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Mortis et Telziel

Sorti le 09/02/2007, compilé dans le Volume 1

Histoire :

     Eidolon, la ville du partage, déchirée entre deux instances politiques opposées, est perpétuellement plongée dans le trouble. Que ce soit pour l’ADT (Armée Départementale Technologique) ou l’ADM (Armée Départementale Magique), il est clair que le clan opposé doit être annihilé. C’est ainsi que dans une ville mettant en avant son aspect de neutralité comme assurance d’un bonheur assuré, la population est oppressée pour ses pensées politiques, son idéologie et sa liberté. Nombreux sont les cadavres dont on ne retrouvera jamais les assassins. Des familles brisées. Des quartiers éclatés. Et des mercenaires peu scrupuleux qui se servent de ces divergences pour vivre à leur aise.
     Assis sur un toit, l’un de ces mercenaires guette en attendant son heure. De taille moyenne, son apparence générale et son allure en font une personne que les gens préfèrent éviter. Ce n’est pas grave, il s’y est fait. Sa tenue d’assassin, recouvrant l’intégralité de son corps maigre mais néanmoins musculeux, est entièrement noire. Un étui est accroché à la ceinture de cordes couleur carmin qui orne sa taille svelte. Un masque d’un blanc pur, inexpressif, dans lequel seuls deux yeux noirs et fins sont taillés, lui sert de visage. Son nom est Mortis, et il n’est pas là pour se détendre, malgré le fait qu’il tienne entre ses mains un exemplaire du livre « les méthodes de reproduction des gallinacés pour les Nuls ». Une sorte de couverture malvenue pour sauvegarder ironiquement les apparences, sans doute. Ou bien essaye-t-il réellement de se persuader qu’il sera en sécurité derrière l’écran de ces pages. En a-t-il vraiment besoin d’ailleurs ?
     Camouflé derrière l’ouvrage, il semble surveiller une grande allée marchande où de nombreux commerçants tentent de revendre aux passants les diverses camelotes qu’ils présentent sur leurs étalages comme de pures merveilles artisanales. Soudainement, un individu fait irruption, glaçant l’ambiance par sa simple présence. Là où il passe, les discussions s’arrêtent, les négociations s’interrompent, laissant place à des regards suspects et à de sombres murmures. Un cryo-tube planté dans la tête, un œil cybernétique et un bras mécanisé rendent l’immensité de cet individu, déjà haut de deux mètres, encore plus impressionnante. Les passants chuchotent à son passage, essayant d’éviter son regard assassin et son visage dur.

(Commerçant) : Un technopartisan…

(Client) : Il n’a pas peur de se promener dans les quartiers magiques, celui-là.

(Commerçant) : Sans doute un influent, il vaut mieux ne pas s’y frotter. Maudites immunités diplomatiques. Ça me colle la nausée.

     Un jeune couple, bras dessus, bras dessous, ne prenant pas garde au changement de ton ambiant, se promène le long de l’avenue en toute insouciance. Le garçon a le malheur de légèrement bousculer le technopartisan. À ce simple contact, celui-ci s’emporte comme une tempête et n’attend pas une seconde pour repousser la jeune femme dans un étalage à proximité. Il se saisit ensuite de son fiancé par le collet pour le soulever à vingt centimètres du sol, d’une seule main.
   
(Technopartisan) : Je vais t’apprendre à regarder où tu marches, vermine de mage puant ! 

(Le garçon) : Monsieur, je ne vous avais pas vu… laissez-moi…

     Alors que le technopartisan s’apprête à pulvériser la tête de sa victime de toute la puissance de son bras robotisé, une dizaine de shurikens fendent l’air et viennent lui perforer le visage. La brute énorme s’effondre, raide morte, dans une giclée de sang. À cette chute, un mouvement de panique générale éclate dans tous les coins de l’avenue marchande.
     Au sommet du toit où était assis Mortis, il ne reste qu’un livre sur la reproduction des gallinacés, abandonné de travers, et quelques oiseaux effrayés qui s’envolent rapidement.

