Ordo Xenos » Les Chapitres » Chapitre 114

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Illusions libres

Sorti le 27/01/2010, compilé dans le Volume 13

Histoire :

Rufus, soutenu par Cendar, avance sur un chemin de montagne rocailleux. Mortis leur emboîte le pas. C’est le petit matin, et seule une légère brume vient obscurcir l’horizon qui leur fait face : un panorama de montagnes escarpées et arides, que la nature semble avoir abandonné. Cendar jette un rapide coup d’œil tout autour de lui et se racle la gorge, visiblement mal à l’aise.

(Cendar) : Et tu vivais dans un coin pareil ?

Rufus, la tête baissée, le visage masqué par l’épaisse chevelure grisâtre qui retombe devant, ne semble pas avoir encore assez de force pour répondre à la question que vient de lui poser son compagnon, mais finalement, une voix épuisée et désincarnée se fait entendre.

(Rufus) : C’était très différent… avant…

(Cendar) : Hein ? Tu es sûr du chemin ?

Mortis lui donne un petit coup sur l’épaule pour attirer son attention et lui fait signe de la tête pour qu’il regarde vers l’avant.

(Mortis) : C’est bien là.

Face à eux, émergeant de la brume comme une épave fantôme, le manoir Van Reinhardt fait son apparition, surplombant la falaise de toute sa hauteur. Le temps ne l’a pas épargné, et il commence déjà à tomber en ruines et à se recouvrir de plantes parasites à moitié desséchées par l’aridité des lieux.

(Cendar) : Tu parles d’une vision de cauchemar…

(Mortis) : Personne ne t’a demandé de venir.

Cendar lui lance un regard en biais, ne montrant pas une réelle animosité à son égard, mais plutôt une sorte de méfiance.

(Cendar) : Toi non plus, à ce que je sache… monsieur l’assassin.

(Mortis) : Il l’a fait.

Son doigt indique Rufus. L’homme semble tellement affaibli qu’il a l’air d’être sur le point de disparaître. Cependant, il reste attentif à la conversation.

(Rufus) : C’est vrai… et je veux que tu finisses cette histoire.

Cendar pousse un profond soupir de désapprobation et détourne son regard de Mortis, qui l’ignore totalement. Ce dernier se contente de croiser les bras et d’hocher calmement de la tête, l’expression de son masque blanc ironisant totalement la situation.

(Mortis) : Arakis s’était entouré de douze lieutenants en qui il avait une parfaite confiance et qui étaient tous d’une grande puissance…

(Rufus) : Pourquoi douze ?

(Mortis) : On ne sait pas trop… certaines personnes qui ont étudié le mythe ont conclu qu’il s’agissait d’une référence aux Incarnam.

Cendar tourne finalement un visage intéressé vers Mortis.

(Cendar) : Les douze archanges et les douze démons incarnés dans les hommes ?

(Mortis) : En effet… mais c’est le même principe qu’une chasse aux sorcières… on a donné  des appellations grotesques à des personnes disposant d’un héritage magique génétique très ancien et puissant puis on en a fait des cibles à abattre.

(Rufus) : Reviens-en au sujet…

Mortis hoche simplement la tête en guise de réponse. Le trio est presque arrivé au manoir Van Reinhardt.

(Mortis) : Il n’y a pas grand-chose à raconter au sujet d’Arakis. C’était un très puissant chef de brigands, et un stratège de génie, qui avait décidé de dominer le monde dans l’ombre. Je connais bien cette histoire parce qu’on dit qu’Arakis a fondé la première guilde d’assassins.

(Cendar) : Et voilà qu’il devient nostalgique.

Rufus s’arrête, visiblement las, et se détache du soutien de Cendar d’un mouvement brusque surprenant étant donné son état de fatigue extrême.

(Rufus) : Arrête de te défier de lui, Cendar.

(Cendar) : Tu sembles avoir oublié qu’il était prêt à te tuer, et même s’il te raconte à présent ces boniments, rien ne te garantie qu’il ne manigance par un truc avec Opitz.

Mortis hausse les épaules d’un air détaché, comme s’il ne ressentait même pas le besoin de se défendre de ces accusations.

(Rufus) : Opitz l’a engagé, c’est vrai… mais je sais très bien qu’il ne tentera plus de me tuer. Pour l’instant.

(Mortis) : La mort de Rufus serait plus une perte pour moi qu’autre chose.

(Cendar) : Tu dis ça pour ton satané tarot !

Mortis hausse une nouvelle fois les épaules, mais passe délicatement sa main sur le paquet de carte dissimulé dans la sacoche de sa ceinture, comme si le simple fait d’en parler lui rappelait à quel point il y tient.

(Mortis) : C’est en partie vrai… mais la somme que m’avait proposé Opitz pour la tête de Rufus Van Reinhardt était très alléchante également.

(Cendar) : Et on est supposé te faire confiance ?

(Mortis) : Dans la mesure où il est toujours en vie… oui. Mais Opitz ne se contentera pas de ma bonne foi à ce sujet. Je ne peux pas aller le voir et lui dire « Rufus est mort sous mes coups » pour qu’il me croit et cesse sa traque.

Rufus lui jette un vif regard de côté, un peu virulent.

(Rufus) : Je ne t’ai rien demandé à ce sujet.

(Cendar) : Tout ça n’a aucun sens de toute manière ! Pourquoi Opitz cherche à te faire assassiner alors qu’il a passé des années à travailler sur toi ? Pardonne ma façon d’amener les choses… mais qu’est ce qu’il gagne dans tout ça ?

