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La mécanique du corps

Sorti le 16/04/2010, compilé dans le Volume 14

Histoire :

(Almee) : Comment ça, non ?

Sayam s’est redressée et calfeutrée dans un coin de sa cuve d’eau. Seule sa tête en dépasse, son menton enfoncé sous la surface. Elle a un regard froid et détaché. Son visage pâle appui son sérieux. Almee s’est également relevé, et il tient les bords de la cuve à deux mains, l’air inquiet, et les sourcils froncés par la colère face à l’imprévu.

(Sayam) : Non. Je refuse de partir.

(Almee) : Tu comprends ce qui est en train de se jouer ? En as-tu seulement conscience ?

Sayam se jette alors en avant, saisissant le visage d’Almee à deux mains, se redressant de toute sa hauteur, surplombant ainsi le réploïde et redressant sa tête pour le forcer à la regarder dans les yeux. Son corps nu et ruisselant d’eau n’interpelle même pas le jeune homme, tant la profondeur de son regard semble le noyer dans l’impuissance.

(Sayam) : Ecoute moi bien, Almee. Rufus est la personne en qui j’ai le plus confiance au Monde.

(Almee) : Quoi ?! Mais pourqu…

(Sayam) : Je ne tolèrerai pas que tu remettes sa parole en doute. Si tu veux partir, fais-le. Mais tu le feras seul.

Ayant lâché ces mots, Sayam se laisse retomber dans la cuve et barbote gaiement. Almee est abasourdi. Les yeux écarquillés, il contemple Sayam, se demandant à qui il vient d’avoir à faire. La jeune fille tourne vers lui un visage radieux et innocent. Les yeux plissés de contentement, elle lui tire joyeusement la langue et rigole avec plaisir tout en reprenant son attitude enjouée et amusée de tout. Almee s’éloigne d’elle de trois ou quatre pas, le visage d’abord figé dans son expression d’effroi et d’abattement, le fermant peu à peu dans une sorte d’expression de dureté, de fermeté et de conviction. D’un geste sec, il se détourne du bassin et prend la direction de la sortie de la pièce, empoignant la porte d’une main ferme et la franchissant sans un regard en arrière.
Dans le couloir, il baisse la tête et pousse un soupir. Lorsque la main de Raven se pose sur son épaule, il ne peut refreiner un cri d’effroi en se jetant sur le côté.

(Raven) : Désolé de t’avoir fait peur.

(Almee) : Ce n’est rien… j’y allais, de toute manière.

(Raven) : Non. Je dois te parler.

Raven lui fait signe de le suivre d’un geste rapide de la main, avant de s’éloigner dans le couloir. Presque par dépit, et sans même trop savoir pourquoi tant son altercation avec Sayam vient de l’anéantir, il suit Raven la tête baisse, les yeux mi-clos. Le samurai à l’armure cybernétique attire le réploïde jusqu’à une grande terrasse ouverte sur l’extérieur, balayée par le vent de la tornade qui protège le repaire de l’Ordo Arakis. Quelques plantes exotiques bardent les rambardes qui encadrent l’espace, égayant la pierre poli par le vent et roussi par le sable. Raven s’adosse doucement contre le mur et attend un instant avant de prendre la parole, semblant peser soigneusement ses mots derrière son masque.

(Raven) : J’ai entendu ta conversation avec Sayam.

Almee ne se démonte pas, gardant son air figé et dépité.

(Almee) : Je vois. Fais ce que tu as à faire et ne te culpabilises pas.

(Raven) : Ne sois pas idiot. Tu sais très bien que personne ici ne veut que les choses se passent comme ça.

Almee pousse un ricannement effronté en haussant les épaules.

(Almee) : La belle affaire. Tout le monde semble ignorer ce qui est arrivé, semble passer dessus, semble ne pas vouloir prendre en compte notre part de responsabilité ! Même si ce n’est pas Rufus qui est à l’origine du lancement des missiles, ce dont je ne suis pas sûr malgré tout, est ce qu’il serrait arrivé tous ces malheurs si on n’avait pas attaqué le CREAE ?!