     Quelques minutes plus tard, dans une autre ruelle, plus étroite et moins fréquentée, Mortis s’avance d’un pas guilleret en direction d’un vieillard encapuchonné à l’air visiblement inquiet. Le mercenaire s’accoude au montant de la porte devant laquelle s’est immédiatement prostré son misérable interlocuteur.

(Mortis) : C’est bon, il est mort.

(Vieillard) : Tu en es sûr ?

     Mortis, bien que son masque empêche toute expression, semble légèrement agacé et tend sa main ouverte vers le vieillard.

(Mortis) : D’ici deux heures, tout le quartier sera au courant.

     Le vieil homme cherche une bourse sous ses guenilles et la tend rapidement à l’assassin masqué d’une main tremblante. Ce dernier, remarquant l’état de son interlocuteur, se met soudain à rire.
   
(Mortis) : Pas besoin d’être aussi nerveux, mon gars. Des gens, il en tombe tous les jours par ici.

(Vieillard) : Oui… mais…

(Mortis) : N’y pense pas. Ce n’est pas toi qui as lancé les shurikens, mmh ?

     Mortis soulève la bourse, semblant jauger son poids, puis l’accroche à sa ceinture d’un air satisfait avant de croiser les bras sur son torse.

(Mortis) : Allez, maintenant que j’ai de quoi me payer à manger, je vais m’offrir un vrai déjeuner. À bientôt, le vieux !

     Le vieillard soulève mollement la main pour saluer l’assassin qui s’éloigne d’une manière aussi détendue qu’à son arrivée. Le vieux regarde de droite à gauche avec des yeux inquiets puis s’enferme dans sa maison d’un air paniqué.
     Sur une place animée par le flot des travailleurs s’en allant gagner leur pain, Mortis s’installe à la table d’un café et pose son regard sur d’étranges individus qui stationnent au milieu de la foule.
     Le premier est grand, porte un blouson noir rayé de rouge le long des manches, arborant l’insigne P au niveau du cœur : un professeur de l’université magique d’Eidolon. Étrange d’en voir un en pleine rue à cette heure. Il a des cheveux mi-longs de couleur noire, coiffés en bataille, plongeant vers l’arrière. Son expression est farouche, ses yeux marrons sont vifs et mobiles, scrutant la place de tous les côtés. Un bouc noir bien taillé surplombe son menton.
     À ses côtés, un sbire. L’archétype même du rat de bibliothèque, du gardien des livres. Une espèce de gnome à la mine blafarde, un peu bossu et à l’œil noir. Il porte une veste couleur moutarde et une énorme paire de lunettes qui grossit exagérément ses yeux déjà globuleux.
     D’un coup, cet être singulier se met en marche et va percuter un magicien qui vient juste d’arriver sur la place. Il fait cela en mimant l’inadvertance et se confond alors en excuses.

(Sbire) : Veuillez me pardonner, noble Seigneur ! Honte sur moi et sur l’ensemble de mon clan.

     Il crache par terre et se gifle violemment. Le magicien s’écarte d’un air écœuré et affiche une expression magnifiant sa mauvaise humeur.

(Magicien) : C’est bon, c’est bon. Allez, va en paix.

     Le sbire s’en retourne auprès de celui qui semble être son maître d’un pas claudiquant, accentuant ce mouvement à l’extrême. Alors qu’il arrive à son niveau, le professeur lui jette un regard empli de malice.

(Professeur) : C’est bon. Tu as eu le temps de le signer ?

(Sbire) : Ouais. Un traqueur dans la poche, il n’a rien vu venir.

(Professeur) : Ça, on le saura bien assez tôt.

     Au même instant, la voix du magicien retentit au travers de toute la place. Il s’est visiblement rendu compte du manège. Les gens se jettent à terre alors qu’il commence son incantation. Ce n’est pas que ce genre d’événements est particulièrement rare à Eidolon, une rixe éclatant toutes les cinq minutes, mais les passants préfèrent éviter d’y perdre un bras ou une jambe par inadvertance.