Rufus redresse la tête, une expression courroucée imprimée sur le visage. Cendar sent bien que si son interlocuteur n’était pas si épuisé, il se serait déjà jeté sur lui pour le rouer de coups. Fier, l’ancien prisonnier ne se démonte pas, et soutient le regard de celui qui lui fait face. Finalement, Rufus finit par se calmer devant la force de caractère de Cendar et se laisse glisser au sol, n’en pouvait vraiment plus.

(Rufus) : Je ne sais pas. J’ai d’abord pensé qu’il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait en moi… et que de ce fait il avait fait tout ça pour se débarrasser de moi tout en se distrayant. Mais il aurait eu mille fois l’occasion de me tuer par ses propres moyens… du temps où j’étais son prisonnier… et même après. Opitz n’est pas le genre d’homme à avoir besoin d’employer des assassins pour faire ses sales besognes.

(Cendar) : Alors quoi ?

(Mortis) : C’est un test.

Rufus et Cendar tournent leurs visages vers Mortis, visiblement surpris, comme s’il venait tout à coup de leur rappeler sa présence avec un grand jet d’eau glaciale.

(Mortis) : C’est seulement mon avis.

(Cendar) : Un test ?

(Rufus) : Tester mes capacités… c’est absurde, non ? Il avait des conditions adaptées pour le faire au laboratoire.

Mortis s’accroupit pour se mettre au niveau de Rufus et pose son doigt contre sa tempe d’un geste rapide et amusé.

(Mortis) : Pas là.

(Rufus) : Tu veux dire que… mon évasion… ma survie toutes ces années… ce n’étaient que des illusions ?

(Mortis) : Ou bien c’est peut être ce qu’il veut que tu finisses par croire ? Je n’ai pas les réponses. Le tarot de Gilgamesh t’a peut-être éclairé sur la question. Toujours est-il que, qu’il l’ait voulu ou pas, tu es libre à présent.

Rufus baisse la tête. Il ne peut empêcher des larmes sèches et brûlantes de lui embrumer les yeux. Il les retient cependant en une grimace amère où il serre les dents avec force.

(Rufus) : Le suis-je vraiment ?

Cendar s’accroupit à son tour pour se mettre au niveau de Rufus. Il pose calmement sa main sur son épaule, comme dans un mouvement de réconfort emprunt de respect.

(Cendar) : Est ce que quelqu’un au monde l’est ?

Rufus et Mortis tournent tous deux leurs visages vers Cendar comme s’il venait de mettre un terme au débat. Celui-ci reste impassible. Son visage dur et marqué par la vie leur fait tranquillement face et soutient leurs regards.

(Cendar) : J’étais un tireur d’élite au service de l’ADT. On m’a chargé d’assassiner un grand mage influent d’Adra’Haar qui soutenait l’ADM. Je l’ai observé pendant des jours avant de finalement avoir l’opportunité de l’abattre. Je l’ai observé dans sa vie de tous les jours, à son travail, avec sa famille. Il était là, dans mon viseur, calme, serein. Au moment d’appuyer sur la détente, sans vraiment comprendre pourquoi, c’est mon visage que j’ai vu à la place du sien. J’ai tiré. J’ai manqué ma cible. Je l’ai manqué d’un poil. Une seconde d’hésitation à cause de cette étrange vision. Sa garde rapprochée m’a attrapé très peu de temps après. L’ADT a refusé de me reconnaître et m’a statufié déserteur. Ma femme et ma fille ont été assassinées pour ne pas pouvoir témoigner. Mais moi on m’a laissé vivre. En prison… mais vivant. Vous y comprenez quelque chose, vous ? Enfin bref… la liberté, à mes yeux, c’est pas d’être sorti de prison. J’étais déjà enfermé, bien avant. Tout ça c’est que de la poudre aux yeux.

(Rufus) : Ideus Ombra…

Cendar affiche un regard étonné à l’audition de ce que Rufus vient de marmonner.

(Cendar) : Comment ?

(Rufus) : Non… rien.

Un moment de silence se met en place entre les trois protagonistes que seul le bruit du vent, dissipant le brouillard, vient perturber. Finalement, Rufus se redresse, fixant le manoir d’un regard affirmé et fort qui contraste totalement avec l’état dans lequel il devrait normalement se trouver. L’azur de ses yeux est devenu encore plus profond, encore plus glacial. Cendar se redresse lui aussi, bientôt suivi de Mortis. La voix de Rufus se fait alors entendre, mais son regard ne se tourne vers personne, restant fixe, comme s’il s’adressait au destin lui-même.

(Rufus) : Si aucun de nous n’est libre, alors soyons prisonniers d’un même destin. Je fonde en cet instant une organisation, un ordre, qui portera le nom de celui qui a cru pouvoir capturer la liberté. Je fonde un ordre qui saura réunir les plus forts, les plus déterminés, les plus compétents et les plus désespérés de tous les hommes. Et avec eux à mes côtés, j’irai contre le destin. Contre le tarot. Contre Opitz. Contre le monde tout entier. Et nous avancerons, non pas jusqu’à pouvoir capturer la liberté, mais simplement jouir d’elle à notre convenance.

Un sourire s’affiche sur le visage de Cendar à l’audition de ces paroles utopistes, aussi emplies d’amertume que d’espoir. Sous son masque, la même expression doit sans doute rayonner sur le visage de Mortis.


(Rufus) : En cet instant je fonde… l’Ordo Arakis.

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