête mécanique se tient totalement immobile, comme endormie, recouverte de multiple câbles tous relayés à Rhésus Final, se trouve le petit boîtier de suivi à distance d’Almee… et l’écran de celui-ci ne présente plus qu’une fine ligne blanche et continue, là où, il y a encore une dizaine de minutes, sautillait la représentation graphique de son rythme cardiaque…

Chapitre 129 Chapitre 131

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