(Magicien) : HOZANORAG !!

     Le professeur et son acolyte sont projetés par une violente bourrasque de vent qui vient les frapper dans le creux du dos afin de les envoyer voler contre le mur d’une maison adjacente. Le professeur se retourne alors pour faire face au magicien qui vient de porter l’attaque, tentant de filer un coup de pied à son incompétent sbire par la même occasion. Le temps que les deux acolytes soient frappés par le sort, toute la place s’est retrouvée presque entièrement dépeuplée, seuls quelques courageux osant continuer leurs marches, soit parce que leur puissance est suffisante pour résister à un écart de comportement des différents adversaires, soit parce qu’ils sont fous, soit parce qu’ils sont bien trop curieux. Autant dire que Mortis, qui n’a pas bougé de son siège et qui grignote tranquillement des croissants chauds, est un peu des trois. Pour manger, il fait passer les croissants derrière son masque, en les arrachant petits bouts par petits bouts, sans dévoiler ne serait-ce qu’un centimètre de son visage. Mais le fait qu’il reste masqué ne laisse pas entendre qu’il ne profite pas pleinement du spectacle qui se déroule sous ses yeux.
     Le magicien en colère tend son bras crépitant d’énergie vers ses deux adversaires.

(Magicien) : Eh bien, messieurs… vous voilà dans une très fâcheuse posture.

     Le professeur, un peu essoufflé, retire son blouson noir et le jette au sol, dévoilant une chemise blanche sur laquelle est accroché un écusson portant l’insigne B-I.

(Professeur) : Magicien Jenkins, je vous arrête pour utilisation de magies interdites, violation de l’esprit d’autrui, et tentative d’extraction d’âmes pour le commerce de Nommés.

(Jenkins) : Je ne crois pas, non…

     Et d’un geste presque paresseux, le magicien tend ses bras vers ses adversaires pour leur lancer son plus puissant sort de foudre. Alors qu’il va commencer à prononcer son incantation, une douzaine de personnes encagoulées, portant des combinaisons noires, surgissent de ruelles adjacentes, pointant des armes (visiblement à feu) vers Jenkins, tandis que le faux professeur et son faux sbire sortent également des armes similaires de sous leurs déguisements.
     Le magicien semble quelque peu pris au dépourvu et grimace face à cette irruption inattendue. Le faux professeur lui lance une invective tandis que son arme commence à émettre un son peu rassurant.
 
(Professeur) : Rendez-vous… et vous aurez droit à des circonstances atténuantes !

(Jenkins) : Hunhun…

     Il rejette alors violemment ses bras vers le ciel en prononçant des mots incompréhensibles aux oreilles non versées dans les arcanes magiques, le tout sur un ton trop rauque et trop gras pour être réellement naturel. Son corps s’enflamme alors complètement, et il se jette avec hargne en direction du faux professeur et de son sbire. Une quinzaine de tirs de rayons étranges l’étreignent alors de part en part et il finit par geler progressivement sur place. Il s’immobilise au bout de quelques secondes, congelé de la tête aux pieds à l’intérieur d’un bloc de glace. Cryogénisé. Le faux professeur retombe alors mollement contre le mur en soupirant, couvert de sueur.

(Professeur) : Pfiouuuh, c’est pas passé loin.

     Le gnome-faux-sbire opère une transformation radicale en retirant son faux nez, ses grosses lunettes, enlevant la prothèse à l’origine de sa bosse dans le dos ainsi que son horrible chemise et se redressant de tout son long, ce qui lui donne à peu près la même taille que le faux professeur. Il s’agit au final d’un individu normal, de moyenne taille aux cheveux bruns coupés un peu de travers, donnant l’impression qu’ils sont plus longs d’un côté que de l’autre.

(Sbire) : C’était juste.

(Professeur) : Oh… j’ai déjà survécu avec plus de justesse que ça.

