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Del Theatrum Mundi

Sorti le 06/01/2010, compilé dans le Volume 13

Histoire :

[Flashback]
Rufus est assit sur son lit. Le nombre de livres et de papiers l’entourant a encore augmenté, tout comme la taille du jeune garçon ainsi que l’abondance de sa chevelure grisâtre. Deux ou trois années semblent s’être écoulées. Les yeux cernés de Rufus font apparaître sur son visage une certaine forme de maturité qui le font dès ce moment ressembler trait pour trait au chef de l’Ordo Arakis qu’il deviendra plus tard. Il fait nuit, la lueur de la lune filtre par la petite lucarne quasiment imperméable qui sert de fenêtre à l’enfant prisonnier. Sur le côté du lit se trouve un repas à peine entamé. Le regard fixe, Rufus observe la porte. Il ressemble désormais plus à un fantôme qu’un homme… la solitude et l’emprisonnement semblent avoir affectés jusqu’à son physique.

(Rufus) : Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Posé au sol entre ses jambes, le journal noir se tient fermement, bien plus abimé que par le passé. Sous lui, un autre journal, celui d’Ikher, comme neuf. Rufus ne l’a visiblement pas souvent feuilleté, ou a tenu à le préserver du mieux qu’il pouvait. Il lui jette un regard en biais, presque imperceptible, et pousse un profond soupir.

(Rufus) : Shinzu… puisse-tu lui avoir fait entendre mon message.

Tandis qu’il se parle à lui-même, un grand bruit se fait entendre de l’extérieur, détachant son attention des deux journaux. Rufus se redresse, tendant l’oreille face à ce son inconnu. Il se fait plus fort : des véhicules. Des véhicules semblent approcher à toute vitesse du manoir. Un bruit de casse se fait entendre plus bas, au rez de chaussée : Rufus imagine son père, assit dans son confortable fauteuil de velours, lâchant son verre d’alcool au sol sous l’effet surprise. Le verre se brise, Peter Van Reinhardt s’approche d’une fenêtre et entrouvre les rideaux, observant à l’extérieur. La voix qui parvient aux oreilles de Rufus, étouffée par les murs et la distance, laisse clairement paraître son effroi.

(Peter) : Adernate, montez à l’étage immédiatement et enfermez vous dans notre chambre. Il arrive !

Des bruits de pas précipités dans l’escalier, le son étouffé d’une robe qui frôle chacune des marches, Rufus tend l’oreille à tous les sons qu’il perçoit. La porte de la chambre de ses parents qui grince et claque, un bruit de fouille anxieuse dans un tiroir. Que cherche sa mère avec tant d’inquiétude ? Un moyen de se défendre contre ce mystérieux « il ». Pendant ce temps, l’arrivée tonitruante des véhicules a laissé place au ronronnement sinistre de leurs moteurs, juste devant le perron du manoir. La porte d’entrée s’ouvre, Rufus reconnaît la voix de Meggins, le majordome dont il a oublié le visage depuis ses années d’enfermement.

(Meggins) : Monsieur Van Reinhardt ne peut vous recevoir ce soir monsieur, vous devriez…

Le bruit tonitruant qui suit est trop fort, trop distinct, trop clair, pour ne pas être purement compréhensible. La parole de Meggins a été éteinte par un coup de feu qui a sans doute dû lui emporter la moitié de la tête. La respiration haletante, le cœur battant, Rufus se jette derrière son lit dans un mouvement aussi instinctif qu’inutile. Là il tente de reprendre son souffle, l’attention toujours portée aux bruits qu’il peut entendre depuis sa chambre. La voix qu’il perçoit est calme, quasi imperceptible à cause de la distance et de son ton léger, presque rieur. Le ton est paradoxalement agréable à l’oreille, mais d’une froideur dégoûtante, qui donne des frissons au fils Van Reinhardt.

( ?? ) : Alors Peter, c’est comme ça que vous me recevez ?