Devant le stoïcisme et l’absence de réponse de Raven, Almee sent sa colère augmenter, ce qui lui permet de continuer à cracher sa révolte.

(Almee) : La réponse est non ! Le problème ce n’est pas seulement les missiles ou ces dizaines de milliers de morts, ni même nos amis qui manquent de peu d’y laisser leurs vies : c’est que nous faisons des choses immorales. Nous apportons quelques pierres supplémentaires à la construction de la ruine de ce monde. Franchement, tout ça était il nécessaire ? Ce n’est qu’un caprice. Rufus est un dangereux égoïste.

(Raven) : Rufus est un idéaliste. Nous le sommes tous ici.

(Almee) : Tu plaisantes, j’espère ?!!

Devant l’attitude d’Almee qui passe de plus en plus clairement à la colère franche et ouverte, Raven se décolle du mur et s’approche de lui d’un pas calme, comme pour le conforter à adopter le même état d’esprit.

(Raven) : Ne croit pas que la culpabilité ne me ravage pas l’âme, à chaque moment du jour et de la nuit.

Almee redresse la tête, intrigué par les paroles de Raven, contemplant son masque dénué d’expressivité, tentant de comprendre l’état d’esprit de son interlocuteur sans pouvoir le voir.

(Raven) : Ce qui est arrivé est le résultat désastreux d’une lutte que nous menons tous.

(Almee) : Et contre qui ?

(Raven) : D’abord contre nous-mêmes…

Raven porte la main à sa poitrine et effleure délicatement du doigt un petit interstice de sa combinaison énergétique, faisant apparaître en surbrillance les contours clairs d’une protubérance ronde qu’il détache d’un geste de la main, émettant par ce mouvement un étrange bruit de dépressurisation. Raven retire l’embout auquel est fixé un assemblage compliqué de petits rouages et de clés pivotantes en acier doré, qui tournent et s’entremêlent doucement en un petit cliquetis musical rappelant presque le battement d’un cœur humain. A l’intérieur du trou pratiqué dans la poitrine de Raven, c’est un même assemblage de rouages et d’étranges cylindres sur lesquels sont gravés des écritures incompréhensibles brillant d’un étrange éclat bleuté. Raven laisse Almee le contempler l’espace de quelques secondes, avant de refermer cette ouverture sur l’intérieur de son être, aussi sobrement qu’il l’a fait apparaître. Le jeune-homme reste abasourdi et ne trouve plus rien à dire.

(Raven) : ..Et ensuite contre le monde. Car ce monde est fait d’injustices, de cruauté, de haine et de violence. Il n’est qu’une synthèse des pires choses qui habitent l’âme humaine. La bonté existe en chacun, mais c’est avec le pire de lui-même que l’Homme bâtit son environnement et la société. Les êtres qui y meurent sont tous les victimes de la même fatalité.

Raven s’éloigne d’Almee d’un pas, semblant vouloir le laisser peser et comprendre ce qu’il vient de lui dire.

(Raven) : Tu n’es pas le seul. Rufus lui-même ne l’a pas encore compris. Sa haine contre Opitz l’aveugle et le pousse dans la mauvaise direction.

Ayant lâché ses mots, Raven s’éloigne d’un pas tranquille vers la baie vitrée qui sépare la terrasse de l’intérieur du bâtiment.

(Almee) : Mais alors… pourquoi l’aides-tu ?

Raven s’arrête, la main posée contre la baie vitrée, et sans se retourner vers Almee, il répond.

(Raven) : Parce que je sens qu’il peut changer ce monde, comme il m’a changé moi.

Laissant Almee à ses pensées, Raven disparaît dans l’ombre.
   
