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Les deux journaux

Sorti le 03/02/2010, compilé dans le Volume 13

Histoire :

D’une main lasse et alourdie par l’effort, Rufus pousse la porte de son ancienne chambre, qui pivote sur ses gonds en grinçant. Un peu en retrait, Cendar risque un coup d’œil vers la pièce au bout du couloir, en arrière sur la droite. Malgré qu’elle soit plongée dans la pénombre, il distingue sans mal l’immense tâche de sang séché qui souille encore le lit conjugal des feu Van Reinhardt. Un frisson lui parcourt l’échine et il détourne son regard de cette vision pour suivre Mortis afin de pénétrer dans la petite mansarde qui servait de cellule à Rufus dans sa jeunesse. Les vieux verrous, le loquet et la chaîne sont encore sur la porte, rouillés, vieillis par le temps. A l’intérieur, Rufus s’est assit sur son ancien lit, soulevant une quantité impressionnante de poussière dans l’air. Cendar manque de peu d’éternuer.

(Cendar) : Qu’est ce qu’on est venu faire ici, au juste ?

Rufus sort de sous sa veste son journal noir et le serre entre ses doigts fatigués et tremblants, après quoi il redresse son visage fantomatique vers son interlocuteur.

(Rufus) : Je ne suis revenu qu’une fois ici… pour récupérer les journaux que j’avais abandonné lorsqu’Opitz était venu m’enlever. Je crois que j’avais besoin de les retrouver pour me prouver que tout ceci avait bel et bien existé, un jour, et que ma vie ne s’était pas résumée à ces seules années dans le laboratoire.

Cendar hoche la tête dans un mouvement conciliant tout en portant un regard sur la décoration très sommaire de la pièce et surtout sur les piles de vieux livres entassés dans tous les coins. Visiblement, les pilleurs ne sont jamais passés par là. Etonnant.

(Rufus) : Je commence une nouvelle vie… je veux laisser ici ce témoignage de l’ancienne. La place de mon journal est en ce lieu. Je suppose que je ferai mieux de le détruire… de tout détruire ici. Mais je n’en ai pas la force. Pas encore.

(Cendar) : Et pour le journal de ton frère ?

(Rufus) : Ca fait longtemps qu’il est retourné entre les mains de son premier possesseur.

La froideur avec laquelle Rufus a prononcé cette phrase, presque comme si elle l’avait piqué au vif, interpelle immédiatement l’attention de Cendar, mais aussi de Mortis, qui jusqu’à présent semblait plus intéressé par les bouquins traînant ça et là que par la conversation en cours.

(Cendar) : Tu l’as donc revu ?

(Rufus) : Oui, je l’ai retrouvé très peu de temps après avoir fuit le laboratoire… ça n’a pas été très difficile. Il venait de démanteler la compagnie Natar suite à la retraite forcée de son père adoptif…

[Flashback]
Rufus est assit sur un banc dans une chapelle à moitié en ruines mais pourtant encore assez fréquentée. Il est adossé à un mur de pierres froides, coupé en son milieu par une large ouverture fermée par une sorte de grille en bois sculpté. De l’autre côté de celle-ci, quelqu’un vient s’asseoir calmement, s’adossant à son tour contre elle.

(Rufus) : Tu as bien changé, Ikher.

(Ikher) : Je ne m’appelle plus comme ça. Et le temps a fait son effet, c’est certain. Même si nous n’avons qu’à peine un peu plus d’un an de différence, nous avons tout deux vieillis bien différemment. On te donnerait dix ans de plus que ton âge.

Rufus pousse un ricanement froid en rejetant sa tête en arrière, la posant contre la pierre glaciale et humide.


(Rufus) : Je vois que tu as bien réussis.

(Ikher) : Je ne le dois pas à notre famille. Ni à toi. Je ne le dois qu’à moi.

(Rufus) : Notre famille n’est plus.

(Ikher) : Certes. Toi non plus.

Une sorte de déception se lirait presque sur le visage de Rufus mais il tente malgré tout de rester de marbre face au ton glacial de son frère. Ikher semble se délecter de la conversation, pour sa part, malgré le détachement qu’il affiche.

(Ikher) : Ca fait bien longtemps que j’ai tourné la page Van Reinhardt.

(Rufus) : Ce n’est pas ce que j’ai conclu en lisant les journaux.