(Peter) : Qu… ?! Vous n’aviez pas besoin de le tuer !!

Un ricanement sinistre et infantile se fait entendre. Rufus se cache la bouche des deux mains pour éviter de crier. Il est certain, dès ce moment, que son père va mourir. Et étrangement, loin de le réjouir, cette pensée l’effraie.

(Peter) : Dites à vos hommes de ne pas pointer ce genre de jouets sur moi ! Bon dieu, pour qui vous vous prenez ?

( ??) : Peter, Peter, Peter… il y a quelques années nous avons pris des décisions ensembles, des accords, une sorte de contrat tacite. Ce beau manoir, ces tapisseries luxueuses, cette… magnifique moustache que vous entretenez avec tant d’élégance ; tout ceci vous le devez à ce contrat établit entre nous. Et en quelques sortes… vous me le devez.

(Peter) : Je vous ai tenu au courant des manœuvres.

Rufus n’en est pas sûr, mais la voix de son père est tremblante. Un sanglot étouffé se fait entendre depuis la chambre où sa mère s’est réfugiée.

( ??) : Vous vous doutez bien que ce n’est pas ça le problème… ce que vous faites de votre bâtard ne m’intéresse guère. C’est plutôt votre politique de l’autruche qui m’inquiète.

(Peter) : Qu’est ce qu…

( ??) : Il y a quelques jours, mon représentant d’Alterno a reçu la visite de l’inspecteur général des fonds et finances… Vu que les blanchiments provenant de mon entreprise d’Alterno ne sont gérés que par vos soins, je me suis demandé avec beaucoup de perplexité comment cet inspecteur avait pu remonter la piste du CREAE.

Le bruit du verrou se fait entendre dans la chambre où Adernate s’est réfugiée. Rufus semble ne pas être le seul à avoir compris ce qui se passe.

(Peter) : Il y avait bien d’autres moyens que moi pour remonter cette piste, je…

( ??) : Van Reinhardt… Natar vous a balancé. La visite de son fils, le mois dernier, ce n’était pas pour vous apporter le bonjour de votre rejeton. C’était de l’espionnage. Pur et simple. Vous avez essayé de me doubler.

Le bruit de pas déséquilibré que Rufus entend, il sait pertinemment que c’est son père qui recule sous le coup de l’effroi. Rufus lui-même fronce les sourcils d’un air étonné et inquiet.

(Rufus) : Shinzu… ?

Une sorte de son de carburateur se fait entendre, comme un accélérateur qui aurait été couplé à une tronçonneuse. Rufus n’a aucune idée de ce que ce son signifie, mais la panique qui se fait entendre tout à coup dans la voix de son père lui fait prendre conscience de la dangerosité de la chose.

(Peter) : Non, non, ne faites pas ça… j’ai une garantie. On avait un accord ! J’ai une garantie.

( ??) : Justement… le rapport Natar a également fait état du traitement que vous aviez infligé à cette « garantie ». Ne vous avais je pas demandé de le traiter comme vous l’auriez fait avec votre propre fils ? Vous avez manqué de peu de faire rater mon expérience. Double faute pour vous… je récupère ce soir l’objet de notre accord. Et c’est là que votre existence se termine.

(Peter) : Non… non… NOOOOOOOOOON !!

Le cri horrifié de Peter Van Reinhardt se mêle à une étrange vocifération hurlante qui le recouvre totalement, transformant ses supplications en un atroce hurlement de douleur qui couvre tout. Le ronronnement des moteurs. Les pleurs d’Adernate. Le battement du cœur de Rufus. Il faut près de dix interminables secondes pour que les cris de Peter s’éteignent pathétiquement en même temps que sa vie. Rufus a comprit que son père n’est plus. Presque immédiatement, un bruit de pas se fait entendre dans les escaliers. Rufus estime cinq ou six personnes, peut être plus. On cogne à la porte de sa mère qui pousse immédiatement un hurlement de terreur. La voix glaciale et horrible de l’inconnu se fait entendre en bas des escaliers.