     Le faux-sbire le regarde d’un air ahuri, et un peu impressionné. Le professeur de magie, qui n’en est certainement pas vraiment un, remarque son expression et esquisse un petit sourire gêné.

(Professeur) : Surtout ne t’en fais pas, ça se passera mieux la prochaine fois.

(Sbire) : Il vaudrait mieux pour moi… je savais ce que je risquais en rentrant dans la Brigade Inquisitoriale, mais pour ma première mission, j’ai l’impression d’avoir tout raté.

     Le professeur entrouvre la bouche, s’apprêtant à dire quelque chose puis se ravise, légèrement pensif et un peu gêné. Visiblement, il n’a pas l’habitude de devoir remonter le moral de ses troupes, ou tout du moins n’est-il pas expert en ce domaine. Il se contente finalement de se frotter maladroitement l’arrière du crâne avant de se détourner de son acolyte, qui lui lance un regard quelque peu alarmé.

(Sbire) : Aïe, j’ai pas marqué de point sur ce coup-là…

     Au moment où le professeur s’éloigne, l’un des personnages à cagoule s’approche de lui en riant, retirant son masque de laine pour laisser tomber une lourde chevelure couleur miel. De magnifiques yeux bleus viennent illuminer ce charmant minois, encadré de part et d’autre de quelques mèches blondes, tourbillonnant involontairement jusque sur ses joues.
     Le professeur, la voyant arriver, se redresse et va à sa rencontre, un léger sourire imprimé sur le visage.

(Professeur) : Eliza… avec ces cagoules, je me demandais où tu pouvais bien être. Tout s’est bien passé de votre côté ?

     La dénommée Eliza se met au garde-à-vous, prenant un air des plus sérieux.

(Eliza) : Oui, inspecteur Telziel.

     Le faux professeur, qui se nomme en réalité Telziel, affiche une grimace de désarroi face à la conduite très officielle de sa subordonnée.

(Telziel) : Heu, c’est bon… je t’ai déjà dit que ça me gêne plus qu’autre chose quand tu m’appelles comme ça.

(Eliza) : Désolée, Max, mais c’est la procédure.

     Eliza se plaque une main sur la bouche en étouffant un rire, se rendant compte de sa bourde. Telziel n’a pas manqué de la remarquer et la pointe du doigt d’un air satisfait, comme pour souligner victorieusement la faute.

(Eliza) : Toutes mes excuses, inspecteur.

     Telziel se contente d’un mouvement las de la main signifiant que ça n’a pas d’importance avant de faire un mouvement de tête rapide en direction du faux sbire, toujours assis au sol, quelques mètres plus loin.

(Telziel) : Occupe-toi du petit nouveau… je vais me charger du rapport.

(Eliza) : À vos ordres !

     Eliza s’approche du petit nouveau en question, ancien gnome bossu, et sort un médipac de sa sacoche afin de soigner ses blessures superficielles. Le faux sbire devient tout rouge en voyant son chef partir sans même lui adresser un mot.

(Sbire) : J’ai complètement foiré mon coup.

(Eliza) : Notgiel… tu feras mieux la prochaine fois.

     De son côté, Telziel s’éponge le front d’un petit mouchoir, jette un regard blasé au terrible magicien congelé et à la peau noircie par son auto-incinération, puis se dirige vers l’une des sorties de la place. Un autre soldat à cagoule s’approche de lui, se mettant au garde-à-vous une fois sa présence remarquée.

(Soldat) : Inspecteur Telziel, vous retournez au QG de la Brigade Inquisitoriale ?

(Telziel) : En effet…

(Soldat) : Et vous comptez vous promener en tenue de prof de magie tout la journée ?

     Telziel ricane en s’éloignant. Il lève la main en l’air sans se retourner, pour saluer ses hommes.

(Telziel) : Question de prestige.

     Toujours assis à sa table, Mortis, qui n’a pas bronché d’un poil pendant toute la durée de l’affrontement, termine son dernier croissant avant d’interpeller le serveur.

(Mortis) : Vous m’en mettrez une autre demi-douzaine.

Chapitre 2

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