Un laser brûlant traverse soudainement la pénombre d’une pièce plongée dans le noir, remontant brusquement sur une vingtaine de centimètre avant de disparaître aussi vite qu’il est apparu. Un claquement se fait entendre : le bruit d’un loquet d’acier, tranché en deux et tombant au sol. La grande porte maintenue fermée s’ouvre alors sur les ténébreux locaux, en coulissant sur un petit rail latéral. Une vive lumière illumine l’espace intérieur, révélant son contenu laissé à l’abandon depuis des années déjà. Un grand nombre d’ordinateurs, d’appareil de modelage, des cuves de composition chimique et de traitements ADN, des réseaux câblés courant dans toute l’infrastructure, parcourant le sol comme un réseau nerveux et tapissant les murs à la manière d’ornements en sac de toile. Les ombres de Vladimir et de Samantha se détachent de la lumière, pénétrant plus avant dans l’ancien laboratoire de Yunda Oy. A leur simple présence, l’activité se remet en marche et les néons fixés au plafond s’illumine d’un coup, baignant l’intégralité des locaux dans leur froide lueur électrique. Vladimir plisse les yeux, visiblement intéressé par tous les matériaux qui l’entourent. Un pas lourd et mécanique se fait entendre derrière lui, et Oy-01 désactive son camouflage optique, laissant apparaître au grand jour son imposante apparence. Samantha referme la porte coulissante immédiatement, isolant le groupe des regards indiscrets.

(Samantha) : Il faudra trouver un nouveau moyen de verrouiller l’accès.

(Vladimir) : C’est pas le plus important pour le moment, n’est ce pas ?

Samantha étouffe un petit rire avant de se diriger vers une énorme cuve cylindrique remplie d’un liquide transparent, où bourdonnent paresseusement quelques bulles, propulsés depuis la base par une sorte de bouche de filtrage. La structure occupe la totalité de l’espace entre le sol et le plafond, comme une étrange colonne lumineuse. Une découpe légère sur la surface de verre permet de comprendre que la cuve peut être ouverte, sans doute pour y laisser pénétrer ou sortir quelque chose.

(Samantha) : Qu’est ce que ça peut bien être ?

(Vladimir) : Je n’en sais rien…

Vladimir pose sa main sur la surface du cylindre et s’accroupit pour lire un petit panonceau vissé à la base mécanique de la structure. Il y est écrit « Rhésus Final » sans autre indication.

(Vladimir) : C’est sans doute important. Allons voir l’ordinateur central pour le moment.

Peu difficile à repérer tant il est énorme, l’ordinateur central est entouré par dix terminaux de relai, laissant augurer de l’importance de son contenu. Vladimir s’installe sur le siège disposé devant le long bureau qui court tout le long du mur, recouvert de documents, de pièces de rechange pour Oy, d’outils et d’écrans de gestion du robot. Le scientifique pianote sur le clavier et l’ordinateur s’allume immédiatement. Vladimir fronce les sourcils.

(Vladimir) : Il y a un système de sécurité en béton. Je ne peux même pas pénétrer sur le serveur d’accueil.

(Oy) : C’est normal.

Vladimir et Samantha portent leur attention sur la machine quadrupède qui s’éloigne d’un pas lourd avant de rejoindre un énorme plateau d’acier circulaire adapté à ses dimensions. Quatre trous gainés de loquets numériques servent à accueillir ses énormes pattes mécaniques et à créer un relai direct entre l’ordinateur central et les systèmes internes de la machine. Dès qu’Oy est connectée à ce panneau de maintenance, Vladimir peut accéder au serveur d’accueil.  

(Samantha) : Sécurité en béton, c’est clair : sans la présence et le consentement d’Oy, impossible d’accéder au système.

(Vladimir) : Un peu comme si elle lui laissait déjà le choix…

Samantha semble intriguée par les paroles de Vladimir et tourne la tête vers lui.