( ??) : Alignez les dans le jardin et abattez les.

Des cris d’horreur. Ceux des domestiques. Rufus ferme les yeux.

(Rufus) : Je vais mourir. Ce soir, je vais mourir.

Sous les hurlements paniqués de sa mère, la porte de la chambre vole en éclats, les bruits de pas pénétrant son espace sonore. On l’attrape sans doute, et elle est jetée sur le lit. Elle renverse au passage quelque chose qui se brise au sol. Ses hurlements ne cessent pas. Rufus se couvre ses oreilles de ses mains. Il en vient à prier que sa mère meurt vite. Que tout se termine vite. Un léger bruit de pas se fait entendre dans les escaliers, se distinguant presque parfaitement du marasme bruyant qui provient de la lutte dans la chambre d’à côté. Rufus sait que c’est cet homme à la voix macabre qui approche. Il est arrivé à l’étage. Il est sans doute en train de contempler Adernate dans l’encadrement de la porte, car sa voix douce et détestable est adressée à elle.

( ??) : Ah ! Voilà Adernate Van Reinhardt… dire que c’est la première fois que nous nous rencontrons. Je n’avais vu que vos ovaires la dernière fois. Et je préférais nettement cet aspect des choses.

Comme si cette phrase avait été le déclencheur d’une quelconque idée morbide, le mot clé annonciateur d’une cruauté sans borne, d’un plan ignoble qui aurait été soigneusement préparé, Rufus entend le son clair et inquiétant d’une lame que l’on sort de son étui. Adernate pousse un hurlement de peur qui se mute bientôt en un atroce cri de douleur. Rufus serre toujours plus fort ses mains contre ses oreilles, fermant ses yeux, tentant de s’évader par la pensée de ce qui se passe juste à côté. Le visage de sa mère lui souriant, prenant sa défense face à son père, lui revient en mémoire, et se mélange aux cris horribles, à ce son de déchirement clairement audible, à ce bruit découlement qui ne peut être que celui du sang. Une larme coule de l’œil plissé de Rufus, une larme qu’il ne peut contrôler et qui lui brûle le visage de haut en bas. La larme perle à son menton et lorsqu’elle s’en détache pour finalement atteindre le plancher de bois et y mourir, les cris de sa mère s’arrêtent.

(Rufus) : C’est terminé…

Un léger chahut se fait entendre, des voix masculines étouffées par des casques ou des cagoules, des gens qui marmonnent entre eux, qui ricanent. Le pas léger de l’homme à la voix de glace se détourne dans un soupir ricaneur et dédaigneux. Ses pas semblent rythmer les battements du cœur de Rufus, leur répondant comme un écho chantant, une sombre symphonie annonciatrice de malheur. Lorsqu’il voit l’ombre de deux pieds apparaître sur le pas de sa porte, quelque chose se brise en lui.

( ??) : Enfin nous nous retrouvons.

Le verrou principal est ouvert d’un seul tour de main, la chaîne secondaire est relevée tout aussi précisément, et le loquet d’acier barrant la porte de part en part est retiré d’un coup sec. A ce son, Rufus s’imagine comme une ultime barrière se brisant entre le prédateur et sa proie. La porte s’ouvre doucement, en grinçant, sous la pression d’un homme qui n’en a pas l’allure : la silhouette est petite, les yeux sont froids, comme morts. C’est d’abord les seules choses que Rufus est en mesure de voir, car il se retourne face au mur opposé, offrant son dos à l’étranger.

(Rufus) : Faites ça vite, s’il vous plaît.

( ??) : Faire quoi vite ?

(Rufus) : Me tuer.