(Ikher) : C'est-à-dire ?

(Rufus) : Ne me prends pas pour un imbécile. La mort de Shinzu Natar. C’était toi. Ta vengeance.

Ikher pousse un ricanement sombre, légèrement emplit d’un mélange de folie et de fureur. La tension qui est en train de monter entre les deux frères est presque palpable.

(Ikher) : Tu es perspicace, mais naïf. Shinzu n’est pas mort pour assouvir une quelconque vengeance. J’avais besoin de la fortune des Natar, puisque l’héritage des Van Reinhardt a été perdu…

(Rufus) : Alors ce n’est que ça ?

(Ikher) : Nul doute que les idées de vengeance soient tes motivations premières, mais ce n’est pas mon cas. J’ai toujours vu plus grand et tu le sais.

Les mains de Rufus se resserrent sur le journal noir et abimé qu’il tient entre les mains. Bien qu’il soit identique au sien, c’est celui d’Ikher qu’il détient ce jour-là. Il pousse un profond soupir et affiche un sourire détaché tout en fixant dans le vide, droit devant lui.

(Rufus) : Ca ne t’est toujours pas passé, n’est ce pas ?

(Ikher) : Aujourd’hui, je ne pense même pas avoir besoin encore de ton aide.

(Rufus) : L’Ideus Ombra est la pire des choses que tu puisses atteindre… crois moi.

(Ikher) : Ce n’est pas mon avis. Ni celui de mes hommes.

Un claquement de doigt se fait entendre. Rufus comprend que c’est Ikher qui vient de donner un signal. Immédiatement, jaillissant de nulle part, une épée s’abat sur le banc où Rufus est assit. Mais celui-ci s’est déjà jeté sur le côté. La lame éclate littéralement le banc en mille morceaux. Au bout de celle-ci se tient un homme robuste, mince et grand à la longue chevelure gris foncé, maintenu liée en une queue de cheval. Son visage affiche un air arrogant et effronté.

(Ikher) : Il a esquivé ?

(Homme) : Bien entendu.

Rufus fronce les sourcils et tourne la tête vers la grille de bois derrière laquelle se tient toujours Ikher, imperturbable, ne daignant même pas porter son attention sur ce qui se passe de l’autre côté. L’agression de l’homme à l’épée a jeté un mouvement de panique dans l’église et les nombreuses personnes présentes tentent toutes de s’enfuir, gesticulant et hurlant comme si leurs propres vies étaient menacées.

(Rufus) : Tu sais bien t’entourer.

(Ikher) : Ce n’est pas une qualité que j’ai toujours eu.

Rufus sourit inconsciemment à la petite pique que vient de lui lancer son frère, mais n’a pas le temps d’y accorder plus d’importance car son agresseur revient à la charge, fendant l’air d’un moulinet de sa longue épée finement ouvragée. Cette fois Rufus pare l’attaque de plus près, se contentant de faire un pas en arrière pour laisser la lame se figer dans le sol. D’un large coup de pied bien placé, il frappe son assaillant directement dans le ventre. L’homme est rejeté en arrière, conservant malgré tout son équilibre et affichant face à ce contre habile un sourire désinvolte. N’y prêtant aucune attention, Rufus saisit la poignée de l’épée qui se trouve plantée au sol, juste devant lui, et retourne cette arme contre son frère, faisant voler en éclat la grille de bois qui le séparait de lui. Jaillissant de l’autre côté parmi les décombres, Rufus constate qu’Ikher a habilement esquivé l’attaque et lui fait face, plus sombre que jamais. Ses cheveux noirs en bataille sont devenus fins et long, et leur noirceur de geais montre qu’il s’agit là d’une recoloration, sans doute pour faire disparaître la couleur qu’on lui avait imposé lorsqu’on avait fait de lui Elven Natar. Le visage fin, il a des yeux larges aux pupilles étonnamment fines et d’une couleur bleu-nuit, ce qui lui donne un regard fou et machiavélique. Un large sourire vient trancher la pâleur de son teint qui contraste lui-même avec la noirceur qui compose son habillement, somme toute fort classique, d’homme d’affaire. Néanmoins, il tient entre ses mains un énorme sabre de couleur ébène, qui semble avoir été taillé grossièrement dans un seul bloc de marbre noir et brut. Il n’est cependant pas en position de combat face à son frère qui a pourtant lancé un assaut contre lui.