(Samantha) : Tu crois que c’est un moyen de développement pour le système Rhésus d’Oy ?

(Vladimir) : Selon la loi sur la robotique de Kritcheck et Farner, datant de 965, tout programme d’IA doit exclure la possibilité du choix. Cela permet un contrôle total sur les robots. C’est facile à comprendre… si tu les laisses faire des choix…

(Samantha) : … ils risquent de développer une identité propre.

(Vladimir) : En même temps cela reste absurde et du domaine du théorique. Un programme codé ne peut pas aller plus loin que ce qu’on a pu y insérer… C’est pour ça que pour les réploïdes, on se base sur des corps et des esprits humains. Ce sont des humains qui deviennent des machines.

Les regards de Vladimir et de Samantha se croisent avant de se porter sur Oy, qui semble totalement se détacher de leur conversation, son œil rouge balayant le laboratoire d’un air curieux et innocent.

(Samantha) : Alors que dans son cas, c’est une machine qui veut devenir humaine.

(Vladimir) : C’est ridicule.

Samantha porte un regard surpris sur Vladimir qui a tourné la tête pour la reporter vers l’écran. L’expression de son visage va pourtant en totale opposition avec ce qu’il vient de dire, puisqu’elle peut y lire à la fois l’excitation et la peur. Le scientifique porte ses deux mains à sa tête et s’attrape les cheveux.

(Vladimir) : Comment pourrais-je seulement parvenir à l’imaginer ?

Les deux éclatent d’un rire frais et sincère, témoignant de leur enthousiasme pour la découverte qu’ils s’apprêtent à faire. Presque immédiatement, les mains tremblantes, Vladimir se met à pianoter sur l’ordinateur central de manière fébrile. Les dossiers défilent dans tous les sens, on peut apercevoir des plans d’Oy détaillés au nanomètre près, des lignes de codage interminables sur les programmes Rhésus, des traités de théorisation de la psyché robotique, et bien d’autres choses totalement incompréhensibles, même pour Vladimir Morlan. Celui-ci retombe en arrière, le souffle coupé, les bras ballants.

(Vladimir) : Je vais en avoir pour au moins une semaine rien que pour lire tout ce dont j’aurai besoin.

(Samantha) : Eh bien, je sens qu’on ne va pas chômer…

Vladimir hoche la tête avant de se replonger sur son travail qui prend la forme d’une mélopée de tapotements frénétiques sur les touches du clavier. Son regard parcourt l’écran en permanence, et il semble totalement absorbé par tout ce qu’il voit. Finalement, il cesse le défilement des fichiers sur un énorme bloc de texte affilié aux plans de cet étrange cylindre qui avait précédemment attiré leur attention.

(Samantha) : C’est le Rhésus Final ?

(Vladimir) : Qu’est ce qu… ?

Vladimir fait défiler le texte, semblant le capter dans les grandes liges, jette un œil sur les diverses notices affiliées aux plans extrêmement détaillés, et sa surprise ne fait que grandir au fur et à mesure qu’il semble comprendre l’intérêt réel de cet outil.

(Samantha) : Qu’est ce que c’est, alors ?

Vladimir se retourne vers elle, une expression abasourdie imprimée sur le visage et un peu de sueur lui perlant au front sous l’effet de l’excitation.

(Vladimir) : Il semble que Yunda Oy ait réellement voulu créer la vie à partir d’une machine.

(Samantha) : Comment ça ?

(Vladimir) : Rhésus Final… cela permet de créer un corps chimiquement humain à partir de données numériques…

Samantha écarquille les yeux, incrédule, comme si la gravité de ce qu’elle venait d’entendre était trop lourde pour qu’elle puisse seulement la croire. Vladimir détourne son regard d’elle pour le poser sur Oy, qui semble s’être mise en veille pour récupérer.

(Vladimir) : Elle va réellement devenir humaine. Mentalement et physiquement humaine.

Chapitre 123 Chapitre 125

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