L’inconnu pousse un rire clair, qui paraîtrait presque rassurant s’il n’était pas poussé en des circonstances si noires. Ses pas se rapprochent vivement de Rufus puis en un bond, il passe sur le lit et s’asseoit sur le bord de celui-ci, juste à côté du jeune garçon. Ce-dernier redresse instinctivement la tête, croisant immédiatement le regard qui est porté sur lui. Un regard avide et malsain qui lui donne des frissons. L’être est de petite taille, plus petit que Rufus lui-même malgré son jeune âge. Ses cheveux sont blancs et retombent sur ses yeux, barrant leur obscurit de traits lumineux. Son visage est fin et sournois. Il porte une longue veste en cuire noire, surplombant une très belle chemise blanche. Autour de son cou est noué un bandana noir, qui doit certainement servir à le masquer, juste pour le cas où.

(Rufus) : Qu… ? Un enfant ?

( ??) : Aux yeux de ce monde peut être.

(Rufus) : Vous avez tué ma famille.

Il n’y a pas de colère dans la voix de Rufus, ce qui le surprend lui-même.

( ??) : Tu sais Rufus, j’ai toujours vu notre monde comme un théâtre et ces espaces d’intérêts comme des petites scénettes avec un début, une fin. Tu aimes le théâtre ? Tu n’as pas dû beaucoup en voir dans cette… cage.

Rufus constate que le regard de l’être qui lui fait face se porte avec un certain dégoût sur tout ce qui l’entoure avant de se reporter sur lui, un éclat brillant et malsain en son creux.

( ??) : Bref, toujours est il que l’intérêt d’une scène au théâtre est d’apporter un développement. C’est là tout l’intérêt de ce genre par rapport aux autres : il doit aller à l’essentiel. Connais-tu le concept de mimésis ?

Rufus est incapable de répondre, sa gorge est nouée. La pression qui se dégage de cet échange à sens unique est trop forte.

( ??) : La mimésis semble régir le monde des arts. Régir le théâtre. Mais c’est faux, n’est ce pas ? Puisque c’est ce monde qui est un théâtre. Un théâtre aux yeux de ceux qui l’observent n’est ce pas ? Dieux, grands seigneurs, toute autre entité supérieure…

La petite main de l’homme vient se poser sur l’épaule de Rufus qui s’en détache d’un mouvement de dégoût. Le concerné ne semble même pas s’en offusquer ni même le notifier.

( ??) : Le théâtre de ce monde est fait pour être regardé par certains, tu sais. Ceux qui le mettent en scène, et qui assistent à la représentation. Depuis ta naissance, j’ai veillé à ce que tu sois de ceux là. Cette élite disparue, elle vit à travers toi. Son sang coule dans tes veines. Je t’emmène avec moi ce soir, toi, mon acteur principal.

Alors qu’il lâche ces mots, Rufus constate que deux hommes en combinaison noire, portant des cagoules masquant leurs visages, l’encadrent de chaque côté. Complètement hypnotisé par le discours qu’il vient d’entendre, il ne les a même pas remarqués. Il ne cherche pas à se débattre lorsqu’il est saisit sous les épaules et soulevé du sol, lorsque ses pieds et ses mains sont liés et qu’on le traîne hors de sa chambre. Aucune réaction d’effroi lorsque son regard croise celui du corps de sa mère, bras et jambes écartés, répandant sur le lit et le sol le contenu cramoisi de sa personne. Aucune réaction non plus lorsqu’il voit, dans le living, un corps carbonisé encore fumant qui quelques minutes auparavant était son père. Il n’a pas même un sursaut de vigueur en constatant que c’est la première fois depuis des années qu’il quitte sa prison. Il sait déjà qu’il va vers une autre. Bien pire.

(Rufus) : Bien pire…

L’homme qui le tient se questionne sur l’état de ce garçon qu’il transporte. Il se retourne vers le petit homme à la parole et au regard d’acier, qui clôt la marche.

(Homme) : Je crois qu’il est en état de choc, monsieur Opitz.

(Opitz) : Ce n’est rien. Nous réglerons ça plus tard… mettez le dans le camion.

Rufus tourne mollement la tête vers cet être qui vient de se faire attribuer un nom. Presque comme un témoignage, il le répète.

(Rufus) : Opitz…

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