(Rufus) : Drôle de tenue si tu tiens à te battre.

Immédiatement, l’homme qui a précédemment attaqué Rufus vient se placer entre lui et son maître, malgré le fait qu’il soit totalement désarmé.

(Ikher) : Ideus Ombra a ses adeptes, tu vois ?

(Rufus) : Tout cela ne mène à rien… tu as tout rejeté de ton passé, sauf ce projet fou. Quelle illusion mène encore ta vie, tant d’années après ?

Le sourire d’Ikher disparaît de son visage, ce qui renforce encore plus l’aspect démoniaque et décharné qui émane de son corps long et émacié. Il se plaque une main contre le front, comme s’il était prit d’une violente migraine.

(Ikher) : Tu n’y as jamais cru, car tu n’as pas vu. La vérité était pourtant sous notre nez, elle faisait partie de l’héritage des Van Reinhardt. La seule raison pour laquelle ce nom peut encore avoir un minimum de valeur à mes yeux.

(Rufus) : Alors tu compte aller jusqu’au bout ?

(Ikher) : Et alors ? Est-ce que ces petites retrouvailles étaient uniquement organisées pour tenter une nouvelle fois de me dissuader ? Tu aurais pu t’épargner cette peine. L’Ideus Ombra est accessible, et il sera mien. Avec lui, ce monde sera entre mes mains.

Sans ajouter le moindre mot, Rufus prend appui sur ses jambes et se projette avec une vitesse ahurissante vers l’avant. Anticipant son mouvement, l’homme de main d’Ikher tend la main vers l’arrière et attrape, sans même avoir regardé, la lame noire de son maître, que celui-ci lui a tendu exactement au même moment, comme s’ils étaient rôdés à ce genre de mouvements improvisés. Les deux lames se rencontrent dans un choc d’une rare violence. Habilement, Rufus pivote son épée sur le côté, faisant glisser la lame de son adversaire dans son mouvement. Entraîné par la force déviée de sa propre attaque et le poids important de son arme, le bretteur est éjecté sur le côté et laisse ainsi tout le loisir à Rufus d’atteindre sa cible première : Ikher. Il ne lui porte qu’un violent coup de poing qui le projette directement au sol. L’aplatissant sous son poids, Rufus se contente simplement de plonger son regard d’un bleu azur dans le bleu nuit de celui de son frère, leurs visages presque collés l’un contre l’autre.

(Rufus) : J’étais seulement venu te rendre ça.

Détachant son regard des yeux de son frère, il se redresse et s’éloigne de lui d’un pas calme et résolu, abandonnant le journal noir sur le torse d’Ikher. Celui-ci y un jette un rapide coup d’œil et éclate d’un rire froid et moqueur. Rufus ne prend même pas la peine de relever la moquerie et se contente de lever la main d’un air las, sans se retourner, comme pour saluer celui qu’il abandonne derrière lui.

(Rufus) : Adieu, « Elven ».

Ikher se redresse sur son séant, tout comme son acolyte qui revient vers lui en lui tendant la main pour l’aider à se relever. D’un geste brusque, il le repousse et se relève tout seul en fronçant les sourcils.

(Ikher) : Je ne m’appelle plus Elven ! Maintenant mon nom c’est…
[Fin du Flashback]

(Voix) : Désolé d’interrompre cet émouvant récit.

Les yeux de Rufus s’écarquillent jusqu’à apparaître totalement exorbités à la simple audition de cette voix douce et glaciale qui vient de lui couper la parole. Suivant le mouvement automatique de Cendar et de Mortis, il se retourne en tremblant pour se retrouver nez à nez face à celui qu’il hait plus que tout. Opitz se tient bien là, dans l’encadrement de la porte, les bras croisés sur sa veste recouvertes de symboles cabalistiques étranges, son regard froid et hautain fixé sur celui qu’il est venu retrouver. Rufus pâlit, et toute sa rage semble jaillir de lui en un pur volcan qui serait presque perceptible à l’œil nu. Opitz se contente de sourire en se détachant du cadre de la porte pour pénétrer d’un pas dans la pièce.

(Opitz) : C’est amusant… ça me rappelle notre première rencontre.

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